La Ruffianerie

=Ci commence la Troisième journée de la seconde partie des

capricieux «Ragionamenti» de l'Arétin, dans laquelle la Nanna et

la Pippa, assises au milieu du jardin, écoutent la Commère et la

Nourrice converser sur la Ruffianerie.=

_La commère._--La maquerelle et la putain, ma chère nourrice, ne sont

pas seulement des soeurs, mais des soeurs jumelles; Mme Luxure est leur

mère, et messire Bordel est leur père: ainsi parlent les chroniques.

Mais moi je croirais plutôt que la ruffianerie est fille de la putanerie

ou mieux encore que la putanerie est issue du ventre de la ruffianerie.

_La nourrice._--A quel propos veux-tu m'engager dans de semblables

discussions?

_La commère._--A propos de la cuisse que je voudrais voir se casser

celui qui nous a ôté le haut du pavé, parce que force est que la

maquerelle ait engendré la putain. Tiens-le pour chose assurée, cela

est; mais si cela est, on ne devrait pas souffrir que n'importe quelle

petite merdeuse de putain prenne place au-dessus de nous aux fêtes.

_La nourrice._--Oh! très bien.

_La commère._--Je m'émerveille de ce que Salomon n'ait pas mordu à ces

subtilités-là. Mais n'importe, contentons-nous de notre métier; je vais

te faire renaître en t'en racontant les finesses, et en temps et lieu je

te montrerai comment la putain nous rend, sans le vouloir, les honneurs

qu'elle nous doit; comment il n'est pas jusqu'aux seigneurs qui ne

confessent notre supériorité en nous mettant, lorsqu'ils nous parlent

en secret, A DEXTRAM PATRIBUS. Écoute-moi d'abord, tu pourras parler

ensuite.

_La nourrice._--Me voici attentive.

_La commère._--Nourrice, je suis plus que sûre de ce que la Nanna que

voici a pu enseigner à la Pippa, et je sais fort bien que faire la

putain ce n'est pas le lot de la première venue. Cette vie-là, c'est

comme un jeu de hasard, et pour une qui amène bénéfice, il y en a mille

qui tirent blanque; néanmoins, faire la ruffiane demande encore plus

d'adresse. Je ne nie pas que vouloir les séparer l'une de l'autre,

ce soit se mettre dans l'embarras où se trouvent les mains quand,

désireuses de se laver sans l'aide de personne, il leur faut se verser

l'eau à elles-mêmes; toutefois la maquerelle pêche plus à fond que la

putain: qu'on ne vienne pas me faire la moue là-dessus, c'est la vérité.

_La nourrice._--Qui est-ce qui fait la moue?

_La commère._--Que sais-je?

_La nourrice._--Cela me paraît bien s'adresser à moi.

_La commère._--Regarde une maquerelle qui a de la réputation grâce à

ses talents, et tu croiras voir quelqu'un des plus fameux médecins

du monde. Écoute-moi bien, si tu veux que je t'inculque mon savoir.

Voici un médecin, grave dans sa manière de marcher, doctoral dans sa

manière d'être debout; il parle par sentences, écrit par ordonnances

et fait toutes choses en les mesurant à la pointe du compas. La foule

s'adresse à lui, comme elle s'adresse à moi, me connaissant pour une

femme entendue, habile, une doctoresse. Un médecin entre avec assurance

dans toutes les maisons, et une maquerelle, qui sait ce qu'elle vaut,

fait de même. Un médecin connaît les complexions, le pouls, les défauts,

les biles, les maladies de l'un et de l'autre: la maquerelle connaît

les lubies, les humeurs, le caractère, les vices de n'importe qui. Le

médecin trouve remède aux maladies du foie, du poumon, de la poitrine,

du flanc; la maquerelle, au mal de jalousie, de martel en tête, au mal

de rage et au mal de coeur, tant pour les femmes que pour les hommes. Le

médecin apporte réconfort, et la maquerelle consolation; le médecin vous

guérit, et la maquerelle, en vous amenant dans votre lit la femme aimée,

fait exactement la même chose. La mine joyeuse du médecin ragaillardit

le malade, et la mine effrontée de la maquerelle rend la vie à

l'amoureux; mais la maquerelle l'emporte d'autant sur le médecin que le

mal d'amour est plus tenace et plus endiablé que le mal de l'utérus.

