IV

Cannes, 5 décembre 1857.

Mon cher Panizzi,

J'ai quitté Paris il y a quelques jours pour chercher le soleil ici,

tout près de l'Italie, et, selon mon usage, j'ai oublié cent choses que

j'aurais dû faire avant mon départ. La plus importante était de vous

remercier de la lettre de lord Spencer, de la part de Cousin, et, de

plus, de vous importuner encore au sujet des maîtresses adorées de ce

grand philosophe. Il ne rêve à présent qu'à Julie d'Angennes, et voici

ce qu'il m'avait donné pour vous, où plutôt pour lord Spencer. Il

voudrait réponse aux questions suivantes:

Dans le tableau que possède lord Spencer, Julie d'Angennes, duchesse de

Montausier, est-elle en buste ou jusqu'à la ceinture? est-elle maigre,

ou a-t-elle de l'embonpoint? a-t-elle les cheveux noirs ou blonds, les

yeux noirs ou bleus? peut-on discerner si elle a une belle taille et si

elle est grande?

Si vous pouvez obtenir ce signalement avec l'exactitude d'un gendarme

autrichien (dont vous avez la robe de chambre), vous m'obligerez

infiniment de me l'envoyer ici, où je pense que M. Cousin ne tardera pas

à venir. Il se plaint fort de la poitrine; pourtant, ses passions pour

les belles mortes sont des moins fatigantes.

Adieu, mon cher Panizzi. Je suis un peu poussif, mais je me suis déjà

assez agréablement remis par ce beau climat. Je voudrais que vous

pussiez en faire l'essai.

V

Paris, 25 janvier 1858.

Mon cher Panizzi,

Je voulais vous écrire il y a longtemps, mais j'ai eu tant de

tribulations que le courage m'a manqué. C'est vous qui êtes la cause de

tous mes tourments, en faisant votre diable de bibliothèque qui empêche

M. Fould de dormir. Il veut en avoir une aussi, et je m'écrie comme

Mercutio: _A plague on both your houses!_

Depuis quelques jours, je préside la commission chargée de porter la

lumière dans cette noire caverne. Nous avons envie de bien: faire; mais,

pour bien faire, il nous, faudrait, avoir des hommes et de l'argent. Je

ne sais où les trouver. Vous devriez bien venir nous organiser notre

affaire, et vous guérir de tous vos rhumes en mangeant ici de la soupe

grasse et du macaroni.

Mille remercîments et excuses de toute la peine que vous avez prise pour

apprendre à Cousin la couleur des yeux et des cheveux de sa bien-aimée.

Il attendra que le présent lord Spencer puisse écouter ses voeux, et un

amour comme le sien n'est pas si pressé qu'il ne puisse vivre encore

cinq ou six mois sans nouvel aliment.

Adieu, mon cher ami. On m'a joué hier le tour de me nommer rapporteur de

la commission de la Bibliothèque. Si vous ne venez pas à Paris cet

hiver, il faudra que j'aille vous relancer à Londres et vous embêter

d'une série de _queries_ aussi longue que l'échelle de Jacob. Entre

nous, mon métier est des plus désagréables. J'ai à tourmenter des

confrères et des maîtres, et, ce qu'il y a de pis, à leur dire de temps

en temps qu'ils me font des contes à dormir debout. Que résultera-il de

tout cela? Je n'en sais trop rien en ce qui concerne la Bibliothèque;

mais, en ce qui me concerne personnellement, le plus sûr est un

embêtement immense.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 10 / 152 题