(mariée à un grand gentilhomme que l'on attendait de jour en jour),
le chapelet à la main; mâchonnant des PATER NOSTRI et des soupirs, un
billet doux dans le corsage et portant en outre quelques écheveaux de
fil fin dans une pochette que j'avais au tablier. Je frappe doucement
et je prie la servante, qui du haut de la fenêtre demandait: «Qui est
là?» de vouloir bien dire à sa maîtresse que c'est moi; que je lui
apporte du fil si beau qu'on lui dirait vous; comment cela se trouvait
une occasion par suite d'un marché défait. Je l'entends qui vient
m'ouvrir et je pénètre à l'intérieur aussi furtivement que le filou qui,
à l'aide de pinces et de limes sourdes, démonte enfin la serrure d'une
boutique guignée par lui depuis un mois. Je monte à l'étage et, avec une
révérence qui pouvait passer pour un agenouillement, je dis à la dame:
«--Dieu vous conserve cette grâce, cette beauté, ce charme de votre
personne, ornée de toute vertu, noblesse et courtoisie!»
_La nourrice._--Belle salutation!
_La commère._--Elle me dit: «--Asseyez-vous, vous dis-je.» Je m'assieds,
en m'asseyant je soupire bien fort et, avec deux petites larmes sèches
et altérées, je me ramasse en un peloton, je lui raconte mes tourments,
la cherté de tout, le peu d'aumône qu'on fait. Mes paroles l'émeuvent
de compassion et, dès que je la vois émue, je lui lâche d'une bouche
tremblante: «--Si les autres étaient comme vous, la pauvreté serait
une richesse pour une femme comme moi. Qu'est-ce que vaut une beauté
cruelle? quels éloges peut-on en faire? quel paradis est le sien?
Combien d'infortunées meurent dans les rues sans que personne y prenne
garde? Combien dans les hôpitaux ne sont visitées à jamais de l'OEuvre
de miséricorde? Mais laissons tranquilles les pauvres femmes; combien
d'hommes au lieu d'ouvrir la main la ferme, grâce à la cruauté, à la
dureté que le diable a mise au milieu du coeur de celles qui pourraient
venir en aide aux affligées et, rien que d'une parole ou d'un regard,
sans la moindre action, les tirer de peine ou de misère? Soyez donc
bénie, vous, soyez adorée, puisque votre pitié, votre compassion ne
souffrira pas que je sois forcée de donner pour rien ce paquet de fil.»
Et en le lui posant dans la main, je me mets à sourire et je lui dis:
«--Il m'arrive aujourd'hui une chose qui ne m'était pas encore arrivée
de ma vie.»
_La nourrice._--Le comble de l'art du maquerellage de la maquerelle est
ton élève.
_La commère._--La dame se tourne vers moi et me dit: «--Que vous
arrive-t-il?» Je lui réponds: «--En regardant les gracieux mouvements de
vos yeux, les boucles de vos cheveux qui s'échappent de dessous votre
voile, votre front spacieux, l'arc délié de vos sourcils, le vermillon
de vos lèvres et toutes les autres divinités de Votre Seigneurie, je
me sens éprouver plus de consolation que je n'avais de chagrin avant
que ma bonne fortune et votre courtoisie ne m'eussent fait la grâce de
m'amener en votre présence.» Elle, en se rengorgeant me dit: «--Toute
la grâce est vôtre.--Non, vôtre,» répondis-je; «j'en fais l'honneur à
Votre Seigneurie. Ah! qu'il a bien raison de vous adorer, de brûler pour
vous!...» Ici je m'arrête, j'entame le chapitre du fil et j'en demande
tant la livre, plus ou moins, comme il lui plaira. Quelle pauvre chose
est la femme et de combien peu de cervelle! A peine lui ai-je lâché
ce «Il a bien raison de vous adorer et de brûler pour vous,» qu'elle
devient toute rouge et que, s'enchevêtrant dans le marché du fil, elle
ne peut arriver à le conclure. Je m'aperçois qu'elle a grand désir
d'approfondir cette matière, bien plus importante que tous les écheveaux
et toutes les aiguillées de fil, et je la gratte où cela la démange en
ajoutant: «Qui n'a pas d'esprit, tant pis pour lui; mieux vaut vivre
désespéré à cause de vous que satisfait auprès d'une autre.» Comptant
alors qu'elle est abattue du coup de lance que vient de lui porter mon
patelinage, je tire la lettre de ma poche et je la lui plante dans la
main. Voici qu'elle se jette sur moi en s'écriant: «--A moi, hein? à
moi, ha?... Et pour qui me prends-tu? Qui crois-tu que je suis? Il me
vient une envie de t'arracher les yeux avec les ongles; avec mes ongles
il me vient envie de te les arracher, excommuniée, ruffiane, fainéante
que tu es! Va-t'en avec Dieu; sors-moi de la maison, et si jamais tu as
l'audace de revenir, tu me le payeras pour cette fois-ci et pour cette
fois-là. Est-ce ainsi qu'on me traite d'une telle façon?»
_La nourrice._--Je me compisse de peur à ton intention.
_La commère._--Pense à ce que je dus faire en me voyant jetée du haut
en bas de l'escalier. Comme je cherchais à battre en retraite, le mari
survient, la maman accourt au bruit et, par surcroît, le frère, lui
qui ne sortait jamais du cabinet d'étude. Me voyant en de si mauvais
draps, je ramène l'assurance dans mon coeur, mes menteries habituelles
sur le bout de ma langue, l'effronterie sur ma figure; en une minute je
hausse la voix et je dis à la jeune: «--S'il vous semble que je vous
demande trop cher pour le fil dites: «Il ne fait pas mon affaire», sans
m'accabler d'injures»; à la vieille: «Qui sait mieux que vous combien il
vaut la livre?»; au frère: «Vous n'avez rien à régler avec moi»; au mari
qui me heurte en criant: «Que viens-tu faire ici?» je réponds: «--Je me
suis trompée de porte, que Votre Seigneurie m'excuse.» A l'aide de ces
expédients, je me tirai du mauvais pas.
_La nourrice._--Une autre s'y serait perdue.
_La commère._--En semblables occurrences, il faut user du stratagème
dont use le renard quand il se voit acculé par les chiens, les bâtons,
les filets et la paille enflammée. Il ne perd pas la tête, garde son
sang-froid et fait mine de vouloir s'échapper tantôt par ce côté, tantôt
par cet autre; chaque mouvement qu'il fait, ses assaillants l'imitent et
ils le laissent se sauver sans savoir comment.
_La nourrice._--Dix fois, j'ai vu ce que tu dis là.
_La commère._--Mais tu crois peut-être que celle dont je pensais fuir le
courroux s'était mise en fureur pour tout de bon? Nullement, nourrice;
elle recueillit les morceaux de la lettre qu'elle avait déchirée,
foulée aux pieds, criblée de crachats; elle la reconstitua, et la
lut et la relut mille fois; de sa fenêtre elle la montra à celui qui
m'avait envoyée la porter et, pour que je ne conservasse pas un seul
doute, l'amant me fit voir de mes propres yeux comment elle devint sa
maîtresse, sans autres messages. Un jour après dîner, il me fit place en
secret quelque part d'où je la vis se déshabiller toute nue (il faisait
grand chaud) et se coucher avec lui; la chambre donnait sur un jardin,
ce qui fut cause que les cigales, dont le babil était étourdissant à
cette heure, m'empêchèrent d'entendre ce que Madonna lui disait. Mais
je la vis très bien, si j'ai de bons yeux, je la vis on ne peut mieux,
car il la contempla sur toutes ses faces. Elle s'était relevé les
cheveux sur la tête sans aucun voile et ses tresses lui faisaient une
toiture à son beau front; ses yeux flambaient et riaient tout ensemble
sous l'arc de l'un et de l'autre de ses sourcils; ses joues semblaient,
à proprement parler, du lait parsemé de graines d'écarlate, d'une
couleur tendre, tendre; oh! le joli nez, soeur, le gracieux menton
qu'elle avait! Sais-tu pourquoi je ne te parle ni de la bouche ni des
dents? Pour ne pas gâter leur réputation en en parlant. Elle avait un
cou, ô Dieu! une gorge, nourrice, et deux tétins à faire se corrompre
les vierges et mettre froc bas aux martyrs. Je m'égarai en contemplant
le bas du corps, avec son bijou pour nombril au mitan, et je me perdis
dans la gentillesse de cet objet qui est la cause de tant de folies,
de tant de querelles, de tant de dépenses et de tant de paroles; quant
aux cuisses, aux jambes, aux pieds, aux mains, aux bras, que ceux qui
savent louer dignement les louent à ma place. Encore ne t'ai-je parlé
que des parties du devant. Les merveilles qui me mirent hors de moi, ce
sont les épaules, les reins et le reste de ses charmes. Je te jure par
mon petit mobilier, et je permets au feu, aux voleurs, aux sbires de le
mettre à sac, si pendant cette contemplation je ne portai la main à ma
chosette et me la frottai comme se frotte le machin quiconque n'a pas où
le mettre.
_La nourrice._--Pendant que tu étais en train de me raconter tout
cela, j'ai éprouvé cette douceur qu'on éprouve quand on rêve avoir son
amoureux entre les jambes et qu'on se réveille au bon moment.
_La commère._--Après tous ces badinages, ils se jetèrent sur le lit,
s'embrassèrent étroitement et firent désespérer l'air de la chambre
parce qu'il ne trouvait plus moyen de se glisser entre eux deux. Comme
ils se tenaient ainsi embrassés, les cigales se turent par bonheur
pour moi, car ce que disent les amoureux n'est pas moins charmant que
ce qu'ils font. Avant d'en venir à croiser le fer, le jeune homme, qui
était aussi spirituel que noble, la fixa, les yeux dans les yeux, et la
contemplant sans lever son regard, lui dit ces vers que je voulus tenir
de lui par écrit et que je me suis colloqués dans la mémoire avec bien
d'autres rimes que je réciterais le cas échéant:
Qu'il n'ait cure du Ciel celui qui vit sur terre
En amant heureux, content de son amour;
Qu'il ne souhaite d'aller là-haut, parmi les dieux,
Jouir du bonheur auquel toute âme aspire;
Car au bien suprême atteint, à ce qu'il semble,
Rien que le jeu d'amour, et dans le moment
Où sur la joue de sa Dame on imprime un baiser,
On goûte presque les plaisirs du Paradis.
Oh! bienheureux ceux qui ont deux coeurs
En un seul coeur, et deux âmes en une âme,
Deux vies en une vie, et calment leurs ardeurs
Dans un apaisement voluptueux et doux!
Plus heureux encore ceux dont les tendresses
Étant partagées sont exemptes de toute crainte!
Jalousie, ni envie, ni destin contraire
Ne gâtent leur plaisir, jusques à la mort.
_La nourrice._--Ces vers me sont rentrés dans l'âme; qu'ils sont doux,
qu'ils sont suaves!
_La commère._--Après qu'il eut récité les deux stances, dont se
délectèrent les oreilles de la jeune femme, ils en vinrent au fait.
Leurs seins se pressaient si fort l'un contre l'autre que leurs coeurs
pouvaient se confondre en un même battement; ils se becquetaient si
amoureusement que leurs âmes montaient de plaisir jusqu'à leurs lèvres
et qu'en se les buvant ils goûtaient les joies célestes; oui, les
susdites âmes tressaillirent d'allégresse pendant que les «Ah! ah!