Le médecin touche à chaque fois de bons écus, la maquerelle aussi, et

ce serait tant mieux pour qui tombe malade si le médecin voyait dans

les urines tout ce que voit la maquerelle sur le visage de quiconque

vient lui demander aide et conseil. De même que le médecin doit être un

gai parleur, rempli de bons contes, de même la maquerelle ne vaut rien

si elle n'a toujours à point cent bonnes histoires. Le médecin sait

promettre à qui se meurt de le guérir le lendemain, et la maquerelle

redonne l'espoir à qui est en train de se pendre.

_La nourrice._--Tu n'en laisses pas perdre une seule.

_La commère._--Le médecin a des robes de plus d'une sorte; il porte

celle-ci à Pâques, cette autre les jours de fêtes solennelles, une autre

les dimanches; la maquerelle change d'habits, non selon les époques,

mais selon les personnes avec lesquelles elle s'abouche, pour les mener

à qui les attend. Supposé que j'aille parler à quelque noble dame ou à

quelque riche courtisane, je m'habille en pauvresse pour les induire à

prendre en compassion ma missive, puis celle d'autrui; chez les femmes

de basse condition et de peu de moyens, je me montre dans tous mes

atours, et ce que j'en fais, c'est pour me donner du crédit à moi-même,

en même temps que de l'espérance à elles.

_La nourrice._--Comment cela, de l'espérance à elles?

_La commère._--L'espérance de s'enrichir en me croyant moi-même riche,

grâce aux bons partis que je leur mets dans la main.

_La nourrice._--Il faut vivre en ce temps-ci.

_La commère._--Pour en revenir à ce que je te disais, le médecin a

dans sa chambre des poudres, des eaux, des électuaires, des herbes,

des racines, des cornets, des boîtes, des alambics, des cloches, des

chaudrons et un tas d'autres savateries; la maquerelle n'a pas seulement

toutes ces bêtises, elle a jusqu'à des esprits contraints par la magie à

la servir, et elle jure qu'elle en tient un renfermé dans sa baguette.

Le médecin, avec ses médecines, tire du corps à son malade ce qu'il y a

de bon et ce qu'il y a de mauvais; la maquerelle, avec son savoir-faire,

tire des escarcelles les ducats et les petits sous. Le médecin, pour

qu'on croie en lui, doit être d'un âge moyen, et la maquerelle doit

être de moyen âge pour qu'on ait confiance en elle. Mais, montrons-nous

à découvert, venons-en à l'INTROIBO, et pendant que je vais te narrer

les procédés ruffianesques, rafle-les au passage, tâche d'apprendre, en

voyant comment je m'y prenais, la façon dont tu devras t'y prendre.

_La nourrice._--Si je l'apprendrai; ah!

_La commère._--Entre tant d'autres dont j'ai usé, et dont j'userai

encore (pourvu que je reste en bonne santé), je veux t'en conter une

des meilleures. Moi qui ai toujours eu pour habitude d'aller flairer

vingt-cinq églises chaque matin, attrapant par-ci une bribe d'évangile,

par-là un morceau d'ORATE FRATRES, par l'autre une goutte de SANCTUS,

SANCTUS, de ce côté un tout petit peu de NON SUM DIGNUS, et ailleurs

une bouchée d'ERAT VERBUM, comme je reluquais toujours et celui-ci et

celle-là, et celle-là et celui-ci, j'avise un jour un beau brin de

gentilhomme, un de ces personnages qui se passeraient plutôt de boire

et de dormir que de manquer même une fête sans vigiles, comme qui

dirait Saint Joseph, Saint Jérôme, Saint Job et Saint Jean Bouche-d'Or.

Il pouvait avoir trente-six ans, ou davantage, était bien vêtu,

honnêtement, et pour autant que j'en pouvais présumer aux saluts que lui

faisait tout le monde, c'était un savant, savant homme; il portait une

longue barbe, noire et brillante comme un miroir. Ne va pas t'imaginer

qu'il fût prodigue de ses paroles et de ses regards, non: placé tout

auprès de l'eau bénite, il répondait aux saluts par des signes de tête,

par des sourires graves, et s'il regardait les belles, c'était de telle

façon que presque personne ne s'en apercevait. Quand l'une ou l'autre

se mouillait le bout du doigt dans le bénitier, puis s'aspergeait la

figure, il louait la main de la dame si galamment qu'elle passait outre

avec un sourire et se plaçait de façon à ne pas le perdre de vue.

