Paris, 2 mai 1861.
Mon cher Panizzi,
Je ne crois pas plus que vous que le prince Napoléon manque de _pluck_;
mais, maintenant, vous ne le persuaderiez à personne, particulièrement
aux militaires, et, s'il avait l'occasion de revoir une bataille, il
serait obligé de se risquer comme un caporal pour désabuser les gens.
Son grand défaut est un manque absolu de tact. Il ne fait rien à propos
et manque les plus belles occasions. Il a toujours été merveilleusement
servi par la fortune, et il semble avoir pris à tâche de ne profiter
d'aucune de ses faveurs.
Dans cette occasion-ci, il paraît que son premier mouvement a été bon.
Il avait demandé que l'on ne poursuivit pas la brochure. On a répondu
avec beaucoup de raison que cela n'était pas possible; mais il n'y a pas
eu la moindre délibération sur ce qu'il avait à faire à l'égard de
l'auteur. Seulement M. de Persigny, de son propre mouvement, est allé
lui faire un sermon et lui remontrer qu'il n'était pas politique de se
battre; plus tard, d'un _autre côté_, on lui a insinué qu'il lui serait
sinon politique, du moins très utile, de dégainer. Alors sa camarilla a
trouvé que le moment était passé; que, dans des affaires de ce genre, on
n'était pas reçu à délibérer, etc. Tout ce tas de conseils plus ou moins
intéressés a fini par l'ennuyer, et la seule chose à laquelle il ait
fait attention, c'est qu'il était trop tard pour prendre un parti, qu'en
conséquence il n'y avait rien à faire. Les militaires sont furieux, et,
en temps de guerre, cela pourrait être assez grave.
J'ai causé l'autre soir très longuement avec Vimercati sur les affaires
de l'Italie méridionale. Il voit les choses en beau, dit qu'on exagère
beaucoup la situation de Naples, mais il ne cache pas qu'elle ne soit
grave.
J'admire beaucoup M. de Cavour, mais je me demande s'il n'a pas tort de
retarder toujours le combat entre Garibaldi et lui. L'événement montrera
si oui ou si non. Je regarde ce combat comme absolument inévitable et
cette fois, que Garibaldi venait avec un projet insensé, c'était
peut-être le moment d'en finir avec lui.
Il paraît parfaitement décidé que l'armée d'occupation de Syrie partira
à l'époque fixée, c'est-à-dire le 5 juin. Je crois que, très peu de
temps après, les Turcs nous donneront raison en recommençant les
pilleries et les massacres; mais j'espère que nous laisserons faire dans
l'intérieur, en nous bornant à protéger les chrétiens dans les ports.
Ces chrétiens d'Asie sont des drôles si lâches, qu'ils se laissent
battre par une poignée de coquins, lorsqu'ils pourraient se défendre
avec succès. L'affaire deviendra véritablement grave lorsque l'opinion
publique en Russie obligera le gouvernement à prendre parti pour les
chrétiens grecs.
Vous ai-je conté l'histoire de Bixio et de son ours? Il était à rôder
dans les Pyrénées pour une affaire de chemin de fer, avec un ingénieur
de la compagnie. Dans un endroit très désert, il a entendu des cris
singuliers; il s'est approché, et finalement est entré dans un trou de
rochers d'où ces cris partaient; il y à trouvé deux oursons qu'il a
emportés. Il y avait cent à parier contre un qu'il trouverait la mère,
car c'était en plein jour, et je vous laisse à penser la réception
qu'elle lui aurait faite. Il y avait encore la chance d'être suivi à la
piste par la mère désolée et d'avoir une petite explication à coups de
griffes, mais Bixio a du bonheur.
Adieu, mon cher Panizzi. Vous ne me parlez pas de votre santé, j'en
conclus qu'elle est meilleure.