LVI

Cannes, 11 décembre 1860.

Mon cher Panizzi,

J'ai reçu vos deux lettres du 7 et du 8, dont je vous remercie. Je me

réjouis de savoir que vous êtes aussi bien avec _Madame_[11] qu'avec

_Monsieur_. Croyez que _Monsieur_ lui avait parlé de vous, outre ce que

je lui avais dit de votre établissement, et qu'elle n'a pas été fâchée

de vous voir, malgré la médiocrité de votre catholicisme.

[Note 11: L'impératrice, qui venait de voir M. Panizzi à

Londres.]

Vous me paraissez, le savant commentateur d'Homère et vous, chercher

midi à quatorze heures. Vous ne vous représentez nullement l'opinion de

ce pays-ci. Elle est absolument contraire à celle de _l'ami du docteur

C._ sur les affaires italiennes.

Je ne suis pas de ceux qui approuvent cette opinion, bien entendu, mais

je la constate, parce qu'elle m'arrive de tous les côtés. Il y a dans

l'esprit national un grain de chevalerie ou de folie, si vous l'aimez

mieux, qui lui fait prendre toujours parti pour les faibles contre les

forts. Voilà le secret du changement défavorable à la cause italienne.

Dans la division de Rome et dans l'escadre, il y a la plus grande

exaspération contre les Piémontais, due à de petites vexations,

violences, etc., inséparables de la guerre sans doute, mais qu'on a

prises tout de travers.

Le concours des volontaires, race toujours peu aimée des soldats

véritables, et les souvenirs de 1848, encore très vifs et très odieux à

notre armée, la rendent hostile à Victor-Emmanuel. Enfin, quoique

Lamoricière ne soit qu'un farceur, comme il est Français, sa défaite a

irrité l'orgueil national.

Quant aux bourgeois, l'alliance intime avec un peuple qui a Garibaldi

pour _chef effectif_, et qui annonce ouvertement la guerre pour le

printemps, cette alliance, dis-je, paraît offrir la perspective de

dépenses considérables, de beaucoup de sang répandu, et de

l'inoculation, plus dangereuse encore, des doctrines révolutionnaires.

Si je suis bien informé, le Gouvernement a fait tous les efforts

possibles pour engager François II à ne pas prolonger une résistance

inutile; mais ce garçon a quelque _pluck in him_ et paraît résolu.

Cependant il succombera tôt ou tard.

Je ne vous parle pas des sentiments catholiques, malheureusement très

puissants en France, et qui ajoutent encore quelque chose à l'état de

l'opinion. Je crois très fermement que l'empereur cherche un appui dans

les Chambres, et qu'il désire que le pays, par leurs organes, exprime

son opinion afin, d'un côté, de n'être pas entraîné dans la guerre par

les frasques de Garibaldi, de l'autre, pour avoir une porte et sortir de

Rome. Si le Corps législatif lui dit qu'il est d'avis de ne prendre

aucune part aux affaires d'Italie et de n'intervenir en rien (et c'est

ce qui, selon toutes les probabilités, sera exprimé dans l'adresse),

alors l'empereur pourra honorablement retirer ses troupes de Rome, et

regarder, les bras croisés ce qui se fera dans la Péninsule. Au fond,

c'est, je crois, ce qu'il y a de plus sage.

L'Angleterre fait des voeux qui ne lui coûtent rien, mais n'enverra pas

un seul soldat, ni ne consentira jamais à bloquer Trieste et l'Elbe. Son

concours moral est quelque chose, mais nous préservera-t-il des

conséquences d'une guerre avec toute l'Allemagne, et, ce qui est plus

grave, d'une guerre forcément révolutionnaire?

Vous autres italiens, vous êtes impatients. M. de Cavour aurait pu, en

trois ou quatre ans, arriver à faire bien ce qu'on à fait mal en six

mois, et à ne pas faire ce à quoi il sera entraîné au printemps.

Garibaldi est, au fond, l'instrument de Mazzini et le mauvais génie de

l'Italie. Ce qui se passe à Naples prouve combien peu le pays était

préparé pour un gouvernement constitutionnel. Il y a envoyé tous les

tapageurs, qui trouvent leur compte à se battre contre des Napolitains,

au lieu d'avoir affaire aux Autrichiens; encore, dès que les Napolitains

ont montré quelque résolution, tous ces messieurs se sont retirés et ont

laissé les Piémontais soutenir le choc. C'est toujours le système

révolutionnaire, qui met le feu au hasard, sans s'inquiéter qui brûlera.

J'ai reçu une lettre de M. Fould. Il me paraît un peu aigri et de

mauvaise humeur. Je crois qu'on a mis très peu de procédés dans

l'affaire.

On m'écrit que les circulaires de Persigny font bon effet, même chez les

opposants.

Que dites-vous de la Chine? Je crains bien qu'on n'y gagne pas un sou et

que tout se réduise à des porcelaines cassées, et finalement à une

retraite de Moscou. Tout cet argent dépensé fait ici très mauvais effet.

Adieu, mon cher Panizzi. Je ne crois pas un mot de l'expédition de

Victor-Emmanuel contre Rome. Ce serait, à mon avis, la plus grande

folie, que Garibaldi lui-même ne ferait pas.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 60 / 152 题