Parfois il se plaçait sur un seul pied et, d'un air pensif et noble,

faisait froncer ses épais sourcils sur son front sérieux; après être

ainsi resté le temps d'un CREDO, il se rassérénait le visage, nourrice,

avec une grâce qui aurait ensorcelé jusqu'au goupillon à l'eau bénite.

_La nourrice._--Il me semble le voir.

_La commère._--C'est à ce particulier que ta bonne petite commère

délibéra de jouer un tour, et elle le lui joua comme je vais te le dire,

soeur. Jamais il ne quittait une église avant de la voir déserte de

tout ce qui se trouvait de jolies femmes, et c'est à San-Salvador qu'il

faisait les plus nombreuses stations. Je l'y aborde donc un beau matin

qu'il avait tendu en grand ses embûches à l'adresse de je ne sais pas

qui, et en l'abordant, feignant de le prendre pour un autre, je lui dis

à voix basse d'un air joyeux:--«Que Votre Seigneurie ne s'éloigne pas;

j'ai tant fait que la dame en question vous recevra, mais il ferait

beau voir que je m'exposasse à de si terribles dangers pour tout autre

que vous!» Le galant homme, en m'entendant parler de la sorte, comprit

parfaitement que je me trompais de personne, mais en homme avisé il ne

se troubla nullement et me répondit d'une bouche souriante:--«Vous ne

faites pas le bonheur d'un ingrat.» En même temps le coeur commençait à

lui battre dans la poitrine: ce frémissement que l'attente de la volupté

donne à quiconque est sur le point de jouir lui embarrassait déjà la

langue, et la couleur de son visage avait tourné au blanc et au rouge.

Aussitôt je me dirige vers la porte et, regardant devant moi, je vois se

montrer une petite putain de vingt sous, qui, selon ma recommandation,

se rendait à l'église.

_La nourrice._--Quelle ruse!

_La commère._--Dès que je suis sûre que c'est bien elle, je fais un

signe au messire et je lui dis de la main:--«La voilà.» Mon homme se

lisse la barbe en la caressant de la main, et, se pavanant de toute sa

personne, se redresse sur ses jambes, tousse, crache; moi, au moment où

la nymphe s'approche de la porte, je redouble mes signes, et lorsqu'elle

pénètre dans le sanctuaire, je la lui désigne d'un haussement de tête,

puis je me retire à l'intérieur; à cet instant même, elle laissait

tomber son gant et, se baissant pour le ramasser, s'avisait d'une

gentille inadvertance.

_La nourrice._--Dis-moi-la.

_La commère._--En ramassant le gant, elle releva en même temps le

bord de sa robe et laissa voir assez de ses jambes pour que le faucon

désencapuchonné aperçût ses caleçons bleus et ses mules de velours

noir, élégances qui le firent haleter de luxure. Mais voici qu'elle

s'agenouille sur les marches du grand autel; je m'avance en jetant les

yeux tout autour de moi, comme si j'avais grand'peur d'être surprise, je

m'approche du galant et je lui dis tout bas, tout bas, tout bas:--«Allez

lui lancer adroitement deux oeillades; pendant ce temps-là sa servante

fera le guet à la porte.»

_La nourrice._--Ah! ah!

