Paris, 9 juin 1859.
Mon cher Panizzi,
Le maréchal Vaillant, major général de l'armée, se venge, je crois, de
son successeur en lui faisant des niches. On n'a pas encore le bulletin
officiel de la bataille de Magenta, bien qu'on ait reçu beaucoup de
lettres et les rapports de tous les chefs de corps. Cela fait très
mauvais effet. Les Autrichiens nous ont attaqués avec la plus grande
partie de l'armée de Giulay, plus un corps détaché de Vérone sous
Clam-Gallas. Le ministre de la guerre atteste que nous n'avons pas plus
de trois mille hommes mis hors de combat, dont environ deux cent
cinquante manquants qu'on suppose prisonniers. Nos gens se jettent en
avant comme des fous, à la baïonnette, et on vient de faire un ordre du
jour pour leur rappeler qu'ils ont des armes à feu pour s'en servir. La
grande disproportion des pertes entre les deux armées tient à notre
nouvelle artillerie, qui foudroie les secondes lignes formées en
colonnes, tandis qu'ils ne peuvent atteindre que notre première ligne.
On nous dit que les Kabyles des tirailleurs d'Afrique ont été
admirables. Leur colonel leur a persuadé que les Autrichiens étaient
tous des juifs, et il ne se trompait peut-être pas beaucoup. L'empereur
s'est fort exposé. Maintenant que c'est fini, c'est très bien; mais il
ne faudrait pas qu'il en prît l'habitude. La veille de la bataille, il
avait menacé le roi de le mettre aux arrêts s'il continuait à faire le
hussard.
Ellice m'écrit que probablement le parti libéral l'emportera et que lord
Palmerston sera ministre des affaires étrangères, mais que l'Angleterre
n'en sera ni plus ni moins impartiale et neutre; qu'au contraire, lord
Palmerston étant suspect à la nation de partialité pour l'indépendance
de l'Italie, il serait peut-être forcé d'en faire moins que lord Derby
lui-même. Je ne suis pas du tout de cet avis. Je suis convaincu qu'il
est très important que, tout en restant neutre, le gouvernement anglais
se montre sympathique aux alliés. Il empêchera l'excès de zèle des
subalternes qui se font Autrichiens pour plaire aux ministres.
Par exemple, lors du débarquement de nos troupes à Gênes, un vaisseau de
guerre anglais s'est allé mettre dans le port à une place qui ne lui
était pas assignée et où il gênait le débarquement. On a fait des
excuses de cette taquinerie; mais il pourrait se trouver telle
circonstance ou une insolence semblable amenât des complications très
fâcheuses.
On s'attend qu'il y aura sous peu une explosion en Hongrie. Je ne sais
si ce sera bon ou mauvais. Comme il est évident que nous ne pouvons
redresser tous les torts, je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux que les
Magyares restassent tranquilles. Il est à craindre même qu'un mouvement
de ce côté ne fasse peur à la Russie et ne diminue sa bonne volonté, qui
nous serait bien nécessaire en cas de guerre générale.
Je suis bien fâché de ce que vous me dites de ***. Mais quelle est sa
maladie? Je le croyais seulement plus vicieux qu'il n'appartient à un
homme de son âge et de sa carrière. On m'a même montré son vice à
Florence, et il m'a semblé qu'il aurait besoin d'un adjoint.
Au sujet de ce que vous me dites de notre ambassadeur, tenez compte de
sa vivacité et de son opinion particulière. Cette opinion est,
d'ailleurs, celle de bien des gens qui entourent l'empereur, mais je ne
crois pas que ce soit celle de l'empereur lui-même. Au reste, voyez ce
qui se passe. Jusqu'à présent, il suit son programme. Je crains que,
après la première ivresse de la délivrance, les Milanais ne fassent des
bêtises. Est-il vrai qu'on en fait à Florence et que les rouges y
prennent le dessus? S'ils réussissaient, ils gâcheraient toute la
besogne.
Adieu, mon cher Panizzi; je vous remercie et vous serre la main. Quand
vous n'aurez rien à faire, je me recommande à vous et à votre encrier.