Oh! oh!» les «ma vie, mon coeur, je me meurs, attends que j'y sois»,
allèrent jusqu'au bout. Alors tous les deux retombèrent épuisés, en se
soufflant l'un à l'autre leur âme dans la bouche avec un soupir.
_La nourrice._--Une Sapho, un Tibaldeo, un Pétrarque ne saurait pas
raconter aussi bien la chose. Mais ne me parle pas d'eux davantage et
laisse-moi avec le miel à la bouche.
_La commère._--Je le veux bien, mais je te fais tort du sommeil qui
lentement, lentement envahit leurs yeux, de sorte que leurs paupières se
relevaient et s'abaissaient, leur ôtant puis leur rendant la lumière,
absolument comme un petit nuage ôte et rend son éclat au soleil, selon
qu'il passe devant lui ou s'en éloigne.
_La nourrice._--Comme il lui plaira.
_La commère._--Un homme de qualité, un renommé personnage, qui avait
plus de vertus que n'en a la bétoine, remarqua certaine veuve, ni
vieille ni jeune, fort belle et pleine d'agréments, qui presque chaque
matin venait à la messe. Pour attraper l'un ou l'autre, comme j'en vins
à bout, j'arrivais toujours à l'église avant elle et je m'installais
sur les marches de son autel préféré; j'en usais ainsi d'abord pour lui
donner l'occasion de me parler, ne fût-ce que pour me dire: «Ote-toi
de là», et c'est ce qui advint; chaque fois qu'elle me voyait, elle me
saluait gracieusement et souvent me demandait comment allait ma santé,
si j'avais un mari, combien je payais de loyer et autres histoires.
Celui qui la lorgnait en prit occasion de me faire l'intermédiaire
de ses amours; un soir, il vint me trouver en secret et m'exposa sa
requête d'honnête façon. Moi qui ai mon latin en bouche je promets
sans promettre; je promets en lui disant: «Une pauvre femme comme moi
n'est que l'humble servante d'un homme comme vous»; et je me rétracte
en ajoutant: «Je doute de réussir; toutefois, je lui parlerai, soyez-en
certain.» Je le fais alors venir à l'église, je m'approche de la veuve
et je l'entretiens d'autre chose, puis, me retournant vers lui, je lui
fais entendre par signes qu'elle riait de ce que je lui avais parlé de
lui, tandis qu'elle riait de mon simple bavardage; le voilà bien content.
_La nourrice._--Quelle pitié!
_La commère._--L'office achevé, je retourne à la maison et il arrive;
je lui touche la main et je lui dis:--«Bon profit vous fasse tout le
bien qu'elle vous veut! Je ne pouvais lui parler de chose qui lui agréât
davantage. Pour la première fois, elle ne s'est pas risquée à me dire
toute sa pensée, mais qui ne la devinerait pas? Écrivez-lui donc une
lettre, avec quelque petit sonnet, car elle en est friande, et je la
lui remettrai.» Dès qu'il entendit parler de la lettre, il sortit une
couple de ducats:--«Je ne vous les donne pas en payement», me dit-il,
«ce sont les arrhes de ce que je compte vous offrir, et ce soir même
j'apporterai la lettre.» Il s'en va et revient avec la lettre enveloppée
dans un morceau de velours noir, liée avec un cordon de soie vert; il la
baise et me la présente: je la rebaise et je la prends.
_La nourrice._--Cérémonies pour cérémonies.
_La commère._--Après l'avoir empochée, je congédie mon homme et je
promets de porter la lettre le lendemain. Je me rends à l'église, je
rencontre la dame et je ne lui parle pas, voyant avec elle une servante
qu'elle n'avait pas coutume d'amener; sans rien de plus, je m'excuse
vis-à-vis de lui.--«C'est bien», me dit-il, «ce qui ne se peut ne se
peut; pourvu que vous pensiez à moi, cela me suffit.»--«Comment cela,
penser à vous? Je remettrai la lettre aujourd'hui même, ou je crèverai;
laissez-moi faire, je veux aller chez elle. Soyez ici à deux heures
et j'aurai quelque chose à vous dire.» Il me remercie, renouvelle ses
promesses, lâche un autre petit ducat et tourne les talons. Un bout de
temps après, je me rends chez la veuve, à qui je ne demande que si elle
n'a pas un peu de lin, d'étoupe ou de chanvre à me donner, pour filer.
Tu te souviens bien de ce que je t'ai dit que dans les maisons riches
j'allais vêtue en pauvresse et, dans les maisons pauvres, vêtue en femme
riche. J'obtins du lin et tout ce que je voulais, puis, l'homme étant
revenu me voir, je lui dis: «Je la lui ai remise de la façon la plus
adroite, la plus rusée du monde», et après lui avoir conté une histoire
qui n'était ni vraie ni même approchant du vrai, je lui fais croire
que j'irai le lendemain soir chercher la réponse. Le lendemain matin
arrive, et j'avais à aller endoctriner une de ces petites dévideuses de
soie, assez jeune, gentille et pauvre au possible. Je laisse une nièce
que j'ai à la maison et j'oublie la lettre que je n'avais ni donnée ni
l'intention de donner; elle était dans le tiroir de ma table; fatal
oubli qui faillit causer ma perte, car le particulier qui me l'avait
remise vient chez moi sans que j'y fusse et la gamine lui ouvre; il
farfouille dans le tiroir, trouve sa lettre et la met dans sa poche en
se disant: «Je veux voir ce que va dire cette gueuse de maquerelle, en
retour de mes bons offices.»
_La nourrice._--Te voilà les os moulus.
_La commère._--Doucement. Je rentre, mais comme le coeur me disait:
«Il y a quelque chose», je regarde dans le tiroir, je n'y vois plus la
lettre et je fais venir la gamine; elle me dit: «Messire un tel est
arrivé», et tout de suite je songe à imaginer une excuse. Aussitôt,
le voici qui vient à moi, sans se troubler aucunement; il m'aborde en
souriant comme à l'ordinaire et me parle tout au naturel. Mais ta madrée
commère ne s'y laisse pas prendre, elle se rapproche de lui et lui dit:
«Je sais que vous n'accordez pas à vos pauvres servantes le temps de
dormir, ni celui de digérer leur dîner; sur mon âme, j'ai passé l'une
des plus mauvaises soirées et des plus tristes nuits que l'on puisse
avoir. Il est vrai que je vous ai dit avoir remis la lettre, je ne le
nie pas, et je ne vous ai pas dit cela pour vous en conter. Mais je n'ai
pas trouvé l'occasion de la remettre et, certaine que j'étais de pouvoir
le faire ce soir même, je me dis: Peu importe de lui en avoir donné
l'assurance, du moment que sa commission sera faite à temps. Maintenant,
vous avez repris votre lettre et je suis sûre que vous ne croiriez
plus de moi la vérité même. Mais rendez-la-moi et vous verrez, non pas
demain, mais après-demain, ce dont je suis capable.»
_La nourrice._--La bonne trame!
_La commère._--Notre homme, tout radouci et tout bonasse, tire la
lettre de sa poche et me la rend. «--Certes, j'étais un peu en colère,
dit-il, parce qu'il me semblait être traité en nigaud, mais je suis un
homme raisonnable; j'accepte donc vos excuses et tout mécontentement
s'est envolé; la faute se réparera par la diligence.--Je sais bien,
répliquai-je, que c'est chose grave de ne pas dire la vérité à un
seigneur tel que vous; mais c'est fait, songeons au remède.» Il s'en va
empochant ces bêtises, et moi de rire et de déplier la lettre. Nourrice,
jamais on ne vit plus belle affaire; chaque lettre semblait une perle
et il n'y aurait pas au monde une dame, si dure et si revêche fût-elle,
que n'eussent remuée les paroles qu'on y lisait. Oh! les belles
imaginations! les jolies façons de supplier! les engageantes manières
d'attendrir et de faire brûler quiconque! Je pris un étonnant amusement
à lire et à relire ce petit madrigal, qui s'y trouvait inclus:
Dame, la beauté qui passe toute merveille
Est belle seulement parce qu'elle vous ressemble.
Pour la rendre plus belle encore,
Dissipez vos glaçons et éteignez ma flamme;
Vous serez d'autant plus belle à merveille
Qu'avec la pitié vous aurez plus de ressemblance,
Car enfin vous en recevrez blâme
Si c'est en vain que mon espoir espère,
Et l'on dira: Est cruelle à merveille
La cruauté, rien que parce qu'elle vous ressemble.
_La nourrice._--C'est gentil.
_La commère._--Après l'avoir lue tout à mon aise, je la laissai là
et, avec le velours dont elle était enveloppée, je me confectionnai
deux sachets à porter au cou, tout en riant de celui qui attendait la
réponse, laquelle vint comme tu vas voir. Quand je retournai chez la
veuve, j'entendis que l'on y criait à propos de je ne sais quelle chaîne
de cou brisée en quatre morceaux pendant qu'on tirait dessus: c'était le
plus beau travail qu'on eût jamais vu, un travail comme personne à Rome
n'en sait faire; aussi madonna menait-elle grand tapage. En femme rusée,
je pense à la malice et je lui dis: «--Ne vous emportez pas: quand vous
viendrez à la messe, je vous aboucherai avec un maître orfèvre, que vous
avez peut-être aperçu quelquefois, et il vous la raccommodera si bien
qu'elle sera plus belle aux endroits brisés que là où elle est restée
intacte.» Elle se calma aussitôt et me répondit: «--Tâchez de venir à
l'église demain matin sans faute.» Je lui promets, rentre au galop chez
moi et, le temps de dire un bénédicité à table, le galant apparaît.
«--Il faut être femme, lui dis-je, et avoir la volonté de vous servir
comme je viens de le faire. Votre lettre a plu, et tellement; tellement,
que cela vous semblera étrange; c'étaient des larmes, un tas d'affaires,
des soupirs, ne m'en parlez pas, sans compter les petites risettes. Dix
fois elle a lu les vers et en a fait des éloges, je ne peux pas vous
dire; ce ne fut pas sans la baiser et la rebaiser qu'elle la nicha entre
ses deux seins de neige et de roses, et la conclusion c'est que demain
matin à l'église, quand tout le monde sera parti, elle désire vous
parler.» En apprenant cela, voici notre homme qui veut me remercier à
voix haute. «--Doucement, lui dis-je, on chemine doucement aux endroits
scabreux.--Comment, quels endroits scabreux? me demanda-t-il.--Je vais
vous le dire, répliquai-je.» Elle ne se fie pas à sa suivante et,
de peur que votre secret ne se découvre, nous avons trouvé un joli
expédient. La noble dame a brisé une chaîne à laquelle elle tient
beaucoup; elle fera semblant de prendre Votre Seigneurie pour un orfèvre
et, afin que cette rapporteuse de suivante ne s'aperçoive de rien, elle
vous présentera la chaîne, vous demandera ce qu'il en coûtera pour la
raccommoder et quand elle pourra la ravoir. Tâchez de ne pas sortir de
votre rôle et arrangez-vous de manière à la contenter.
_La nourrice._--Quelle diable d'intrigue!