_La commère._--Le gentilhomme m'obéit et, dès qu'il se fut rajusté

ses habits sur le corps, déploya les grâces de cette façon de marcher

toute nouvelle qui accorde trois pas au ducat, deux remuements de

lèvres au Jules et un simple regard au quattrino; sur son visage, dans

ses yeux, sur ses joues, sur sa bouche, il dessina l'amabilité d'un

gracieux sourire en passant devant elle et s'arrêta un peu, afin de la

pouvoir mieux considérer, mais avec une désinvolture qui ne pouvait pas

être prise pour un trop grand empressement; la belle amie se couvrit

seulement la joue gauche du bout de l'éventail et lui laissa voir le

reste tout à son aise. En accomplissant deux ou trois fois ce manège,

il parvint à lui dérober du regard quelques-unes de ses beautés, qui

n'étaient cependant pas trop belles, et, après m'être placée derrière un

pilier, je lui fis signe de venir. Quand il fut près de moi:--«Hein! que

vous semble?» lui dis-je.--«Vraiment rien de bon», répondit-il; «mais je

ne puis la voir comme je voudrais; je n'ai pas pu y parvenir.--Allons,

lui répliquai-je, je veux que Votre Seigneurie l'examine et même la

palpe à sa fantaisie. En advienne que pourra; pourvu que je fasse votre

plaisir, tout m'est égal. Son mari est allé à la Magliana et ne rentrera

pas avant le coucher du soleil; marchez donc tranquillement derrière

moi, bien averti toutefois que je ne demeure plus dans mon ancienne

maison, j'ai changé de domicile hier. Prenez garde aussi, en entrant où

nous allons, d'être vu de personne.» Nourrice, sur ma foi, le GRATIA

AGAMUS à grand'peine aurait su me remercier aussi chaleureusement que

l'homme me remercia de mon «suivez-moi par derrière», et en m'entendant

prononcer ce «prenez garde quand vous entrerez dans la maison que

personne ne vous voie», il hocha la tête comme pour me dire: «Est-ce à

un homme tel que moi que cela se recommande?»

_La nourrice._--Je le vois, je te vois, je la vois, elle et sa servante

et toutes vos simagrées.

_La commère._--Je sors alors de l'église et je fais signe à Madame la

drôlesse, la guenippe; elle me répond en branlant la tête qu'elle ne

veut pas venir. Je cours vers elle et, les mains en croix, les yeux

levés au ciel, le cou renversé, je fais mine de la conjurer, de la

supplier pour qu'elle vienne. Tu peux croire si le bélître reniait

sa confirmation en la voyant se démener de la sorte: son coeur lui

trépassait dans le corps, comme à celui qui laisse échapper de ses mains

un bijou précieux, qui va se casser. Le souffle lui revint, comme à

celui qui en se réveillant s'aperçoit de la fausseté d'un songe où il

lui arrivait malheur, lorsqu'il nous vit nous acheminer vers mon logis;

et pendant qu'il marchait derrière nous, c'était chose risible de le

voir poser la pointe des pieds dans les traces qu'il présumait provenir

de la semelle de Mme Couche-avec-le-premier-venu.

_La nourrice._--Quelles folies!

_La commère._--Nous voici arrivées à la maison; j'ouvre la porte; en

rentrant je regarde aux fenêtres des voisins, de peur qu'ils nous

aperçoivent, et toute tremblante en apparence, mais toute joyeuse de

si bien l'attraper, je me blottis derrière la porte et, après l'avoir

attiré en dedans, je soupire, je frissonne, je me ramasse en moi-même

en m'écriant:--«Gare à moi si cela se sait! Si du moins j'avais été à

confesse, pour les cas qui peuvent advenir!--Mais non», fait l'autre,

qui croyait déballer ses soies espagnoles et comptait s'en vanter après

à tout le monde, «il n'y a pas le moindre danger, et quand bien même,

quel homme croyez-vous donc que je sois?--Ne le sais-je pas bien?»

répliquai-je.--«Soyez donc tranquille.» Tu te demandes la fin? Il

entra dans la chambre avec la belle, et déjà la tentation de la chair

lui sortait de la braguette; ses mains, plus hardies que celles des

prêtres et des moines, voulaient faire des perquisitions non seulement

dans le corsage, mais SUB UMBRA ALARUM TUARUM, comme disait l'enseigne

de la boutique d'apothicaire du Pouzetta, de constipée, purgative et

pulmonique mémoire. Moi qui pendant ce temps-là faisais le guet et

ressemblais à une de ces espionnes qui sont cause que l'on prive, pour

désobéissance, un pauvre serviteur de manger à l'office toute une

semaine, je me précipite dans la chambre et, attachant fixement mes yeux

sur la figure du galant signor, écartant mes bras et jetant mes mains

en l'air, je m'écrie d'une voix étouffée:--«Ah! malheureuse infortunée,

misérable que je suis! me voilà morte, me voilà cassée par morceaux!»

Si tu as jamais fait attention à une chatte qui, au moment d'allonger

sa griffe pour saisir n'importe quoi, voit tomber sur elle aux cris de

«Au chat! Au chat!» une volée de coups de bâton, de sorte qu'elle ne

fait qu'un saut et va se blottir sous le lit, tu vois la mine de notre

homme resté en suspens, faute de saisir la cause de mes lamentations.

