Paris, 8 décembre 1861.
Mon cher Panizzi,
Depuis mon retour de Compiègne, je suis, de deux heures jusqu'à six, en
commission pour le sénatus-consulte de M. Fould. Il m'avait prié
d'intriguer pour en être et j'ai bravement voté pour moi dans mon
bureau. J'ai failli avoir l'unanimité, ce qui aurait été fâcheux pour ma
modestie. Nous sommes là à faire de l'éloquence, à fendre des cheveux en
quatre, à chercher midi à quatorze heures, et, en attendant, le temps
passe et nous n'avançons pas. Je crains que nous n'en ayons encore pour
une douzaine de jours.
Pendant que nous nous exterminons pour la chose publique, il fait à
Cannes, à ce qu'on m'écrit, le plus beau temps du monde. Cousin est
établi à deux pas de chez moi. Il y a grande et nombreuse compagnie;
tous les jours arrivent des gens qu'on met à la porte faute de logement.
J'ai dîné hier avec Bixio, qui demandait de vos nouvelles. Il venait de
recevoir une lettre de son fils, qui venait d'assister à sa première
affaire, et qui l'avait prise avec le plaisir que l'on trouve aux balles
dans sa famille. Il dit que c'est comme le premier baiser d'une femme.
Ils ont tué une douzaine de bourboniens et en ont fusillé autant; ce qui
est moins drôle que de les tuer en combattant. Il prétend que Borges a
été fusillé il y a longtemps, mais qu'on en a un autre pour le
remplacer. Les chefs qui courent les montagnes de la Basilicate
paraissent des gens très énergiques et intelligents; mais leurs soldats
sont d'atroces canailles. Voilà le résumé du jeune Bixio.
Adieu, mon cher Panizzi; dites-moi ce que vous devenez et si nous
partirons ensemble.