_La commère._--La comédie fut jouée; ils s'abouchèrent ensemble et tu
aurais crevé de rire si, pendant que le benêt maniait la chaîne, tu
avais vu lui trembler les lèvres et les mains. Il s'efforçait de parler
par paraboles, ne parvenait pas à se faire entendre et comprenait encore
moins la veuve. A la fin, il s'éloigna en lui promettant de lui envoyer,
pour quelle pût le voir, un travail de même genre que celui de la chaîne
brisée. Il se laissa mener par le bout du nez trois mois durant, grâce
à mes «Aujourd'hui ou demain, vous serez aux prises avec elle», et je
parlai de lui à la veuve tout autant que tu lui en parlas toi-même. A la
dernière extrémité, il vit clair, et, de la honte qu'il eut de s'être
laissé promener de la sorte, n'osa souffler mot. Entre autres bonnes
farces, il rougissait surtout d'une bonne aubade donnée par lui à la
veuve, pour laquelle aubade il avait rassemblé les premiers musiciens
d'Italie, avec ou sans instruments, et s'était mis à chanter de jolis
vers tout à fait nouveaux.
_La nourrice._--Si tu t'en souviens, dis-les-moi.
_La commère._--Que je me souvienne aussi bien de la mort, qui viendra,
et des prières que ma mère m'enseignait quand j'étais petite! Il lui
chanta sur son luth:
Ma douce flamme, ma maîtresse,
Quand je vois tout mon bonheur sur votre visage,
Je dis que là seulement est le Paradis;
S'il est autre part,
Il doit être une image prise sur vous,
Et il n'est beau que pour ressembler à votre figure.
_La nourrice._--Court et bon.
_La commère._--Puis ils chantèrent sur le livre, entourés d'une foule de
gens:
Puisque le monde refuse de croire
Qu'en moi, grâce à l'amour, habite tout malheur,
Tandis que tout bonheur réside en mon ennemie,
O Roi cruel des races maudites,
Et toi, le Dieu des Dieux,
Pour grâce je voudrais
Qu'un de vous arrachât aux flammes, aux monstres, aux glaçons,
La plus tourmentée des âmes,
Et l'autre l'âme la plus heureuse;
Aux anges du ciel;
Que la mal partagée fût une heure avec moi
Et la bienheureuse avec ma Dame.
Je suis certain que la coupable dirait à tous,
Mise en fuite par mes gémissements:
«J'endure pour mes péchés moindre supplice;»
Et que pleine de joie, l'âme bienheureuse,
Prise au filet de ce doux visage,
Ne voudrait plus retourner là-haut;
Car en moi est un Enfer plus cruel,
Et en elle un Paradis plus sempiternel.
_La nourrice._--Voilà qui est stupidement beau; tes bavards de
poètes peuvent se vanter de dire de grandes sottises et de délirer
continuellement.
_La commère._--Aux peintres et aux poètes il est permis de mentir, et
c'est pour eux une façon de parler que de grandir les dames qu'ils
aiment et le tourment qu'ils éprouvent à les aimer.
_La nourrice._--Une corde! et qu'on m'attache ensemble peintres,
sculpteurs et poètes: ce sont tous des fous.
_La commère._--Les peintres et les sculpteurs (j'en demande pardon au
Baccino) sont des fous volontaires; la preuve, c'est qu'ils s'ôtent le
sentiment à eux-mêmes pour en douer un tableau, un morceau de marbre.
_La nourrice._--Raison de plus pour les lier.
_La commère._--Nous oublions ceux qui chantent:
Beaux yeux, pour vous, pour vous, j'aime à mourir,
Vous m'avez, vous m'avez assassiné.
_La nourrice._--Va, si tu veux.
_La commère._--Et celui qui dit à la fin, s'adressant à je ne sais quels
yeux:
Ah! si le soleil, sur cette terre,
Faisait la nuit claire, comme vous faites!
Je veux te raconter les moindres vétilles, parce qu'il n'y a pas
de doute que la maquerelle doive parfois ressembler à l'araignée;
s'il arrive que ses projets soient renversés, elle les reprend comme
l'araignée refait sa toile à l'endroit rompu. De même que l'araignée
reste tout un jour pour attraper une mouche, ainsi la maquerelle doit
guetter, immobile, pour attraper n'importe qui, et, l'occasion se
présentant, elle en tire aussitôt profit, comme l'araignée se jette
sur le moucheron tombé dans ses fils; le gibier a beau n'être pas bien
gros, qu'importe! suffit qu'on puisse becqueter une bouchée. Quand la
maquerelle parvient à se faire héberger à crédit, grâce à la bêtise de
quelqu'un, elle suce le sang de la bourse, comme l'araignée suce le
sang des mouches qu'elle attrape. L'araignée est toujours éveillée: la
maquerelle de même; l'araignée court au moindre fétu qui vole sur la
toile: la maquerelle court immédiatement ouvrir à qui frappe à sa porte,
et toujours guette, comme guette l'araignée.
_La nourrice._--Je ne crois pas que la nature, quoiqu'elle fasse les
choses dont tu tires tes comparaisons, sût aussi bien que toi trouver
toutes ces similitudes.
_La commère._--Oh! songe à ce que ce serait si je m'y appliquais.
_La nourrice._--Si tu t'y appliquais, tu stupéfierais le ciel.
_La commère._--Oui, je ferais de belles choses, bien que je ne me soucie
pas de la gloire et que je ne sois pas de ces vaniteuses qui tiennent
toute la rue et gonflent les joues à la Renommée. Je reste dans mes
jupes et me contente de ce que je suis. Mais laissons là les autres
murmurer. Moi, ma chère nourrice, j'ai navigué par tous les temps, sans
jamais perdre une heure, et j'ai toujours gagné peu ou prou. Parfois,
après dîner, je m'en allais du côté des Banchi, par le Borgo, jusqu'à
Saint-Pierre, et je guignais de l'oeil ces imbéciles d'étrangers, que
l'on reconnaît autrement que ne se peuvent reconnaître les melons. Dès
que j'en avais avisé un, je l'abordais tout bonnement, bêtement, je le
saluais et lui disais: «--De quel pays êtes-vous, homme de bien?» Puis
je lui demandais depuis combien de temps il était à Rome, s'il cherchait
quelque protecteur et autres balivernes. Je me familiarisais tout de
suite avec lui, et l'amitié conclue je m'émerveillais comme lui de
tout ce monde qui, continuellement, passe sur le pont Saint-Ange. A la
fin, je lui disais: «--De grâce, venez donc avec moi jusqu'où je loge,
j'ai des comptes à rendre à ma maîtresse et je ne connais rien à ces
baïoques, à ces demi-Jules, à ces Jules tout entiers; je ne sais ce que
vaut un ducat de chambre ou un autre.» Le nigaud, avec un «Très bien,
volontiers», sans se douter de rien, venait avec moi et je l'emmenais
dans une chambrette où se trouvait quelque petite salope de putain, à
qui en arrivant je disais: «--Appelez votre mère.» Elle, qui comprenait
l'argot, me répondait: «--Ma mère vous attend chez sa tante, elle a
dit que vous alliez la trouver tout de suite, quelqu'un voudrait vous
parler, puis vous reviendrez faire les comptes.»
_La nourrice._--Que de ruses, de trames et de manigances! Mais je ne
vois pas clair encore.
_La commère._--«C'est bien», disais-je, et me retournant vers le dindon:
«Je suis à vous à l'instant, faites la collation en m'attendant.» Lui,
qui guignait de l'oeil, du haut en bas, la pouliche toute dressée,
répondait: «--Allez, allez, je vous attendrais une année entière plutôt
qu'une seule minute.» Mais à quoi bon perdre le temps à bavarder? Le
pauvre homme, ne pouvant résister aux agaceries que lui faisait la
petite gueuse, tombait dans le panneau, et, au moment où il croyait
pouvoir s'en aller sans payer l'écot, elle se mettait à hurler, lui
arrachait sa cape de dessus les épaules et le flanquait à la porte avec
un torrent d'injures.
_La nourrice._--Ah! ah! ah!
_La commère._--Tous les jours, j'attrapais ainsi quelqu'un, et qui
n'avait pas un quattrino en poche y laissait les habits qu'il avait sur
le dos. Ils pouvaient tous attendre mon retour.
_La nourrice._--Qui ne sait pas nager et se lance au plus creux sans
ceinture de jonc et sans calebasse est sûr de se noyer vite. Je dis cela
pour celles qui se mettent en tête de vouloir maquereller sans guide.
_La commère._--Tu comprends le métier.
_La nourrice._--Si je ne le comprends pas, du moins il me semble le
comprendre.
_La commère._--Écoute bien attentivement celle que je vais te dire.
_La nourrice._--Je ne souffle plus mot.
_La commère._--Je ne sais comment s'y prit le diable pour faire faire le
faux pas à la femme d'un homme de marque, fameuse par sa beauté; elle se
sauva et personne ne sut jamais avec qui. Pendant que l'on ne parlait
que de son départ, j'appelle le favori d'un grand personnage et je lui
fais jurer sur la sainte pierre de tenir secret ce que je vais lui dire;
il jure. Je lui annonce alors, pendant qu'il me donnait la main en signe
de foi, que la femme du bel ami était dans ma chambre, mais enfermée
dans une obscurité complète et qu'il en adviendrait grand malheur s'il
découvrait la chose à personne. M'entendant dire qu'elle est entièrement
à ma disposition, il se met à m'accabler de câlineries, me donner de
la maman, de la madonna, de la petite soeur, de la souveraine; moi:
«--Je ne voudrais pas que cela se sût», lui dis-je, «car outre que la
pauvrette courrait le risque d'être tuée, moi je me casserais le cou,
l'épaule et la cuisse; je serais fouettée, marquée, brûlée peut-être.»
_La nourrice._--Notre homme va besogner quelque chambrière; il me semble
voir cela d'ici.
_La commère._--Quelle autre voudrais-tu qu'il besognât?
_La nourrice._--Ne te l'ai-je pas dit?
_La commère._--Nourrice, après bien des cérémonies et non sans lui avoir
souhaité bonne chance, je le conduisis à tâtons entre les bras de la
chambrière que tu as devinée: il la paya et la besogna comme il faut et,
après m'avoir remerciée, s'en fut trouver un ambassadeur, en exigeant sa
parole, lui raconta la trame, et force fut à l'ambassadeur de venir sous
un déguisement tâter de la chambrière: il en tâta et retâta plus de dix
fois, et non seulement lui, mais une centaine de chevaliers, d'officiers
et de courtisans vinrent le lui mettre; je gagnai à ce jeu presque tout
ce que je possède.
_La nourrice._--Dis moi, la filouterie fut-elle découverte?
_La commère._--Oui, elle fut découverte.
_La nourrice._--Comment?
_La commère._--Un beau matin que par hasard elle s'était appliqué
sur l'estomac un tonsuré, comme il faisait grand froid, un réchaud
de charbons allumés que j'avais placé dans la chambre jeta un peu de
flamme, et le monsignor aperçut le visage de la donzelle. Voyant que
ce n'était pas celle qu'il croyait, il voulut me manger, m'envoya une
bordée d'injures, des plus grosses, deux ou trois fois m'enfonça les
doigts dans les yeux pour me les arracher et ne put se retenir de
m'administrer une volée de coups de poing. Si ma langue n'était venue à
mon secours, j'étais démolie. Peu s'en fallut ensuite, quand le bruit
courut du tour que j'avais joué à tant de monde, que le mari de la
femme envolée ne me taillât en pièces et en morceaux: il lui semblait
véritablement que cette seconde histoire le déshonorait plus que la
première. Mais qui échappe une fois échappera cent fois; bientôt ma
bonne farce ne fit plus que rire.
_La nourrice._--A la bonne heure!
_La commère._--Que de putains, que d'hommes j'ai trahis, assassinés,
bafoués, durant ma vie!