Je continue: «Eh quoi; c'est ainsi que Votre Seigneurie, que j'ai prise

pour un autre, se conduit envers moi? Doit-on traiter de la sorte une

femme? De grâce, allez-vous-en où vous voudrez et, en vous retirant,

promettez-moi de ne pas en ouvrir la bouche, parce que... parce que...»

je voulais ajouter: «vous causeriez ma perte», mais je fis semblant de

ne pas pouvoir dire le mot, étouffée par les larmes que j'eus l'adresse

de me faire jaillir des yeux.

_La nourrice._--Malheur à qui ne se doute de rien!

_La commère._--Sitôt qu'il connut la raison de mon désespoir, il releva

en riant sa large figure et me dit: «Allons donc! je ne suis pas celui

que vous croyez, mais je vaux mille de ses pareils, et j'ai le moyen de

dépenser, de jeter l'argent autant qu'homme au monde; je ne suis pas la

trompette du déshonneur de qui que ce soit; au contraire, je suis plus

discret que la cachette où l'on enfouit un trésor. Par conséquent, chère

madonna, ne vous tourmentez pas de l'accident qui vous est arrivé: quand

vous saurez ma qualité, vous bénirez le hasard qui m'a fait me prendre

pour n'importe quel autre.» A ces paroles, je me réconforte un peu, je

calme toutes mes agitations et lui dis:--«Votre mine m'en dit encore

plus long que votre bouche, et tout est pour le mieux. Mais à vous

dire vrai, le grand personnage, je vous parle d'un grand, grand, à qui

je l'avais promise il y a plus d'une année, devait lui faire un riche

cadeau.»

_La nourrice._--Tu lui touchais un mot du riche cadeau pour le lui faire

débourser, hein?

_La commère._--Une taupe aveugle y verrait clair. Voilà qui est bien.

Après m'avoir promis Montemari et sa croix par-dessus le marché, il se

rapproche de la muchacha, comme dit don Diego; je tire la porte sur

moi et je fiche le lampion d'un de mes yeux à travers une fente; je

vois alors se darder leurs langues de la même façon que croisent le

fil des épées ceux qui font de l'escrime pour s'amuser, et tout en les

voyant, ces langues, tantôt dans sa bouche à lui, tantôt dans sa bouche

à elle, je brochais des babines ni plus ni moins que si celle d'un mien

marlou se fût trouvée dans ma bouche ou la mienne dans la sienne. Quand

je le vis relever le cotillon, je poussai un gros soupir, un de ceux

du temps du Sac; mais c'était un doux spectacle, un joli spectacle,

que de lui voir peloter les fesses, les cuisses de la blanche main de

Sa Seigneurie. Oh! les suaves paroles que susurrait la bouche de Sa

Sagesse! Bientôt, voici frère Bernardo qui heurte à la porte du couvent:

on la lui ouvrit sans le laisser mener grand tapage du frappoir, et

il entra donnant de la tête dans tous les coins, trébuchant comme un

ivrogne, pendant que toute heureuse, les yeux renversés, l'haleine

sifflante, elle se trémoussait et faisait faire de la musique au bois de

lit; puis les voici qui s'arrêtent, voici qu'ils ont achevé.

_La nourrice._--Ne disais-tu pas qu'elle était comme la viande d'Isdrau,

dont on dit que qui en a mangé une fois n'en veut plus?

_La commère._--Je t'ai dit que c'était une fille de quatre sous, mais

elle lui parut excellente, grâce à ce que je devais la procurer à un

autre. Je ne dis pas de mensonge, et la preuve en est dans les trois

ducats à l'effigie du pape Nicolas, tout moisis, tout rouillés de ce

vert-de-gris qui s'amasse sur l'or des avares, qu'il lui ficha dans la

main en lui disant:--«Demain soir, je veux que nous couchions ensemble.»

Et il y couchait, si le diable ne s'était mis à la traverse.

_La nourrice._--Comment, à la traverse?

_La commère._--En sortant de chez moi, il rencontre un de ses amis qui

lui dit: «D'où diable venez-vous? Qui jamais aurait cru vous rencontrer

dans ces parages? Bien sûr, bien sûr, Ruffa, la commère, vous aura joué

quelqu'un de ses tours.» Il n'en fallut point davantage, nourrice:

informé de ce que j'étais, il se mit à rire, en homme sage, et confessa

de quel lacet je m'étais servi pour le prendre au piège.

_La commère._--Ah! ah! ah!

