Cannes, 2 décembre 1860.
Mon cher Panizzi,
Je ne sais encore rien et ne comprends pas davantage. D'après quelques
renseignements qui viennent de bonne source, on pourrait croire qu'il
s'agit d'une expérience. D'une part, on aurait voulu ouvrir une soupape,
dans l'opinion qu'il _n'en sortirait rien_, et qu'on désarmerait ainsi
l'opposition, qui, en effet, est un peu sotte en ce moment. De l'autre,
se voyant en présence d'un mouvement catholique et légitimiste assez
puissant, très braillard, et placé jusque dans les antichambres de son
palais, Sa Majesté voudrait chercher dans le pays un point d'appui et un
moyen de sortir de la position très peu commode où elle se trouve en
Italie. Si le Corps législatif et le Sénat lui disent, dans la réponse
au discours de la couronne, qu'ils sont pour le principe de
non-intervention, il est évident que cela lui donne le moyen de rappeler
Goyon et son monde, sans encourir une responsabilité qui n'est pas sans
périls.
Sur le premier point, je crois qu'on se trompe fort en croyant qu'il ne
sortira rien de la soupape. Au contraire, je suis persuadé, avec vous,
qu'il peut en sortir des tempêtes, non pas tout de suite, mais dans un
moment donné. Il paraît certain que, quant à présent, le parti
orléaniste est fort abattu et découragé. Quant aux affaires d'Italie, je
ne suis pas parfaitement rassuré. Les prêtres, les femmes et la mode
sont bien puissants. Je ne serais pas surpris que le pape ne trouvât des
défenseurs, et que l'adresse ne dît tout le contraire de ce qu'on en
paraît attendre. Je ne connais personne à Paris et en France qui ne soit
porté à plaindre Pie IX et François II, et, quant à Victor-Emmanuel,
l'invasion de Naples lui a fait le plus grand tort, et la peur qu'il ne
nous engage dans une seconde campagne d'Italie préoccupe tout le monde.
Peut-être, au reste, cette crainte contribuera-t-elle à faire demander
la politique de non-intervention par les Chambres.
Je suis charmé que vous ayez écrit au docteur C..., ne doutez pas que
votre lettre n'ait été lue, et qu'elle n'ait produit son effet. C'est un
très bon moyen de communication, et il est important que l'opinion de M.
Gladstone soit connue. Je pense que, sans rien garantir, vous pouvez lui
dire ce que je viens de vous mander, comme venant de bonne source. C'est
l'impression qu'a emportée de Compiègne une très bonne tête, froide, et
qui a pratiqué l'empereur assez longtemps pour le bien connaître. Ne
parlez pas de moi à ce grand commentateur d'Homère[10], du moins à cette
occasion. Vous remarquerez, d'ailleurs, que cela explique tout, et le
langage qu'on vous a tenu et ce que j'ai entendu de mon côté.
[Note 10: M. Gladstone.]
Tenez pour très certaines les dispositions papistes et légitimistes de
tous les gens _de frac_, comme on dit en espagnol. Quant aux masses, je
crois qu'elles ont les sentiments absolument contraires; mais elles ne
parlent guère, tandis que les salons parlent beaucoup. En résumé, la
question me semble celle-ci: qui l'emportera, ou la crainte de nous
compromettre de nouveau dans une affaire qui ne nous intéresse pas
nationalement, ou le sentiment pieux et anti-révolutionnaire?
Si l'empereur était bien secondé, je ne douterais pas de la réponse des
Chambres; mais parmi les ministres avec ou sans portefeuille, je ne vois
guère de gens ayant ce qu'il faut pour diriger une assemblée
délibérante, et, à moins que le _maître_ ne se charge lui-même de
chambrer les députés, ils se trouveront dans une incertitude complète et
ne sauront que dire, ni comment voter.
Adieu, mon cher Panizzi. Mille amitiés.