_La nourrice._--Ton âme en payera les arrérages.
_La commère._--Patience! On ne peut pas être en même temps une sainte et
une maquerelle; et supposé que mon âme paye les dettes de mon corps dans
l'autre monde, elle pourra dire: «Qui jouit une bonne fois ne pâtit pas
toujours»; puis, il est toujours temps de se repentir.
_La nourrice._--C'est vrai!
_La commère._--J'ai fait coucher vingt marchands de volailles,
trente porteurs d'eau et cinquante meuniers avec les plus huppées
courtisanes qu'il y ait ici, en leur faisant accroire que c'étaient des
seigneurs et des chevaliers «venus pour leurs beaux yeux», comme dit
l'_Innamoramento_; la vérité, c'est qu'ils payent en conséquence. Puis,
tournant le feuillet, j'ai fait travailler de grandes salopes par de
hauts personnages, en fardant leurs laideurs de belles nippes louées
à la journée, et je ne puis me tenir de t'en raconter une bonne que
je fis, au très utile profit de la signora et au mien. Prends-y garde,
petite soeur, quoique je te dépeigne comme on ne peut plus accorte la
courtisane dont je te parle, enfonce-toi bien dans la tête que toutes
ses gentillesses étaient accommodées à mon huile et à mon sel.
_La nourrice._--Il n'est pas permis de croire le contraire.
_La commère._--Débarqua par chez nous un marchand étranger, qui y
restait pour ses affaires huit mois de l'année. Comme le voulut Amour,
il s'éprit d'une des plus huppées, une femme qui se tenait beaucoup
mieux que je ne saurais te dire. Notre homme en étant échauffé, comme de
juste, et n'avisant aucun moyen, me tomba entre les mains et me confia
son tourment. Je lui répondis par ces: «Je verrai;... je ne sais pas;...
cela se pourrait;... peut-être bien;... mais...» qu'on entremêle, dans
le doute où l'on est d'obtenir quelque chose. Néanmoins, je vais la
voir, je parle, j'y retourne; je donne à l'homme quelque espoir, puis je
le lui ôte, un tas de singeries. Il me donne à porter des lettres, puis
des sonnets, et je vais les remettre à sa dame.
_La nourrice._--Toujours billets doux et sonnets sont envoyés les
premiers en ambassade; pourquoi pas de bons écus? Il faut pourtant
offrir autre chose que du papier et des vers, si l'on ne veut se le
secouer à l'odeur d'une telle ou d'une telle.
_La commère._--Tu parles bien; néanmoins, les gentillesses sont des
gentillesses, et les chansons étaient déjà fort à la mode en ce
temps-là. Celle qui n'en aurait pas su une foule, des plus belles et
des plus nouvelles, en serait morte de honte, et les putains ne s'en
délectaient pas moins que les maquerelles. La Nanna que voici ne me
laisserait pas dire une fausseté, et je sais bien tout le profit qu'elle
en tira de ses chansons, sans compter l'amusement qu'elle procura un
bout de temps à tout le monde avec celle qui dit:
Je possède, mesdames, certain objet,
Qu'alors que de deux l'Amour en fait un,
Vous possédez également:
Il est blanc, sa tête est pourpre,
Ses cheveux sont noirs comme l'encre.
Il se redresse si on le touche
Et toujours a le lait en bouche;
Il croît et diminue souvent;
Il n'a pas d'oreilles et entend.
Maintenant, sur votre foi,
Dites-moi donc ce que c'est.
_La nourrice._--Je le sais bien; tu veux parler de la queue.
_La commère._--De la queue, oui, madonna. Mais plus le monde se
fait vieux, plus il devient méchant, et les talents des courtisanes
consistent aujourd'hui à savoir paraître; celle-là en est remplie qui a
de l'adresse et de la chance, comme la Pippa doit l'avoir entendu dire
à sa mère. Mais revenons au marchand à qui je dis, après la moitié d'un
mois de démarches:--«La signora est heureuse de vous faire plaisir, et
ne croyez pas que ce qu'elle en fait ce soit pour vos écus, l'argent
ne lui manque pas. C'est votre gracieuseté, votre belle mine qui l'ont
mise à mal.» Après lui avoir dit qu'elle viendra chez moi et que, pour
garder les convenances, elle ne peut accepter qu'il vienne chez elle, je
l'amène effectivement et ils font l'affaire ensemble; il l'eut plusieurs
fois, toujours à la dérobée, et il fit de riches cadeaux, persuadé
qu'elle venait chez moi parce qu'elle mourait d'amour pour lui et dans
la crainte qu'un grand personnage, qui l'entretenait, ne s'aperçût
de rien. Cela m'était sorti de la tête. Le marchand lui fit tant de
promesses et tant de présents qu'il la força, qu'il la contraignit à
venir coucher deux nuits sur mon grabat. Habituée aux lits de plume, aux
matelas, aux draps de fine toile, aux couvertures de soie, aux courtines
de velours, elle lui dit, en se tournant vers lui pour l'embrasser:
«--L'amour que j'ai pour vous me fait venir coucher où ne coucherait
pas la plus malheureuse servante que je puisse jamais avoir; mais les
épines, oui les épines me semblent douces, du moment que vous êtes là.»
Et lui appliquant un baiser, elle ajouta: «La nuit prochaine, je veux
que vous veniez coucher dans mon lit; qu'importe s'il m'arrive malheur?»
_La nourrice._--La poudre prend feu en dedans, le mousquet va partir.
_La commère._--Sur la foi de cette promesse, le galant toujours empressé
lui envoie de quoi faire le souper, des faisans, toutes sortes de bonnes
choses, et, au coup d'une heure, se présente chez elle; il entre à la
clarté d'une torche de cire blanche, monte l'escalier et, parvenu dans
la salle, voit qu'elle est toute tapissée et fort vaste; introduit dans
la chambre, stupéfait de son luxueux ameublement, il se dit: «Comment
pourrai-je la dédommager des ennuis qu'elle a supportés pour moi pendant
qu'elle couchait dans ce lit où je l'ai fait coucher?» Pour abréger,
ils soupèrent, puis allèrent reposer, et, peu après qu'on eut éteint la
lumière, au moment où il allait fermer les yeux dans le premier sommeil,
voici qu'un gros pavé est lancé par la chambre, où il fracasse tout. La
belle se presse contre lui de toutes ses forces en s'écriant: «Hélas!»
Puis voici que la couverture du lit est enlevée, ils en restent presque
tout nus et, la ramenant à eux, ils entendent éclater de rire. Le
marchand, terrifié, lui dit:--«Seraient-ce les Esprits?»
_La nourrice._--J'y pensais.
_La commère._--«Ma foi oui, mon cher Seigneur», répond-elle. «Outre
l'homme qui m'a faite ce que je suis et qui ne peut souffrir qu'une
mouche me regarde, ce qui m'oblige à dérober le peu de temps que je
passe à vous complaire, l'esprit d'un pauvre ancien amant à moi, qui se
pendit par amour pour moi, me persécute et toujours, toujours, quand je
dors avec un autre, il me joue quelque tour comme celui-ci. Quand je
dors seule, il reste tranquille.» Aussitôt une petite soubrette, qui
était cachée sous le lit, tire de nouveau la couverture et éclate de
rire.
_La nourrice._--O Dieu, voilà de plaisantes momeries!
_La commère._--En écoutant parler la belle et en entendant les rires de
la servante, le marchand commençait à fantastiquer, et si elle ne lui
avait pas rendu quelque courage, force était de l'attacher au pilier.
Le matin, une fois levé, il fit exorciser de signes de croix et d'eau
bénite la chambre, la salle, la cuisine, le cellier au vin, l'endroit où
l'on met le bois, le toit, toute la maison, et s'étant abouché avec un
prêtre, le moins galeux qu'il put trouver, il lui dit en lui donnant un
ducat:--«Dites les messes de saint Grégoire pour l'âme de l'Esprit qui
revient dans la maison de la signora une telle.»
_La nourrice._--Ah! ah!
_La commère._--Le gros bêta, qui faisait le savant et l'entendu, se
laissa fourrer dans la tête que l'Esprit n'avait jamais fait autant
d'espiègleries que lorsqu'il était couché avec la dame, et la raison,
c'est que jamais elle n'avait aimé de coeur personne autant qu'elle
l'aimait.
_La nourrice._--Dindon!
_La commère._--Le plus joli, c'est que le balourd racontait l'histoire
de l'Esprit, et, comme on le reprenait de prêter foi à de telles
bourdes, il voulait se battre contre tous ceux qui refusaient d'y croire.
_La nourrice._--Marchand de peaux d'anguilles!
_La commère._--Il était riche ce gobe-lasagnes!
_La nourrice._--Tant pis.
_La commère._--Si je m'en souviens bien, j'ai promis de te dire comment
les putains nous rendent l'honneur qu'elles ont usurpé sur nous.
_La nourrice._--Tu m'as parlé de je ne sais quelle main droite.
_La commère._--Quand les putains, qui nous méprisent en ce qui regarde
la préséance, se trouvent avoir un tel besoin de nous que, dussent-elles
en crever, impossible à elles de s'en passer, elles nous abordent
gentiment, nous mènent dans leur chambre, nous font asseoir au-dessous
d'elles, nous donnent du vous, se recommandent à nos bontés, nous font
des promesses, des cadeaux, nous embrassent, et la moindre parole
qu'elles profèrent c'est: «Vous êtes mon espérance, notre existence est
dans vos mains»; et nous autres bonnes femmes, nous nous refaisons leurs
servantes. Mais il nous faut changer de nature, ne pas ainsi agir à la
bonne franquette, et quand elles se pâment de jalousie, de maladie ou de
misère, les laisser pâmer, ne pas leur offrir remède à toute chose, ou
si nous le leur offrons, de faire qu'il leur en coûte bon et qu'elles
nous rendent l'honneur qui nous est dû. Je ne connais pas un seul homme,
je parle des seigneurs et des princes, qui ne quitte non seulement la
table, mais les affaires d'État, sitôt qu'on lui fait savoir que la
maquerelle est là; ils s'enferment avec nous, traitent amicalement, et
toujours à main droite.
_La nourrice._--Je ne te donnerais pas un sou de tes mains droites.
_La commère._--Tu es une folle; j'ai vu des gens en venir aux coups de
poing pour tel banc près de la chaire du recteur de l'Université, et
quand le Pape chevauche pontificalement, tout dignitaire se chamaille
pour son rang à droite ou à gauche; les camériers sont au-dessus des
écuyers, les écuyers au-dessus des estafiers, les estafiers au-dessus
des valets d'écurie, les valets d'écurie au-dessus des marmitons. Que
de peines on endure pour passer messire de simple sieur, et de messire
seigneur! Tout doit aller par ordre; voici les nobles dames, les
bourgeoises, les artisanes: que nous ayons à cheminer ensemble ou à nous
asseoir, la noble dame se placera au milieu, la bourgeoise à main droite
et l'artisane à main gauche, la maquerelle a donc raison, et si je ne
savais que les procès sont des ruine-plaideurs et des engraisse-avocats
ou procureurs, comme on les appelle, je voudrais plaider ce litige
contre n'importe quelle putain. Les filouteries de ces espèces de gens
me font seules rester ainsi tranquille.
_La nourrice._--Plaider, hein? Il vaut mieux avoir à payer qu'à
recevoir.
_La commère._--Je ne t'ai point parlé de la dévotion d'une maquerelle;
non, ma foi, je ne t'en ai point parlé.