_La nourrice._--Il faut qu'une maquerelle ait une grande audace, une

grandissime audace; en voici une raison militaire. Si l'homme ainsi

bafoué par moi avait été un de ces «notre, votre putain», je tâtais

du tiens-toi tranquille, et rendre les ducats eût été la moindre

mésaventure. Par conséquent, force est de s'armer d'une langue qui ait

le fil, d'un coeur qui ait de l'audace, d'une présomption qui partout

pénètre, d'un front effronté, d'un pied qui jamais ne trébuche, d'une

patience qui supporte tout, d'un mensonge qui s'obstine à tout, d'un

oui qui cloche et d'un non qui se tienne ferme sur ses quatre jambes.

Le métier de maquerelle? oh! oh! oh! Qu'on ne doute pas de la science

qu'il exige; il ramènerait à l'école les maîtres des écoliers. Ce n'est

pas une plaisanterie: c'est à l'école de ruffianerie qu'ont pris le

bonnet de docteur les Sybilles, les Fées, les Striges, les Esprits, les

Nécromanciennes, les Poétesses.

_La nourrice._--On peut t'en croire.

_La commère._--Le talent de la maquerelle se pourrait couronner de

laurier, canoniser, imprimer au-dessus de tout autre; j'ai lu la Bible,

oui, madame, je l'ai lue, et non seulement les juifs, mais leurs

synagogues sont restés bouche close quand je leur ai fait voir que les

maquerelles avaient tourné la tête de Salomon; juge maintenant si elles

ont mis leurs griffes sur les écus.

_La nourrice._--J'ai pourtant vu en peinture sur une serge verte, non,

rouge, qui venait de Florence, comment Salomon, faisant semblant de

vouloir que l'on coupât en deux l'enfant vivant et commandant que l'on

en donnât à chacune la moitié, connut de cette façon, par le cri que

poussa celle qui dit: «Donnez-le-lui tout entier», quelle était la mère

de l'enfant mort.

_La commère._--Salomon cloua le bec à une putain, non à une maquerelle.

_La nourrice._--C'étaient des putains, tu as raison.

_La commère._--Quelle belle industrie que celle d'une maquerelle qui,

ayant tout le monde pour compère ou pour commère, pour filleul ou pour

parrain, trouve moyen de se faufiler par tous les trous! Les modes

nouvelles de Mantoue, de Ferrare ou de Milan prennent modèle sur la

maquerelle; c'est elle qui imagine toutes les façons d'arrangements de

chevelures du monde entier; qui, en dépit de la nature, trouve remède

à toute imperfection, soit de l'haleine, soit des dents, des cils, des

tétons, des mains, du visage, du dehors et du dedans, du devant et du

derrière. Demande-lui en quel état est le ciel: elle le sait aussi bien

que Caurico, l'astrologue, et l'Enfer est sa propre chose; elle sait ce

qu'il faut de bois pour faire bouillir les chaudières où cuisent les

âmes des monseigneurs, ce qu'il en coûte de charbon pour rôtir celles

des seigneurs, et cela tout simplement parce que messire Satanas est

son compère; la lune ne décroît ni ne croît sans que la maquerelle

le sache; le soleil ne se couche ni ne se lève sans la permission de

la maquerelle, et les baptêmes, les confirmations, les noces, les

accouchements, les décès, les veuvages sont au commandement de la

maquerelle; jamais n'arrive l'un ou l'autre de ces événements que la

maquerelle n'y tienne par quelque attache. Avec toutes gens qui passent

dans la rue la maquerelle s'arrête à faire un bout de causette, et je ne

te parle pas de ceux qui la saluent de la tête, d'un petit signe, d'un

mouvement de coude, d'un clignement d'oeil.

_La commère._--Je l'estime ce qu'elle vaut, et je sais que tu veux que

tel soit mon sentiment; poursuis donc.

_La commère._--Si elle heurte un sbire, elle lui dit; «Tu t'es

conduit hier en vrai paladin, quand tu as mis la main sur ce filou.»

