Paris, dimanche 11 novembre 1860.
Mon cher Panizzi,
J'ai vu ce matin M. Fould; il m'a dit, ce que je savais déjà: c'est
qu'il ne vous accusait nullement. Ses reproches s'adressent à _vos_
interlocuteurs et non pas à vous. Tranquillisez-vous complètement sur ce
point.
On dit qu'il y a eu hier de bons discours au dîner du lord maire. Ici,
l'on en paraît satisfait.
On s'attend de moment en moment à l'évacuation de Gaëte par François.
Tout le monde le lui conseille; cependant, si j'étais à sa place, je
n'en bougerais pas et j'attendrais.
Il me semble qu'on ne comprend pas grand'chose à cette armée napolitaine
entrant sur les terres de l'Église et désarmée par les douaniers du
saint-père. Qu'y a-t-il de vrai là dedans? Où va Garibaldi? Que veut-il
faire pour passer gaiement son hiver? Je voudrais bien qu'il s'en prît à
la Hongrie, au lieu de se casser les dents sur la Vénétie.
Sir John Bowring est ici, disant que rien n'est fini en Chine. Je sais
qu'il est tout naturellement porté à trouver mauvais ce que fait son
successeur; mais, en cette occasion, il se peut fort bien qu'il ait
raison. Si ces Chinois ne sont pas des magots de porcelaine, rien qu'en
se pressant contre nous, ils nous écraseraient. Ce n'est pas avec huit
ou dix mille hommes qu'on prend une ville comme Pékin. Supposé qu'ils
veuillent la paix, une grande difficulté reste: c'est pour leur faire
payer les frais de l'expédition. Où diable prendront-ils l'argent? Les
lettres de nos guerriers sont fort lugubres. Dans tous les villages où
ils arrivent, les femmes se tuent pour n'être pas souillées par les
diables étrangers. Voilà la première fois que cela leur arrive. Dans une
seule maison, où est entré un jeune lieutenant d'artillerie, parent d'un
ami à moi, cinq femmes s'étaient coupé la gorge avec des tessons de
porcelaine, et deux enfants avaient été noyés dans des baquets d'eau.
Cela montre qu'il y a une grande différence entre savoir se battre et
savoir mourir.
Sait-on quelque chose de positif sur l'état de la Sicile? Je crois vous
avoir dit l'anecdote du saint-père et sa petite correction; au lieu de
«par la force», que M. de Grammont n'avait pas mis, il voulait qu'on
substituât «en adversaire», que Grammont n'avait pas écrit davantage;
mais il fallait couvrir un peu l'excès de zèle de monseigneur de Mérode.
Les ecclésiastiques sont tout pleins de ces petits ménagements
ingénieux.
J'étais allé travailler à la seconde partie de mon roman. Je crois que
c'est la dernière. La fin ne vaut pas le commencement. Cependant il a
commencé par la fin. Comprenez si vous pouvez; quand je vous verrai, je
vous ferai rire _over a bottle of claret_.
Je pense me mettre en route pour Cannes jeudi prochain, si je ne crève
pas d'ici là d'un horrible rhume que j'ai gagné en chemin de fer, à côté
d'un homme très froid, qui était le baron de Hübner. Il n'a pas perdu
l'habitude des gasconnades diplomatiques et m'a dit que tout irait
merveilleusement en Hongrie. Le lendemain, le journal nous apprenait que
les palatins nouvellement nommés ne voulaient pas de la patente
autrichienne.
Voici une drôle de nouvelle, entre vous et moi jusqu'à ce que tout le
monde la sache. L'impératrice veut aller _incognito_ à Édimbourg, pour
se secouer un peu après la mort de sa soeur. Jugez ce qu'on va dire, et
tous les contes qui seront bâtis là-dessus.
On parle d'une grande querelle entre monseigneur de Mérode et M. de
Goyon. Goyon lui a dit qu'il regrettait qu'il eût une robe. Mérode a
répliqué qu'il le regrettait également, car elle le privait d'avoir
l'innocente épée du général. Il est fort question du départ prochain du
pape.
Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie. Il est
très possible que nous nous revoyions cet hiver à Rome.