_La nourrice._--Non.
_La commère._--Hypocrisies et dévotions sont les dorures de notre
méchante vie. Voici que je passe devant une église, j'y entre, je me
mouille le bout du doigt dans l'eau bénite, je m'en fais une croix sur
le front, je dis un PATER, un AVE, et je m'en vais. J'aperçois une image
peinte, dans la rue; je me donne sur la bouche d'un «Confesse ton péché»
et fais le signe de la croix avant de continuer ma route. Je salue les
religieux et, faisant deux morceaux d'un petit bout de cierge, j'en
donne un en aumône, avec deux bouchées de pain, un denier et une tête
d'ail encore! Je porte toujours quelque petite pochette sous le bras et
j'ai dedans soit une vingtaine de figues sèches, soit une douzaine de
noix à moitié piquées des vers, tantôt un plat de bouillie de fèves,
tantôt une écuelle de pois chiches, tantôt trois gousses d'ail, quelques
fuseaux, des croûtes de pain, de vieilles savates. J'ai toujours en
main de petits cierges, des AGNUS DEI; quelquefois, tout en cheminant,
je roule entre mes doigts un billet de confession et j'égrène mon
chapelet; si quelque pauvre diable tombe par terre, j'aide à le relever;
j'enseigne les fêtes à qui me les demande et je donne par écrit le moyen
de connaître le jour de la Saint-Paul, en vers de la façon suivante:
S'il fait grand ou petit soleil,
Nous sommes au milieu de l'hiver;
S'il tonne ou s'il pleut,
De l'hiver nous sommes hors;
S'il fait brouillard ou s'il bruine,
Signe de disette ou d'abondance.
Je ne m'en rappelle pas plus; il y a si longtemps que je ne les ai
dits! Qu'il faisait beau me voir pendant la semaine sainte me promener
partout, la corbeille pleine d'un tas de choses et, sans jamais cracher
dans l'église, écouter toute la Passion, tenant en main mon cierge
allumé et le rameau d'olivier; au moment de baiser la croix, des larmes
longtemps comprimées me ruisselaient le long des joues, suavement,
suavement. Le samedi saint, je restais debout tout le temps de l'office
et, à la lecture de la Passion, j'accompagnais de mes cris le clerc
comme une vieille bigote, une qui se tape sur la poitrine. J'acquis un
grand crédit par le moyen d'une bonne niche de ma façon.
_La nourrice._--Comment, une niche?
_La commère._--En me promenant, un jour, je tombe dans une rue où se
tenaient peut-être une douzaine de femmes en train de filer la fleur du
coton. Je les salue, je leur tire ma révérence, elles me font asseoir au
milieu d'elles et commencent à me mettre sur le chapitre de mes petites
affaires. Je leur plantai les plus belles carottes du monde; je leur
parlai d'un vieux confrère qui, pour m'en avoir fait la promesse avant
de mourir, était revenu me voir et ne m'avait causé aucune frayeur; je
leur fis croire qu'une stryge m'avait non seulement emmenée au Noyer,
mais sous les fleuves et sur la mer, sans jamais nous mouiller les
pieds; je leur appris de quelles façons il faut interpréter les voix
des bêtes de la Beffana, quelles vertus possèdent les croisements de
routes; et après leur avoir donné à tous des conseils, des préceptes,
jusqu'à des remèdes pour les chaud et froid, en me levant pour m'en
aller je laissai tomber un bout d'étoffe dans lequel était enveloppée
une discipline; à peine l'eut-on aperçue que toute la séquelle me tint
fermement pour un MAGNIFICAT femelle, bien loin de ne me croire qu'un
SANCTIFICETUR et un ALLELUIA.
_La nourrice._--Le monde est aux attrape-bon-Dieu.
_La commère._--Maintenant et toujours. Feignez la dévotion, vous qui
voulez duper les autres; allez à la messe, à vêpres, à complies, restez
à genoux des heures entières; quand même on n'en croirait rien, vous
trônerez dans les admirations et dans les gloires. Combien y a-t-il
de femmes que je connais, vêtues de bure grise, pratiquant le jeûne,
faisant l'aumône, qui se l'ôtent d'où on leur a mis! Combien de
mangeurs d'indulgences ai-je vus s'adonner à l'ivrognerie, à la sodomie,
à la putanerie! Parce qu'ils savent plier le cou et faire voeu de ne
manger ni d'esturgeon ni de viande coûtant plus de trois sous la livre,
ils gouvernent Rome et la Romagne. Une maquerelle bonne catholique est
donc une cornaline appréciée de tout le monde.
_La nourrice._--Qui refuse de te croire est hérétique.
_La commère._--Maintenant, à l'art de tenir une école.
_La nourrice._--Une école! et pourquoi faire?
_La commère._--Pour faire plus de choses à la fois, pour passer le
temps, pour être estimée d'une foule de monde et gagner quelques petits
profits. J'aurais pu te montrer, autrefois, à présent non, quinze
ou seize bambines placées sous ma direction, et je leur enseignais
à compter le pain qui vient du four, à plier le linge sec de la
lessive, à faire la révérence, à mettre le couvert sur la table, à
dire le bénédicité, à répondre à Madonna et à Messer, à se signer, à
s'agenouiller, à tenir l'aiguille entre les doigts et tous autres petits
talents de fillettes.
_La nourrice._--Quelle femme!
_La commère._--Je débarbouillais les gamins et j'achevais l'éducation
des hommes faits. Mais où laissé-je les servantes? J'en avais toujours
cinq ou six en réserve, et après en avoir tiré tout le suc en les
faisant essayer par l'un ou par l'autre, je les donnais à celui-ci pour
filles d'adoption, à celui-là pour des pucelles, à cet autre pour des
expertes en toutes choses. Lorsqu'elles partaient de chez moi, je leur
adressais des conseils, des recommandations qu'une mère n'aurait pu
bonifier. Par-dessus tout, je les avertissais de fermer les yeux sur les
écarts de leurs maîtresses. «Soyez discrètes, leur disais-je à part;
si vous savez l'être, vos maîtresses deviendront vos servantes et vous
deviendrez leurs maîtresses; elles partageront avec vous leur lit, leurs
chemises, leur pain, leur vin, et vous boirez toujours de celui qui est
si doux au gosier.»
_La nourrice._--Tu leur rappelais la pure vérité.
_La commère._--Je saute, avec ma cervelle, qui toujours vole, à un grand
diable de moine, gros, joufflu, à ronde tonsure, vêtu du plus fin drap
qui se puisse acheter; il cherchait à me rendre son amie, il y parvint
et, pour y réussir, me donna tantôt des petits cordons artistement
tressés, tantôt de grosses salades, des prunes, que sais-je? un tas
d'histoires de moines. Lorsqu'il m'apercevait à l'église, il quittait
n'importe qui pour venir à moi, et comme je voyais bien de quel pied
boitait mon mulet, je faisais celle qui est absorbée dans la contrition
et cherche le bien de son âme en infligeant toutes les souffrances à son
corps. A la fin des fins, il se découvre à moi, me fait la confidence de
sa passion amoureuse et veut m'envoyer faire une ambassade qui aurait
donné à réfléchir à des ambassadeurs eux-mêmes, eux qui ne portent pas
la peine de ce qu'il leur est ordonné de dire.
_La nourrice._--Les moines aussi se plaisent donc à jouer des basses
marches?
_La commère._--Oui, ils trouvent du goût à la chose, à quelque sauce
qu'on la leur serve.
_La nourrice._--Au feu de saint Ban, que l'on éteint à coups de pierres!
_La commère._--Moi qui ne pouvais faire faux bond à la paterne paternité
du père, du moment qu'il m'ouvrit son coeur, je lui dis: «Soyez-sans
crainte; je ferai plus qu'il ne faut, et demain matin je suis à votre
disposition.» Je le laisse sur cette parole et je m'en vais, toute
songeuse, après l'avoir quitté, me demandant par quel moyen je pourrais
lui tirer de l'âme une centaine de ducats dont il me mettait souvent,
souvent l'eau à la bouche, rien qu'en vue de me donner des ailes pour
le contenter; je n'eus pas à aller pêcher bien loin pour le trouver, ce
moyen.
_La nourrice._--Peux-tu me dire comment tu l'as pêché?
_La commère._--Tu sais bien que oui.
_La nourrice._--Dis-le, alors.
_La commère._--J'arrêtai mon idée sur une gourgandine qui, de taille
et pour la grosseur, les membres dodus, ressemblait (j'entends dans
l'obscurité) à la matrone que désirait Sa Révérence; pour ce qui est
du reste, le diable ne l'aurait pas flairée. Elle avait apaisé la soif
des valets des Espagnols et des Allemands, qui vinrent faire à Rome le
beau remue-ménage, et rassasié la faim des assiégés de Florence, sans
compter tout ce qu'il y eut jamais de gens à Milan, tant dedans qu'au
dehors. Songe maintenant, si elle s'était si bien conduite durant la
guerre, quelles prouesses elle dut faire durant la paix dans les écuries
et les cuisines et les tavernes! Mais ses charmes suppléaient au peu de
fraîcheur de sa virginité: elle avait deux yeux dont, à la barbe de la
chanson, qui dit:
Deux vivants soleils...,
on pouvait dire que c'étaient deux mortes lunes.
_La nourrice._--Pourquoi? Est-ce qu'ils étaient chassieux!
_La commère._--Ma foi oui, madonna; outre cela, un goître abominable
lui produisait un apostume à la gorge, et l'on prétendait que Cupidon
y avait amassé toute la rouille des flèches qu'il donnait à fourbir à
je ne sais quel forgeron, son beau-père. Ses tétons ressemblaient à
ces civières dans lesquelles l'Amour dépêche à l'hôpital les gens qui
tombent malades à son service.
_La nourrice._--Ne m'en dis pas plus long.
_La commère._--J'en ai dit assez; mais je veux te conter que le moine,
habillé en capitaine de gens d'armes, arriva chez moi à l'heure que je
lui avais assignée et, comme il en avait encore trois à attendre, se mit
à lire un livre que je gardais pour passer le temps; il ne l'eut pas
plus tôt ouvert, qu'il lut à haute voix certaine pièce tournée de la
sorte:
Madonna, à parler vrai,
Si je vous le fais, puissé-je mourir;
Car je sais que vous le savez,
Sur votre motte
Souvent Amour joute avec les morpions;
Puis vous avez l'anus si large
Que toute notre époque y entrerait;
Et toi, Amour, crois-moi sans que j'en jure,
Elle pue également de la bouche et des pieds.
Voilà pourquoi, à parler vrai,
Si je vous le fais, puissé-je mourir!
Après avoir lu cela, il se mit à rire à crève-panse et, croyant que
je riais de le voir rire, redouble ses ah! ah! sans se douter que la
commère se décrochait la mâchoire de ce que le morceau dont il devait
tâter était en tout semblable à celui de la canzone.
_La nourrice._--Oh! bien.
_La commère._--Le moine tourne la page et lit en chantonnant:
Madonna, je veux le dire et que chacun m'entende:
Je vous aime parce que je ne suis pas riche,
Et s'il me fallait acheter
Les façons en quattrino pièce,
A ne pas dire de mensonge,
Je vous verrais moins d'une fois par mois.
Oh! vous pourriez prétendre
Que j'ai dit que le feu
Me consume (en votre honneur) petit à petit;
Je l'ai dit, c'est vrai, mais pour rire,
Et mille fois je mens par la gorge.