Tombe-t-elle sur un coupe-bourse, elle s'approche de son oreille et lui

dit: «Coupe-les adroitement.» La voici qui donne du corps contre une

religieuse: elle la salue et lui demande des nouvelles de l'abbesse,

des jeûnes qu'elles pratiquent. Elle aperçoit une putain, s'arrête

près d'elle et de prime abord lui dit: «Vous êtes plus jolie que

Meni-la-Testa»; rencontre-t-elle un hôtelier, elle lui dit: «Traitez

bien les voyageurs»; elle dit à un intendant: «Achetez de la bonne

viande»; à un tailleur: «Ne volez pas sur le drap»; à un boulanger: «Ne

brûlez pas le pain»; à un enfant: «Te voilà grand garçon, tâche de bien

étudier»; à une bambine: «Tu vas à l'école, hein? fais-toi enseigner le

point croisé»; au maître d'école: «Donnez des coups de palette, donnez

du cheval, mais avec discrétion, parce que quand l'âge n'y est pas,

l'intelligence n'y est pas non plus»; à un frère convers: «Adonc, vous

dites votre chapelet au lieu de l'office, est-ce que vous ne savez pas

lire?»; à un paysan: «La récolte sera-t-elle bonne, cette année?»; à un

soldat: «Est-ce que la France fera toujours des siennes?» Voici qu'elle

rencontre un domestique, elle lui dit: «Ton salaire court toujours;

as-tu trop de besogne? ton patron est-il d'humeur bizarre?»; elle va

demander à un clerc s'il est de l'Épître ou de l'Évangile; elle trouve

un vaurien et, d'un mot, lui fait carillonner les Sept Allégresses.

Elle dit à un moinillon: «Ne réponds donc pas si fort à la messe, et

n'allume donc pas le cierge avant qu'on en soit à l'élévation: cela

coûte trop cher»; elle s'abouche avec un vieux et lui dit: «Ne mangez

rien au maigre, par ménagement pour votre toux»; puis elle se met à

lui dire: «Vous rappelez-vous quand... hein?» Elle voit un marmot et

lui crie: «Viens là, ta mère et moi nous sommes la chair et l'ongle;

que de baisers et de tapes sur le cul je t'ai donnés! Deux années à la

file tu as dormi à mes pieds, et sur ta figure il me semble voir ses

mines toutes crachées.» Maintenant voici qu'elle rencontre un jeune

homme, elle lui dit: «J'ai découvert une jolie petite, un comte s'en

lécherait les doigts»; à peine a-t-elle aperçu un ermite, qu'elle lui

dit en soupirant: «Dieu vous a touché le coeur; nous autres, ce sont les

mondanités»; elle se heurte contre une veuve et se met à pleurer avec

elle son mari, mort il y a dix ans; elle voit un spadassin et lui dit:

«Laisse donc les querelles tranquilles»; un moine, elle lui demande si

le carême viendra tard l'an prochain.

_La nourrice._--A cette heure, oui, tu les as toutes dites.

_La commère._--Crois-tu, par hasard, que la maquerelle entre en

conversation avec tant de sortes de gens pour son plaisir? Tu n'y es

pas; ce qu'elle en fait, c'est pour le gain qu'elle cherche à tirer des

diverses conditions tant des hommes que des femmes, et pour faire voir

qu'elle est aussi bonne au bois qu'à la rivière. Mais je ne t'ai parlé

que des bagatelles que la maquerelle opère de jour; venons à ses oeuvres

de nuit maintenant.

_La nourrice._--Oui, de grâce.

_La commère._--La nuit, la maquerelle est comme les chauves-souris,

qui volettent sans s'arrêter, à l'heure où les hiboux, les ducs, les

chats-huants, les chouettes sortent de leurs trous. Ainsi, la maquerelle

sort de son lit et va fureter dans les monastères, les couvents, les

cours, les bordels, toutes les tavernes; d'un endroit, elle tire un

moine, d'un autre, une nonne; elle procure à celui-ci une courtisane, à

celui-là, une veuve; à l'un, une femme mariée, à l'autre, une pucelle;

elle contente les laquais avec les servantes du messire et console les

intendants avec l'épouse d'un tel; elle charme les plaies, cueille les

herbes, conjure les esprits, arrache les dents aux morts, déchausse les

pendus, ensorcèle des cartes, noue les étoiles, dénoue les planètes et

parfois reçoit une bonne volée de coups de bâton.

_La nourrice._--Comment, des coups de bâton?

