Paris, 27 mai 1859.
Mon cher Panizzi,
Rien de nouveau du théâtre de la guerre, si ce n'est les progrès de
Garibaldi, qui commence à courir les environs de Varèse. J'envie les
émotions pittoresques de ce gaillard-là.
Tous les rapports sur le combat de Montebello rendent hommage à la
bravoure de nos gens, qui se sont battus un contre trois et ont pris un
village fortifié! Mais l'empereur est furieux contre un de ses généraux
qui a oublié le premier principe de la guerre, lequel est de marcher au
canon. Il y avait, à neuf kilomètres de Montebello, quatre mille chevaux
français qui n'ont pas bougé. Nul ordre n'est venu. S'ils fussent
arrivés à la fin de l'affaire, ils auraient ramassé peut-être tout le
corps du comte de Stadon. Au reste, la division du général Forey était
la moins bonne de toutes; de plus, elle avait détaché ses grenadiers et
ses voltigeurs. Ce sera une autre affaire quand les Africains et la
garde s'en mêleront.
L'esprit public est ici toujours bon. Les salons même sont convenables.
Beaucoup de jeunes gens riches sont à l'armée, et les légitimistes
disent que, quoi qu'il arrive, il faut défendre le drapeau.
Je ne sais rien de la Prusse, sinon que la fureur des _Französenfresser_
y est très grande. Le gouvernement semble plus raisonnable; mais ne
sera-t-il pas entraîné? Un Russe, M. de Tourgueneff, que je vous ai
présenté, l'année passée, à ce fameux banquet, arrive de Moscou. Il dit
que les Allemands veulent avaler d'une bouchée la France et la Russie à
la fois. Ils nous demandent l'Alsace, et aux Russes la Courlande et la
Livonie. Tourgueneff dit que tout le monde chez lui est sympathique à la
cause italienne, et que toute l'armée brûle de se battre contre les
Autrichiens.
Que fait-on chez vous? Lord Palmerston va-t-il revenir? Je ne pense pas
que nous y gagnions beaucoup, mais nous n'y perdrons certainement pas.
Adieu, mon cher Panizzi. Miss Lagden et mistress Ewers, que j'ai vues
aujourd'hui, se rappellent à votre bon souvenir.