Il lut encore toute la suite, que des soucis de plus grande importance
m'ont ôtée de la mémoire.
_La nourrice._--La belle fin que cette chanson doit avoir!
_La commère._--Elle l'a pour sûr. Il se mit ensuite à en lire une
terrible, composée à la louange d'une certaine Angela Zaffetta, et que
je m'en vais parfois gazouillant quand je n'ai rien de mieux à faire ou
quand mes tracas me tourmentent.
_La nourrice._--Eh quoi! l'on chasse ses tracas en chantant?
_La commère._--Je vais te dire, nourrice. Celui qui à minuit passe par
un cimetière chante pour donner du courage à sa frayeur, et celle qui
semblablement fredonne en songeant à ses ennuis le fait pour donner le
change à son chagrin.
_La nourrice._--Jamais, jamais on ne trouvera une autre commère. Aboie
qui voudra, par envie ou pour n'importe quoi, c'est la vérité.
_La commère._--Voici cette chanson que lut le moine:
Être privé du ciel
N'est plus aujourd'hui que le supplice
De la gent réprouvée.
Savez-vous quel tourment
Accable les âmes damnées?
C'est de ne plus pouvoir contempler l'Angela sur la terre.
Rien que l'envie et la jalousie
Qu'elles ont de notre bonheur,
Et l'espoir perdu de ne jamais la voir
Les plongent à toute heure
Dans l'éternelle douleur.
S'il leur était permis de contempler son visage,
L'Enfer serait un nouveau Paradis.
_La nourrice._--Que c'est beau, que c'est bon, que c'est galant! Elle
peut s'estimer heureuse celle pour qui la pièce a été faite, bien que
les flatteries n'emplissent pas le ventre.
_La commère._--Elles l'emplissent, sans l'emplir. Le moine la relut
trois fois, puis il entama celle qui dit:
Je meurs, Madonna, et je me tais;
Interrogez Amour là-dessus:
Je suis autant de feu que vous êtes de glace.
Il ne put achever, par la raison que le reste était déchiré; en
apercevant une autre, qui était très bien écrite, il voulut la lire et
je ne pus lui arracher le livre des mains. Je voudrais bien te dire
cette pièce-là, et je voudrais tout autant ne pas te la dire.
_La nourrice._--Dis-la, j'en courrai le risque.
_La commère:_
S'il est possible, Amour,
Répartis dans les coeurs des autres hommes
Cette mienne passion.
Mes esprits, mon âme, mes sens,
Sous la souffrance dont tu m'accables,
Endurent en cette chair un martyre immense;
Et puisque c'est un supplice atroce
Que d'expirer sur l'amoureuse croix,
J'espère en ta pitié à mon dernier soupir.
Mais non; n'aie pas égard, Seigneur,
A mes si grandes peines.
Je veux mourir d'amour,
Et bien qu'en la douleur
Le corps sente son salut,
Que ta volonté soit faite!
_La nourrice._--Ce madrigal a été mis en musique et parle de l'amour
divin; le maître dit qu'il l'a composé quand il n'était encore qu'un
disciple, ainsi que tous ceux que tu as récités et que tu nous réciteras.
_La commère._--Le Fléau des Princes les a composés dans la fleur de
sa jeunesse. En ce moment, le moine, entendant heurter à la porte,
jette le livre, court s'enfermer dans la chambre, et moi j'ouvre à la
gourgandine; je la prends par la main, je la mène au beau sire sans
lui laisser le temps de reprendre haleine et, après avoir tiré sur
moi la porte de la chambre, je reste en suspens une minute; j'entends
alors un tic toc, tic le plus brutal dont on ait jamais frappé porte de
maquerelle ou de putain, après trahison.
_La nourrice._--Qui est-ce qui frappait si fort?
_La commère._--Certains miens coupe-jarrets.
_La nourrice._--Oh! pourquoi?
_La commère._--Par ordre de moi-même.
_La nourrice._--Je ne comprends pas.
_La commère._--J'avais fait accompagner la drôlesse de peut-être bien
treize de mes brigands; ils avaient ordre d'attendre un instant, puis
de heurter de toutes leurs forces.
_La nourrice._--Pourquoi cela?
_La commère._--Pour une bonne raison. Dès que j'entends frapper,
j'accours faire signe au moine et je lui dis:--«Cachez-vous sous le lit,
vite et sans bruit. Holà là! nous voici déshonorés. Le bargello, avec
toute son escouade par derrière, veut nous prendre. Ne vous l'avais-je
pas dit de n'en pas souffler mot dans le couvent? Est-ce que je ne
connais pas les moeurs des religieux? Ne sais-je pas l'envie qui vous
dévore tous, ne le sais-je pas?» Le moine tomba pâmé et la volonté
concupiscible lui dévala dans le fond de ses chausses; ne sachant que
faire, croyant se fourrer sous le lit, il mit le genou sur le bord de la
fenêtre et, si je ne le retenais, il se précipitait du haut en bas.
_La nourrice._--Ah! ah!
_La commère._--Un larron pris en flagrant délit, voilà à quoi
ressemblait le Révérend. Cependant, on ne cesse de frapper à la
porte, on me menace avec des hurlements d'enragés, on crie:--«Ouvre,
ouvre, sorcière, sinon nous flanquons la porte à bas.» Je tremble et,
d'une figure jaune comme une omelette, je lui dis:--«Apaisons-les
avec quelques écus.--Pourvu qu'ils s'en contentent, soupire le gros
porc.--Essayons toujours», lui dis-je. Lui qui aurait volontiers donné
toute la soupe destinée à lui venir en subsistance le reste de ses
jours, il me lâche vingt ducats; je me montre à la fenêtre et je dis
d'une voix humble:--«Seigneur capitaine, monseigneur, miséricorde et
non justice! Nous sommes tous de chair et d'os; ne déshonorez pas Sa
Paternité vis-à-vis du Sénateur et du Général...»
_La nourrice._--Je suis toute hors de moi d'entendre ce que tu me
racontes.
_La commère._--«Contentez-vous de cet argent», et je leur jette une
couple de ducats pour godailler; j'empoche les autres et je rends grâces
au bargello pour rire, qui me dit:--«Votre bonté, votre courtoisie,
votre générosité, commère, lui ont ôté la mitre de dessus la tête.»
Toute revenue à moi, je déniche le pauvre homme, je le fais sortir de la
cachette où je l'avais forcé de se blottir et je lui dis:--«Vous l'avez
échappé belle; quand j'y pense, la chose a encore bien tourné; l'argent
n'est rien, vous en aurez toujours assez.» Nourrice, il voulait se
montrer homme de coeur et retourner saillir la haquenée, mais des étais
n'auraient pas pu faire dresser son pal, et il s'en alla sans commettre
de péché. Avec cinq Jules je satisfis la drôlesse, et mon sac à tripes
ne me souffla plus mot d'amoureuses ni de quoi que ce fût.
_La nourrice._--Mal an pour lui!
_La commère._--Un jaloux des plus obstinés et des plus maudits qu'on
ait jamais vus...; la nuit, il verrouillait la chambre, la fenêtre du
lit, celles de la salle et de la cuisine, et il ne se serait pas couché
avant d'avoir jeté l'oeil et sous le lit et derrière; il furetait jusque
dans les armoires et dans le retrait, soupçonnait les parents, les
amis et ne voulait même pas souffrir qu'une maîtresse, qu'il tenait en
charte privée, dît un mot même à sa mère. Un simple passant dans la rue
où il logeait le mettait en fureur:--«Et qui est cet homme-ci? Et qui
est cette femme-là?» S'il sortait de la maison, il fermait la porte à
double tour de clef et la scellait de son sceau, pour voir si personne
le trompait. Pas un pauvre, pas une pauvresse ne heurtait jamais à sa
porte, car il leur criait:--«Va-t'en, ruffian; va-t'en, ruffiane.»
Moi qui savais, comme je te l'ai dit, ensorceler, médicamenter et
ressusciter tout le monde d'un seul mot, j'épie si le jaloux n'a pas
quelque infirmité et je découvre que souvent, souvent, une dent le
fait horriblement souffrir. Je bâtis là-dessus mon projet et je dis à
quelqu'un qui se mourait pour la prisonnière:--«Ne vous désespérez pas.»
_La nourrice._--Tu me réconfortes, rien qu'en m'indiquant la façon dont
tu l'as réconforté.
_La commère._--Après avoir rendu le courage au pauvre dolent, je
dépêche un mien vaurien, que nul ne connaissait, à la porte du jaloux,
c'est-à-dire à la porte de la maison où il tenait recluse la jeune
femme, et je lui dis que, quand il verra passer du monde, il fasse
semblant de se trouver mal; que, revenu à lui, il se mette à crier:--«Je
suis fou, je meurs d'une rage de dents!» C'est ce qu'il fit; tout en
criant et pestant, il se laissa choir par terre et rassembla autour de
lui plus de trente personnes qui compatissaient à son mal, si bien que
la madonna, malgré l'ordre qu'elle avait de se montrer ni à la fenêtre,
ni sur la porte, mit le nez au balcon, attirée par tout ce tapage. En
ce moment, je passe comme par hasard et, voyant l'homme qui se roulait
par terre, j'en demande la raison; dès qu'on m'eut répondu que c'était
la rage de dents qui le crucifiait, je dis:--«Faites-moi place, et toi,
ne crains rien, je vais te guérir. Ouvre la bouche.» Le gredin ouvre
la bouche et se touche la dent gâtée; je pose dessus deux brins de
paille en croix, je mâchonne une oraison et, après qu'il a dit trois
fois le CREDO, je fais disparaître la douleur. Toute l'assistance reste
stupéfiée du miracle et je m'éloigne, suivie d'une ribambelle de gamins
dont la simplicité enfantine allait répandre partout l'histoire de la
dent.
_La nourrice._--Que ne se trouve-t-il ici quelqu'un pour écrire ces
belles choses et les faire imprimer!
_La commère._--Pendant que je m'en retournais chez moi, le jaloux arrive
et, voyant des groupes causer près de sa porte, soupçonne d'abord
quelque querelle; mais après qu'on lui eût conté l'histoire, il court
à la jeune femme qu'il tenait sous clef et lui dit:--«As-tu vu guérir
la dent?--Quelle dent?» répondit-elle; «depuis que je suis tombée
entre vos mains, je n'ai même pas songé à respirer l'air, bien loin de
songer aux gens qui jappent dans la rue; que je vous voie, et je vois
tout mon bonheur.» Le soupçonneux lui apprend la chose, puis vient me
trouver et me montrer la dent gâtée qui lui empoisonnait la bouche; je
la regarde, et après l'avoir bien regardée, je lui dis:--«Je ne voudrais
pas faire le moindre tort à l'avocat des dents, et c'est pour moi un
cas de conscience; je saurai cependant bien vous ôter de la bouche cet
ennui-là. Mais où demeurez-vous?» Et plus il me l'indiquait, plus je
faisais semblant ne pas comprendre; à la fin, il m'emmena avec lui et
me fit mettre la main dans la main de celle que je devais enjôler pour
l'amour de..., ET COETERA.
_La nourrice._--Tu devins familière dans la maison par le moyen de cette
malice; ne m'en dis pas davantage.
_La commère._--Écoute la fin de l'histoire sans plus.
_La nourrice._--Parle.
