XCIX

Paris, 26 avril 1862.

Mon cher Panizzi,

La reine de Hollande est ici, et il faut que je lui fasse ma cour. Je

suis invité aux Tuileries et à l'ambassade d'Angleterre. Enfin ma

vieille cuisinière est malade et j'ai des tracas par-dessus les

oreilles. D'ailleurs, il paraît que rien n'est prêt à Londres et que le

jury ne se réunira pas avant le 7 de mai.

La Valette part lundi pour Rome. Il paraît certain que Goyon s'en

revient. La Valette semble satisfait et dit qu'enfin il a une mission.

Je vous écris à la hâte. Je dors sur tous les draps possibles. Je ne

demande qu'une chose, c'est que vous ne me fassiez ni boire ni manger.

Je n'ai plus ni tête ni estomac.

C

Paris, 2 juillet 1862.

Mon cher Panizzi,

Si j'avais la moindre étincelle de poésie, c'est en vers que je vous

écrirais, pour vous décrire l'affreuse mer que j'ai traversée hier sur

_the Queen Victoria_, laquelle secoue son homme mieux que n'a jamais pu

faire l'impératrice Messaline. J'ai souffert le martyre, et, pendant que

je remplissais une cuvette placée entre mes mains, la mer entrait par le

collet de mon habit et me mouillait le derrière, s'il est permis de

s'exprimer ainsi. J'ai trouvé mon dîner prêt, mais j'avais et j'ai

encore l'estomac trop brouillé pour manger. Il me semblait même que mon

lit dansait sur la vague.

Je vous écris du Sénat, en attendant qu'on nous renvoie dans nos foyers,

car c'est notre dernière séance. Je trouve tout le monde assez préoccupé

du Mexique, de la récolte qui inspire des inquiétudes et des élections

qui auront lieu cette année. On est assez sévère, ce me semble, pour

l'impératrice, à qui on attribue l'expédition du Mexique.

De Rome, je n'ai rien appris. Le pape, qui donnait des espérances de

passer dans une meilleure vie, paraît tout à fait remis et plus entêté

que jamais.

L'empereur va partir pour l'Auvergne, où il pourra, chemin faisant,

tâter un peu le pouls aux populations.

Le pauvre Landresse, le bibliothécaire de l'Institut que vous

connaissiez, a été enterré avant-hier. Il est impossible d'être absent

deux mois sans perdre quelqu'un de ses amis. Le chancelier Pasquier est

toujours bien malade; on dit qu'il ne passera pas la semaine. Il a un

catarrhe et quatre-vingt-dix-sept ans.

J'ai voyagé avec Walewski, avec lequel j'ai joué un duo de cuvette; avec

le comte Branicki, qui n'a fait que manger pendant la traversée. C'est

un coeur et un estomac cosaque, qui digérerait du lion et du chameau.

Adieu, mon cher Panizzi; tenez-vous en joie, et faites-vous le moins de

mauvais sang possible au sujet des hommes et des choses.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 103 / 152 题