LXVII

Melle, samedi 30 mars 1861.

Mon cher Panizzi,

M. de Cavour est un habile homme assurément. Il conduit à merveille la

chambre nouvelle et vient d'escamoter une discussion très embarrassante.

Ici, malheureusement, c'est le bon sens qui manque. Voyez: dans le Corps

législatif, il ne s'est trouvé que cinq personnes pour soutenir la seule

proposition raisonnable, qui était l'évacuation immédiate de Rome;

encore cette proposition, bien qu'émanant de l'opposition la plus

avancée, était-elle accompagnée d'un discours très modéré et même

bienveillant pour l'empereur, car Jules Favre est le seul qui ait

répondu carrément et noblement à l'insinuation très perfide de M.

Keller. La grande majorité de la Chambre, à quoi il faut ajouter la

minorité qui soutient le pape envers et contre tous, a été pour la

continuation de l'occupation de Rome.

Je crois que, si l'on soumettait la question de Rome au suffrage

universel, elle serait décidée conformément aux conclusions de Favre,

mais je crains qu'il n'y ait pas une grande majorité. Si, au lieu du

suffrage universel, vous consultiez les gens comme il faut; les

gentlemen; _la gente de frac_, comme on dit en espagnol, l'immense

majorité serait de l'autre côté.

On s'imagine qu'évacuer dans ce moment, c'est faire acte de soumission à

l'Angleterre; c'est céder à une exigence du Piémont, contre lequel on

est de mauvaise humeur. J'entends les bourgeois: les uns par un

sentiment de jalousie contre un parvenu; les autres parce qu'ils

trouvent l'ambition de Victor-Emmanuel trop audacieuse; ceux-là, parce

qu'ils trouvent odieux l'invasion des Marches et du royaume de Naples;

ceux-là enfin, parce que de grands politiques leur ont dit qu'un État

homogène de vingt-cinq millions d'hommes était un voisinage fâcheux.

Quelque bête que soit le pape, quelque mauvais vouloir qu'il montre

contre l'empereur, on se dit que c'est le chef de la catholicité, et que

l'abandonner en ce moment serait de la cruauté et de la faiblesse.

Savez-vous qu'il part encore maintenant, pour Rome, des volontaires

vendéens et poitevins, pour servir dans les zouaves du saint-père?

Croyez que sa cause est immensément protégée par toutes les femmes

vieilles et beaucoup par les jeunes.

Je ne sais ce que fera l'empereur, mais le cas est des plus

embarrassants. Il ne s'agit de rien de moins que refaire

l'administration du catholicisme.

Le pape, perdant la majeure partie, sinon le tout de ses États, il est

évident que le sacré collège doit être remanié, et que la proportion

d'Italiens en faisant partie doit être fort diminuée. D'un autre côté,

il faut pourvoir à nourrir la cour papale, à la loger, etc.

J'ai été frappé que personne dans la discussion n'ait présenté cet

argument: «On dit que l'indépendance du pape est nécessaire; soit. Mais

comment vingt mille Français voltairiens peuvent-ils l'assurer? Qui

répond qu'il est indépendant aux Espagnols, aux Allemands, aux

Irlandais, etc.? S'il est _de facto_ indépendant puisqu'il contrecarre

les Français, qui le protègent, cela prouve que ce sont des imbéciles;

mais, en d'autres temps, ils ont dépouillé un pape, l'ont pris, l'ont

emmené, l'ont tenu en chartre privée; qui nous dit qu'ils n'en feront

pas de même un de ces jours?»

Je continue à parier que l'on évacuera, et sous peu, mais ce qui en

résultera pour ce gouvernement, je n'en sais rien; beaucoup de

difficultés dans un sens et dans l'autre.

Adieu, mon cher Panizzi; vous aurez de mes nouvelles bientôt.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 71 / 152 题