_La commère._--J'eus le temps et archi le temps d'enfoncer dans le coeur
de la madonna la mort que c'était pour elle de rester ainsi sous clef,
à la discrétion d'un ennuyeux personnage; et, comme elle avait une
bonne judiciaire, elle ne me lanterna pas longtemps à le croire. Non
seulement elle consentit à voir le joli garçon, mais elle se sauva avec
lui; pourtant ce n'est pas leur fuite que je veux te raconter, c'est une
bonne farce que je fis.
_La nourrice._--Je serais heureuse de la connaître.
_La commère._--Le malheureux jaloux n'eut la rage de dents dont il était
coutumier que peut-être une vingtaine de jours après que je fus entrée
dans la maison; et comme il craignait de me laisser échapper, à force de
cadeaux, de promesses et de cajoleries, il m'arracha de la conscience
l'oraison qui guérissait le mal de dents, c'est-à-dire qu'il crut me
l'arracher. Moi qui n'avais pour cela ni oraison ni légende, je guette
l'heure où celle qu'il retenait recluse s'enfuyait avec l'autre et,
rencontrant notre homme dans une église, en train de causer à un ami, je
l'aborde et je lui donne ceci cacheté dans une lettre:
Ma dame est divine,
Car elle pisse de l'eau de fleur d'orange et chie serré
Du benjoin, du musc, de l'ambracan et de la civette;
Si par hasard elle peigne ses beaux crins,
Par milliers pleuvent les rubis.
Sa bouche distille continuellement
Du nectar, du corso, de l'ambroisie, du malvoisie,
Et en cet endroit où sont les bons morceaux
Se voient des émeraudes au lieu de morpions.
En somme, si maintenant elle avait à notre service
Un seul trou, au lieu des deux qu'elle a,
Un chacun dirait à la voir:
«Elle est proprement une perle.»
Tu peux penser, nourrice, la mine que fit et les paroles que proféra
l'enragé jaloux quand il lut la plaisanterie et qu'arrivé chez lui il
n'y trouva plus sa maîtresse.
_La nourrice._--Je fais mieux que le penser.
_La commère._--Il y a déjà un bon bout de temps que je voulais te
parler de la peine qu'a une maquerelle à faire relever leurs jupes
pour quelqu'un à ces fileuses de laine, ces dévideuses de soie, ces
pelotonneuses de chanvre, ces tisseuses, ces couturières. Sache que
si nous pouvions entrer dans les maisons des grandes dames comme nous
allons chez ces filles, si nous pouvions leur parler avec pareille
sécurité, nous en ferions ce qu'il nous plaît sans la moindre
difficulté. Les pauvrettes sont toujours à cheval, obstinément sur
le «Je veux me marier!» Il leur semble que, dès qu'elles auront un
mari, elles pourront se présenter partout; et comme elles ne sont pas
habituées à boire souvent du vin et à manger de la viande, elles ne
se soucient pas des aises qu'elles auraient en se donnant à l'un et à
l'autre; elles restent là, sans nippes et sans souliers, couchant sur la
paille, veillant toutes les nuits d'hiver et celles d'été pour gagner à
grand'peine leur pain. Si elles nous prêtent l'oreille, c'est que notre
obstination à tarabuster leurs mères, leurs grand'mères, leurs tantes,
leurs soeurs, les y force, et j'en connais assez que leurs maris, après
avoir perdu de l'argent au jeu ou rentrant ivres, ont beau assommer à
coups de bâton, piler aux pieds, traîner du haut en bas de l'escalier,
elles n'en supportent pas moins tout, pour vivre en cette honnêteté qui
consiste à avoir un mari.
_La nourrice._--Certainement, c'est tel que tu le dis.
_La commère._--Mais les autres maquerelles ne sont pas la commère:
elle, il lui suffit d'un regard pour corrompre des virginités de fer,
d'acier ou de porphyre, et non pas seulement des virginités de chair.
Ferme comme tu voudras ta porte et tes oreilles: la petite clef de ma
malice ouvre tout, si petite qu'elle soit. La commère, hein? il n'en
vient pas tous les jours au monde de pareille à elle, non, sur ma foi!
et ses talents sont de ceux dont on est doué en naissant. Déblatère qui
voudra: elle ne changerait pas son métier contre celui de n'importe quel
artisan, et si elle n'était pas maintenant volée par ces entremetteurs
dont je t'ai parlé, les capitaines et les docteurs ne lui viendraient
pas à la cheville. Si je voulais te dire combien de grands personnages
et de jolis garçons se laissent tomber sur notre estomac, je n'aurais
pas fini d'ici un mois; on se soulage avec nous autres des fantaisies
qu'on n'a pu se passer ailleurs, et nous profitons, sans soupirs et
sans plaintes, d'occasions dont pourraient s'estimer heureuses les plus
grandes dames de la terre.
_La nourrice._--J'ai compris tout le reste, rien qu'à la frottée que
t'administra celui que tu avais mis en humeur en lui dépeignant comment
était faite, sous le linge, celle que tu lui donnais à croire qu'elle
serait venue le trouver, si son mari ou n'importe quel autre n'était
revenu de la campagne.
_La commère._--Peut-être bien que je t'ai dit; mais je veux terminer en
te parlant de la magie. Je te dirai d'abord de quels sortilèges j'usais
pour assurer à une femme enceinte si ce sera une fille ou un garçon;
pour dire si les objets perdus se retrouveront, si le mariage doit se
faire ou non, si le voyage aura lieu, si la marchandise rapportera
bénéfice, si un tel vous aime, si un tel autre a d'autres maîtresses que
vous, si le dépit passera, si votre amant reviendra bien vite, et un tas
d'autres balivernes propres à ces petites folles de femmes.
_La nourrice._--Je tiens beaucoup à savoir tous ces attrape-nigauds et
nigaudes.
_La commère._--J'avais taillé de ma main un petit chérubin de liège,
mignon, mignon, et on ne peut mieux colorié; au fond d'un verre percé,
au beau milieu se trouvait un pivot, c'est-à-dire une pointe fine,
sur laquelle était fixée la plante du pied du chérubin, qu'un souffle
faisait tourner; il tenait à la main un lis en fer. Pour dire la
bonne aventure, je prenais une baguette dont le bout était une pierre
d'aimant; je n'avais qu'à l'approcher du fer pour qu'il tournât aussitôt
du côté où je tournais la baguette. Lors donc qu'une femme ou qu'un
homme désirait savoir s'il était ou si elle était aimée, si la paix se
referait avec celui-ci ou avec celle-là, je pratiquais des conjurations
et, marmottant des paroles inintelligibles, j'opérais le miracle à
l'aide de ma baguette, vers l'aimant de laquelle le lis de fer tournait
aussitôt; le chérubin faisait passer le mensonge pour vérité pure.
_La nourrice._--Qui n'y aurait été pris?
_La commère._--Par hasard, il m'arrivait quelquefois de tomber juste et,
comme la chose paraissait merveilleuse à ceux qui ne connaissaient pas
la fourberie, bien des gens pensaient que j'avais tous les démons à mon
service. Mais venons à la manière de jeter les fèves.
_La nourrice._--Je n'ai jamais vu cette momerie-là, mais j'en ai entendu
dire des merveilles.
_La commère._--Je vais te dire. Cette sorcellerie n'est pas en grande
faveur ici; elle se pratique à Venise, et il y a des gens qui y croient
comme les luthériens croient au bon chrétien Fra Martino.
_La nourrice._--Qu'est-ce que ces fèves-là?
_La commère._--On en prend dix-huit, neuf fèves femelles et neuf mâles;
d'un coup de dents on en marque deux qui seront l'une la femme et
l'autre l'homme. Il faut avoir avec cela un bout de cierge bénit, une
branche de palme et du sel blanc, toutes choses qui symbolisent les
peines du coeur des amoureux. On prend ensuite un morceau de charbon
qui signifie le courroux dont l'amant est agité et un peu de suie de la
cheminée pour savoir quand il reviendra à la maison. Et où laissé-je le
pain? A tous les ingrédients ci-dessus, on ajoute une bouchée de pain
qui doit servir à connaître le bien que l'amant pourra faire. Après
cela, on prend une moitié de fève, en sus du nombre de dix-huit, et
cette moitié signifie le bonheur ou le malheur. Lorsqu'on a mis le tout
en tas, fèves, bout de cierge, branche de palme, sel, suie, pain, on
mêle le tout et, avec les deux mains, on le brouille, on le ressasse
légèrement, puis on fait dessus le signe de la croix la bouche ouverte;
si par hasard la bouche, placée au-dessus du tas, se met à bâiller,
c'est bon signe, parce que les bâillements assurent la réussite. Quand
la pratique a fait, elle aussi, le signe de la croix, on prononce ces
paroles:
«AVE, Madame Sainte-Hélène, reine; AVE, mère de Constantin, empereur;
mère vous fûtes, mère vous êtes; sur la sainte mer vous allâtes, à onze
mille vierges vous vous mêlâtes, autant et plus de chevaliers vous
accompagnâtes; la sainte table vous dressâtes, avec trois coeurs de
mille-feuilles le sort vous jetâtes, la sainte croix vous trouvâtes, au
mont Calvaire vous allâtes et le monde entier vous illuminâtes.»
On remêle encore une fois, on éparpille, on ressasse de nouveau les
fèves et le reste, et après avoir fait le signe de la croix, on dit:
«Par les mains qui les ont semées, par la terre qui les a fait germer,
par l'eau qui les a mouillées, par le soleil qui les a séchées, je vous
prie de montrer la vérité. Si un tel lui veut du bien, faites que je le
trouve à côté d'elle, sur ces fèves; s'il lui parlera tôt, faites que
je le trouve bouche à bouche avec elle; s'il viendra tôt, faites qu'il
tombe de ces fèves; s'il lui donnera de l'argent, faites que je voie
des fèves en croix à côté d'elle, ou, s'il me mandera quelque chose,
montrez-moi la vérité dans cette bouchée de pain.»
On prend ensuite les fèves, on les enveloppe dans un morceau de toile
blanche, en faisant trois noeuds, et à chaque noeud on prononce ces
paroles:
«Je ne noue pas ces fèves, je noue le coeur d'un tel. Qu'il ne puisse
jamais avoir de bonheur, ni de repos, ni de tranquillité en aucun lieu;
qu'il ne puisse ni manger ni boire, ni dormir ni veiller, ni marcher ni
s'asseoir, ni lire ni écrire, ni parler à homme ou femme, ni travailler,
ni faire ni dire quoi que ce soit, jusqu'à ce qu'il soit venu la voir;
et qu'il n'aime aucune femme, sinon elle.»
On tourne alors par trois fois au-dessus de sa tête la pièce de toile où
sont les fèves et on la laisse tomber par terre: si elle tombe le noeud
en dessus, c'est signe d'amour chez l'amant. Après avoir fait toutes les
singeries que je t'ai dites, on attache le paquet à la jambe gauche de
la femme qui se fait tirer les sorts, et quand elle va se coucher, elle
le place sous son oreiller. C'est le moyen de donner de la jalousie à
l'amant, et de la sorte elle s'éclaircit de ses soupçons.
_La nourrice._--Je ne comprends pas ce «Faites que je le trouve bouche à
bouche avec elle, et s'il viendra tôt, faites qu'il tombe de ces fèves.»
_La commère._--Cela veut dire: «Faites que la fève mâle touche la fève
femelle et qu'en tombant seule, pendant qu'on les mêle, elle montre que
l'amant viendra voir sa maîtresse.»
_La nourrice._--Je vois clair maintenant; oui, oui, sur ma foi, cela me
plaît beaucoup.
