XLVII

Paris, 21 octobre 1860.

Mon cher Panizzi,

Je suis charmé que ma lettre soit arrivée à bon port; mais, si vous

étiez en France, vous seriez ruiné par les ports de lettres.

Il me semble, d'après ce que vous me dites et ce que je vois, que la

France et l'Angleterre sont comme des gens mariés qui se querellent,

mais qui ne peuvent se séparer. Tant mieux. M. Fould me paraît du même

sentiment que vous sur l'affaire de Viterbe. Il trouve que c'est une

grande sottise, qu'il rejette sur le grand général qui l'a faite. Mais

pourquoi employer un niais pareil? Je crois qu'on lui aura lavé la tête,

mais ce n'est pas assez. Je vois par les journaux que la lettre à sir

James est fort blâmée. C'est une imprudence un peu forte.

Je doute toujours de la constance du saint-père à demeurer à Rome. Tous

les grands hommes de l'ancien gouvernement, tous les carlistes d'ici

voudraient qu'il s'en allât. Vous savez qu'une des grandes fautes de la

politique moderne à courte vue, c'est d'agir contrairement à ce que

trouvent bon ceux qu'on regarde comme ses ennemis. Il suffit peut-être

que les orléanistes et les légitimistes aient montré le désir que le

pape quittât Rome, pour que le gouvernement ait fait des efforts pour

qu'il y restât. A mon avis, il faudrait examiner d'abord de quel côté

est le sens commun, et je crois que, selon l'usage des partis battus,

qui cherchent les moyens extrêmes, les gens qui conseillent l'exil au

pape croient, fort à tort, qu'il résulterait de là une grande commotion.

Je crois que ce serait une tempête dans un verre d'eau. Les dévots et

les imbéciles ne prendront pas les armes, et, quant aux

excommunications, elles donneraient plutôt de la popularité qu'elles

n'en feraient perdre. Ce qui serait bien plus avantageux pour nous

serait de sortir de la position fausse où nous sommes et où nous pouvons

demeurer bien longtemps. Quant aux dévots, ils ne pourraient être pires

qu'ils ne sont à présent.

Un Russe fort bien instruit m'a expliqué l'entrevue de Varsovie d'une

façon que j'ai lieu de croire exacte, et qui s'accorde, d'ailleurs, avec

ce que je tiens de Fould. L'empereur d'Autriche, ou plutôt M. de

Rechberg, s'applique depuis longtemps à établir que la position de

l'Autriche vis-à-vis de la Hongrie et de l'Italie est exactement la même

que celle de la Russie vis-à-vis de la Pologne. Gortchakoff répond à

cela: «Il y a dix ou douze Russes pour un Polonais, tandis qu'on ne sait

ce que c'est qu'un Autrichien. Il est en imperceptible minorité au

milieu de nationalités plus ou moins rebelles à son joug.» Tant il y a

que c'est pour achever la démonstration de cette théorie que

François-Joseph a demandé une entrevue. La vanité de l'empereur

Alexandre en a été flattée; mais il n'est nullement disposé à accepter

le traité de garantie réciproque qu'on lui offre, d'autant plus qu'en

ce moment la Pologne est moins agitée que jamais, et que la Hongrie

bouillonne d'une façon menaçante. Il faut s'attendre que les Autrichiens

exploiteront l'entrevue pendant quelque temps et prétendront y avoir

gagné quelque chose.

On se plaint ici de ne rien comprendre à la politique de l'empereur.

Sous le gouvernement de Louis-Philippe, tout le monde était assez vite

au fait de toutes les affaires, tandis que, maintenant qu'elles sont

dans la tête d'un muet, il est impossible d'en savoir ou même d'en

deviner quelque chose. L'impatience est seulement dans les salons.

Le peuple ne s'occupe guère des affaires d'Italie, moins encore du pape

que du roi de Naples. Je ne crois pas qu'il déguerpisse de Gaëte si

facilement. On dit qu'il a montré quelque courage personnel, et, s'il

n'a pas peur d'une bombe, il peut demeurer longtemps dans son trou avec

la satisfaction de savoir qu'il est un grand embarras pour son

successeur. Nous trouvons que le successeur est bien lent à se décider.

Il ne devrait pas perdre un moment pour ôter à Garibaldi le moyen de

faire de nouvelles sottises. Il n'en a fait que trop jusqu'à présent.

Bien que le temps se remette un peu, je commence à songer sérieusement à

mes quartiers d'hiver. On me dit qu'il y aura beaucoup de monde à Cannes

et à Nice cette année.

Adieu, mon cher Panizzi; je m'ennuie beaucoup; depuis votre, départ et

je ne sais que devenir le soir.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 52 / 152 题