LII

Paris, dimanche 11 novembre 1860.

Mon cher Panizzi,

J'ai vu ce matin M. Fould; il m'a dit, ce que je savais déjà: c'est

qu'il ne vous accusait nullement. Ses reproches s'adressent à _vos_

interlocuteurs et non pas à vous. Tranquillisez-vous complètement sur ce

point.

On dit qu'il y a eu hier de bons discours au dîner du lord maire. Ici,

l'on en paraît satisfait.

On s'attend de moment en moment à l'évacuation de Gaëte par François.

Tout le monde le lui conseille; cependant, si j'étais à sa place, je

n'en bougerais pas et j'attendrais.

Il me semble qu'on ne comprend pas grand'chose à cette armée napolitaine

entrant sur les terres de l'Église et désarmée par les douaniers du

saint-père. Qu'y a-t-il de vrai là dedans? Où va Garibaldi? Que veut-il

faire pour passer gaiement son hiver? Je voudrais bien qu'il s'en prît à

la Hongrie, au lieu de se casser les dents sur la Vénétie.

Sir John Bowring est ici, disant que rien n'est fini en Chine. Je sais

qu'il est tout naturellement porté à trouver mauvais ce que fait son

successeur; mais, en cette occasion, il se peut fort bien qu'il ait

raison. Si ces Chinois ne sont pas des magots de porcelaine, rien qu'en

se pressant contre nous, ils nous écraseraient. Ce n'est pas avec huit

ou dix mille hommes qu'on prend une ville comme Pékin. Supposé qu'ils

veuillent la paix, une grande difficulté reste: c'est pour leur faire

payer les frais de l'expédition. Où diable prendront-ils l'argent? Les

lettres de nos guerriers sont fort lugubres. Dans tous les villages où

ils arrivent, les femmes se tuent pour n'être pas souillées par les

diables étrangers. Voilà la première fois que cela leur arrive. Dans une

seule maison, où est entré un jeune lieutenant d'artillerie, parent d'un

ami à moi, cinq femmes s'étaient coupé la gorge avec des tessons de

porcelaine, et deux enfants avaient été noyés dans des baquets d'eau.

Cela montre qu'il y a une grande différence entre savoir se battre et

savoir mourir.

Sait-on quelque chose de positif sur l'état de la Sicile? Je crois vous

avoir dit l'anecdote du saint-père et sa petite correction; au lieu de

«par la force», que M. de Grammont n'avait pas mis, il voulait qu'on

substituât «en adversaire», que Grammont n'avait pas écrit davantage;

mais il fallait couvrir un peu l'excès de zèle de monseigneur de Mérode.

Les ecclésiastiques sont tout pleins de ces petits ménagements

ingénieux.

J'étais allé travailler à la seconde partie de mon roman. Je crois que

c'est la dernière. La fin ne vaut pas le commencement. Cependant il a

commencé par la fin. Comprenez si vous pouvez; quand je vous verrai, je

vous ferai rire _over a bottle of claret_.

Je pense me mettre en route pour Cannes jeudi prochain, si je ne crève

pas d'ici là d'un horrible rhume que j'ai gagné en chemin de fer, à côté

d'un homme très froid, qui était le baron de Hübner. Il n'a pas perdu

l'habitude des gasconnades diplomatiques et m'a dit que tout irait

merveilleusement en Hongrie. Le lendemain, le journal nous apprenait que

les palatins nouvellement nommés ne voulaient pas de la patente

autrichienne.

Voici une drôle de nouvelle, entre vous et moi jusqu'à ce que tout le

monde la sache. L'impératrice veut aller _incognito_ à Édimbourg, pour

se secouer un peu après la mort de sa soeur. Jugez ce qu'on va dire, et

tous les contes qui seront bâtis là-dessus.

On parle d'une grande querelle entre monseigneur de Mérode et M. de

Goyon. Goyon lui a dit qu'il regrettait qu'il eût une robe. Mérode a

répliqué qu'il le regrettait également, car elle le privait d'avoir

l'innocente épée du général. Il est fort question du départ prochain du

pape.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie. Il est

très possible que nous nous revoyions cet hiver à Rome.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 56 / 152 题