Paris, dimanche 19 mai 1861.
Mon cher Panizzi,
On est assez intrigué d'un duel qui devait avoir lieu hier, et qui avait
été remis à ce matin entre le prince Napoléon et le prince Murat. Les
témoins étaient pour le second, Heeckeren, qui, depuis qu'il a tué
Pouchkine, est patenté pour ces sortes d'affaires, l'autre le maréchal
Magnan. La cause remontait au _speech_ du prince Napoléon; cela s'était
aigri peu à peu, et il y a eu de grosses paroles, puis défi. Les témoins
avaient remis hier l'affaire à aujourd'hui. Quand on remet ainsi la
solution entre deux personnages aussi considérables, il est probable que
la remise est indéfinie. C'est encore une sotte chose et une suite de la
fatalité qui poursuit ce pauvre prince.
Vous aurez vu que je suis nommé membre de la commission impériale, mais
je pense que je ne serai pas obligé de résider à Londres pendant toute
l'exposition. D'ailleurs, je serai probablement chargé des beaux-arts;
or, comme les Anglais ne donnent ni médailles, ni récompenses, je doute
que nos artistes soient nombreux. Je ne sais pas même s'il s'en
présentera qu'on puisse envoyer à Londres.
M. Fould va en Angleterre mercredi avec lord Cowley pour quelques jours
seulement. Je pense que vous le rencontrerez. Il me paraît assez bien
avec Sa Majesté, à qui il tient toujours la dragée haute, avec beaucoup
de raison, je crois. Son successeur est vraiment bien sot et bien bête.
Un de mes amis qui revient d'Italie m'a dit que dans une petite guerre
qui a eu lieu près de Vicence dernièrement, on avait fait manoeuvrer un
régiment autrichien devant un régiment de Trente. Quand on a exécuté les
feux, les Tyroliens ont mis des cailloux et des clous dans leurs fusils,
et il y a eu une trentaine d'Autrichiens tués ou estropiés.
La diète de Hongrie, qui en est à se demander si le fou qui est à Prague
n'est pas l'empereur légitime, me paraît bien drôle. Mais tout est drôle
en ce monde depuis quelque temps. Il est évident que la question des
nationalités est à présent ce qu'était la réforme religieuse au XVIe
siècle, une grande et belle idée revêtue de formes assez niaises.
Nous avons eu une séance du comité de l'exposition chez le prince, mais
ce n'était que pour faire connaissance les uns avec les autres. Rien n'a
été fait encore. Je voudrais bien que vous fussiez membre du jury
anglais, malgré les capitulations de conscience que cela vous coûterait.
Adieu, mon cher Panizzi. Tenez-vous en joie et santé.