_La commère._--On prétend que sainte Hélène se lève par trois fois de
dessus son siège quand on dit la bonne aventure à l'aide de son oraison,
et c'est un péché dont n'absoudraient pas les stations de dix carêmes.
J'ai pourtant vu croire à cela des personnes dont tu ne te douterais
jamais, et, j'y pense...
_La nourrice._--A quoi donc?
_La commère._--Pour la magie au chérubin de liège j'ai oublié de te
dire l'oraison qui se prononce cinq fois, avant que l'on ne touche le
lis avec la baguette.
_La nourrice._--Il me semblait aussi qu'il manquait quelque chose.
Dis-la-moi.
_La commère:_
Bon petit Ange, beau petit Ange,
Messire saint Raphaël,
Par vos ailes d'oiseau,
Écoutez ce que je vous demande.
Si un tel méprise une telle,
Tournez-vous par-ci, de grâce,
Et par-là si nulle autre ne le soulage.
_La nourrice._--Que de bêtises se disent et se croient!
_La commère._--Si on en dit et si on en croit, hein? On ne saurait
évaluer à son prix la simplicité des gens, et sois bien sûre que qui
ferait le compte des scélérats et des imbéciles ne trouverait pas
beaucoup moins de nigauds que de coquins.
_La nourrice._--Je n'en fais aucun doute.
_La commère._--Pour la bonne aventure à la cire vierge, on prend une
marmite neuve et on la met sur le feu avec de la cire dedans. Quand la
cire commence à s'échauffer, on prononce l'incantation, puis on prend un
verre qui n'ait jamais servi, on y jette dedans la cire fondue et, sitôt
qu'elle est refroidie, on y voit tout ce qu'on sait demander.
_La nourrice._--Dis-moi l'incantation.
_La commère._--Une autre fois.
_La nourrice._--Pourquoi pas maintenant?
_La commère._--J'ai fait voeu de ne pas la dire le jour où nous sommes,
mais je t'enseignerai celle du PATER NOSTRI, l'ensorcellement de
l'oeuf et jusqu'au sas à bluter la farine où l'on plante des ciseaux,
avec l'oraison de saint Pierre et de saint Paul. Tout cela, ce sont
des niaiseries, des attrapes, des moqueries, proches parentes de la
perversité de celles qui usent de semblables maléfices. Mais comme tout
le monde est porté sans peine à croire ce qui lui agrée, la maquerelle
donne pour vérités pures les mensonges de sa sorcellerie, et le hasard
qui fait parfois tomber l'un d'eux juste sauve celles de ses prédictions
qui tournent mal.
_La nourrice._--Je me frappe, à cause de ton histoire du voeu.
_La commère._--Ne disons pas de mal des voeux, car il est permis de
se moquer des valets, non des saints, et tu fais bien de te frapper
la bouche en disant ta coulpe comme tu viens de te le faire. Mais me
voici bien lasse d'avoir tant parlé, et cela me fatigue de te dire
comment, quand je n'avais rien de mieux à faire, j'allais rôder à une
heure ou deux de nuit, vers les logis des étrangers et heurter à la
porte, sans répondre au «Qui frappe en bas?» Lorsque le valet venait
ouvrir, la vérité c'est que je lui demandais:--«N'est-ce pas ici que
demeure Sa Seigneurie messire un tel?» L'homme, voyant se montrer puis
se cacher telle ou telle petite salope que j'emmenais toujours avec
moi, me répondait:--«Oui, madonna, entrez; il y a deux heures qu'il
vous attend.» Ce que le drôle en disait, c'était croyant m'attraper
et pour donner l'occasion de s'amuser à son maître, qui raffolait des
petites putains, ce dont j'étais parfaitement informée. Je m'avançais
donc en toute assurance; une fois entrée, le valet fermait à clef la
porte derrière moi, pour qu'il me fût impossible de m'en aller, et,
montée à l'étage, je pouvais bien m'exclamer, pousser les hauts cris de
ce que je n'étais pas dans la maison de celui qui m'attendait! On nous
mettait toutes les deux à table à la place d'honneur, et, du moins, s'il
n'y avait pas autre chose à regratter, nous y gagnions un bon souper
et d'être renvoyées accompagnées chez nous; je laissais aussi la fille
coucher avec le messire, quelquefois s'entend, et j'empochais les Jules
et les ducats.
_La nourrice._--Cette espèce de flouerie ne me déplaît point.
_La commère._--Parfois j'allais en trouver un que je n'avais pas vu
depuis passé deux ans et, faisant rester cachée par derrière la nymphe
que je menais en location, je frappais à la porte. On venait m'ouvrir;
je disais:--«Allez avertir votre maître que c'est moi, une telle.» Le
particulier accourait aussitôt en personne et s'écriait:--«Je croyais
bien que c'était tout autre que toi: la Lune de Bologne, autant dire;
mais comment te portes-tu?--Très bien pour vous servir,» répondais-je.
«En passant par ici, j'ai voulu vous faire une petite visite; il y a
cent fois que j'ai eu l'intention de venir et je n'ai pas osé, de peur
de vous ennuyer.» Au moyen de ces fariboles, je l'accointais avec la
diva qui me suivait partout.
_La nourrice._--Ne te fatigue pas davantage. Maintenant, quand tu
m'auras dit comment m'y prendre pour cacher cette cicatrice de mal
français que j'ai sur le haut du front et cette balafre que tu me vois
là au beau milieu de la joue droite, nous finirons l'entretien.
_La commère._--Comment? cacher ta pustule et ta balafre? Je veux
que tu t'en estimes bien heureuse; oui, que diable, tu dois t'en
estimer heureuse! La balafre et la pustule signifient et démontrent
la perfection de l'art du maquerellage; et de même que les blessures
attrapées par les soldats dans les batailles les font paraître plus
vaillants et plus braves, ainsi les cicatrices du mal français et
les balafres de coups de couteau indiquent à tous le mérite de la
maquerelle; ce sont des perles dont elle doit faire sa parure. Laissons
de côté cette comparaison; il serait impossible de distinguer d'une
autre telle ou telle boutique d'apothicaire, telle ou telle auberge,
si elles n'avaient pas d'enseignes: l'Épicier du Maure, le Bonhomme,
l'Épicier de l'Ange, du Médecin, du Corail, de la Rose, de l'Homme armé,
et voici l'auberge du Lièvre, de la Lune, du Paon, des Deux Épées, de
la Tour, du Chapeau. N'étaient les armes que parmi les bagages portent
quelques maroufles, sur une rosse poussive, au ventre plein de son, qui
distinguerait les vrais nobles d'avec les poltrons qui les portent?
Les cicatrices et les balafres sont donc nécessaires à la maquerelle,
comme aussi les marques aux chevaux: on ne saurait de quelle race ils
sont s'ils n'avaient la marque sur la cuisse; et je dirai plus, ils ne
seraient nullement privés s'ils venaient à la parade sans une marque.
Ici s'arrêta la commère et, se levant sur les pieds, fit lever aussi
la nourrice, la Pippa et sa maman. A la vue de la collation qui était
préparée, elle s'humecta légèrement la langue et les lèvres, sèches à
force d'avoir parlé, et pencha en même temps l'oreille du côté de la
Nanna, qui la félicitait grandement de ses discours et avouait avec
stupéfaction que toutes les maquerelles du monde n'en savaient pas si
long qu'elle à elle seule. La Nanna se tourna vers la nourrice et lui
dit:--Ce pêcher, qui a entendu ce bel entretien, pourrait tenir école
rien qu'à l'aide de ce qu'il s'en rappellerait; songe à ce que tu dois
en faire, toi.» Puis elle recommanda à sa fille de bien se souvenir
de ce qu'elle avait entendu. Cependant Mme la commère buvait coup sur
coup, louant fort celui qui inventa le boire, et comme le corso poilu
qui lui grattait et lui caressait le gosier lui avait fait venir une
petite larme à l'oeil, elle en restait IN EXTASIS, sans s'occuper de
la Nanna, qui se reprochait d'avoir oublié un seul point, dans son
premier entretien, à savoir d'enseigner à la Pippa comment s'y prendre
pour ne pas lâcher tout à fait ceux qui se seraient ruinés, soit par
sa faute, soit par la leur, et comme toutes les femmes les envoient
se faire pendre, qu'elles ne se souviennent plus les avoir connus,
qu'elles ne veulent plus les voir d'aucune façon, cela lui paraissait
une chose d'importance, valant qu'on en dît deux mots: néanmoins elle
laissa de côté cette affaire. La commère s'étant mise à se promener
par le jardin le regardait curieusement partout et s'écria:--«Nanna,
ta maison de passe-temps est un véritable lieu de délices; oh! le beau
jardin,» répétait-elle; «pour sûr, il ne pourrait que faire paraître
vilains les jardins du Chigi en Transtévère, et ceux de Fra Mariano,
sur le Monte Cavallo. C'est une calamité que ce prunier se dessèche.
Regarde, regarde; cette treille a tout à la fois le raisin en fleur, en
verjus et à maturité. Que de grenades, mon Dieu! douces et demi-douces;
je les connais bien, et il faut les cueillir dès maintenant, si l'on ne
veut que d'autres les cueillent. Le bel espalier de jasmin; les jolis
gobelets de buis; la belle haie tapissée de romarin, et voyez-moi ce
miracle: des roses de septembre, miséricorde! des figues noires, hein!
Ma foi, j'ai délibéré de venir ici entre avril et mai, et je veux
m'emplir le giron et le tablier de violettes, car... Mais que vois-je?
Oh! que de touffes de violettes de Damas! Pour finir, le charme de ce
petit paradis m'a fait oublier qu'il est déjà tard. Allons, madame la
menthe, madonna marjolaine, madame la pimprenelle et messire le bouton
de fleur d'oranger me pardonneront de ne pas faire plus longtemps la
causette avec eux. Sur ma vie, tout vous sourit en ces lieux; quel
zéphyr souffle, quel bon air, quelle jolie vue! Par cette croix, Nanna,
s'il y avait ici seulement une petite fontaine d'où l'eau jaillirait en
l'air, ou bien se déverserait par-dessus les bords et tout doucement
coulant en ruisselet arroserait l'herbe, tu pourrais dire que tu as non
pas le jardinet des jardinets, mais le jardin des jardins.»
Ainsi s'exprima la commère. L'heure de rentrer à la maison lui
paraissait venue; elle embrassa donc la Pippa et lui souhaitant bon soir
et bon an, elle s'en fut avec la nourrice où elles avaient à se rendre.
[18] La croyance à la guérison des maladies par la prière est encore
fort répandue.
L'oraison à sainte Apolline a été célèbre dans toute la chrétienté.
Cervantes en a fait mention dans son _Don Quichotte_. De nos jours,
cette patronne des dentistes est encore invoquée en Espagne, en Italie
et même en France.
Voici la prière à sainte Apolline telle qu'on la trouve dans un livret
populaire intitulé: _Le médecin des pauvres ou Recueil de prières
et oraisons précieuses contre le mal de dents, les coupures, les
rhumatismes, la teigne, la colique, les brûlures, les mauvais esprits,
etc._ (s. l. n. d.).
Sainte Apolline assise sur une pierre de marbre, Notre-Seigneur passant
par là lui dit: «Apolline, que fais-tu là?--Je suis ici pour mon chef,
pour mon sang et pour mon mal de dents.»--«Apolline, retourne-toi: si
c'est une goutte de sang, elle tombera, et si c'est un ver, il mourra.»