_La commère._--Il est impossible de contenter tout le monde et plus

encore de sortir de toutes affaires les mains nettes; mais patience,

comme dit le Loup à l'Ane. Il faut, ma petite soeur, en passer par où

passent les renards, qui non seulement connaissent toutes les ruses,

mais davantage, ce qui ne les empêche pas d'être tantôt chassés de leur

tanière où on les enfume, tantôt écorchés dans quelque filet, tantôt

engloutis dans la gueule d'un sac; et combien y en a-t-il qui laissent

la moitié de leur peau, un bout de leur queue et de leurs oreilles entre

les crocs des chiens? Ils n'en continuent pas moins à rôder dans les

maisons et à se glisser dans les poulaillers. Écoute-moi bien: après

avoir comparé la maquerelle au médecin, je la compare encore au renard.

Voici: la maquerelle ne travaille ni veuve, ni pucelle, ni femme mariée,

ni religieuse (je ne parle pas des putains) dans son propre quartier;

le renard non plus ne croque pas les poulets de son voisinage, et il en

agit ainsi par ruse: il serait tout de suite attrapé.

_La nourrice._--Malice de renard, hein?

_La commère._--Le renard tombe au milieu des poulets endormis; la

première chose qu'il fait, c'est d'étrangler le coq, de peur que son

«cocorico» n'éveille les poules qui sommeillent; la maquerelle, grâce à

son adresse, écarte, étrangle tout scandale; de sorte que, trouvée par

le frère, par le mari, par le père en train de causer avec Mme Spantina,

elle peut les envoyer promener par-dessus l'épaule; et puisque le renard

se risque à risquer le risque auquel l'exposent ses défauts, afin que

la maquerelle, ayant son exemple sous les yeux, y puise l'assurance de

toutes les aventures, je veux te conter un bon tour au moyen duquel

il se fit donner au diable et en même temps éclater de rire certains

muletiers.

_La nourrice._--Ah! ah! je ris avant que tu ne le dises.

_La commère._--Je sens mon âme me tomber entre les doigts quand je pense

que tout ce qu'il y a de douce béatitude dans l'état de maquerelle nous

a été dérobé par les dames et les madames, les sires et les messires,

les courtisans et les courtisanes, les confesseurs et les nonnes.

Sache-le, nourrice, en ce temps-ci, les entremetteurs gouvernent le

monde; les entremetteurs sont ducs, marquis, comtes, chevaliers; ils

sont, tu me forces à le dire, rois, papes, empereurs, grands-turcs,

cardinaux, évêques, patriarches, sophis et tout. Nous, notre réputation

s'en est allée à vau-l'eau et nous ne sommes plus ce que nous étions. Je

me souviens du temps où notre industrie était dans sa fleur.

_La nourrice._--Oh! n'y est-elle plus, si les personnes dont tu parles

s'en mêlent?

_La commère._--Elle y est pour elles, oui; mais pour nous, il ne nous

reste uniquement que l'infamie du nom de maquerelle; quant à ces

gens-là, ils se promènent gonflés de distinctions, de faveurs et de

rentes. Ne va pas croire que ce sont les talents qui font parvenir aux

grandeurs dans cette sale Rome et partout; non, c'est la ruffianerie

qui se fait tenir l'étrier, qui se fait habiller de velours, qui se

fait emplir la bourse, qui se fait saluer à coups de chapeau. Bien

que je sois une de celles qui ont du sang dans les veines, lis aussi

le grimoire des autres, et ensuite gouverne-toi comme il faut. Tu as

bon commencement, bonne apparence, tournure galante; un babil animé,

subtil, toujours à propos; le VERBI GRATIA au commandement; quelque

chose d'aimable dans la plaisanterie; tu es remplie de dictons et de

proverbes, audacieuse, dissimulée, espionne de ce que chacun fait; tu

sais en donner à garder, nier comme un voleur; le mensonge est ton oeil

droit; tu t'accommodes de tous gens; tu tiens serré ce que tu possèdes;

tu sais t'enivrer à la bouteille d'autrui, te rassasier à la table

du voisin; tu sais jeûner, sans qu'il soit vigile, quand tu es chez

toi. Avec tous ces talents et en y joignant ce que, peu ou prou, tu

emprunteras aux miens, nous pourrons marcher.

_La nourrice._--Cela te plaît à dire, mais je n'ai pas la berlue au

point de ne pas savoir que je ne possède de talents d'aucune sorte; si

j'ai l'espoir de devenir quelque chose, ce serai grâce aux tiens.

_La commère._--Comme tu voudras, mais où en étions-nous?

_La nourrice._--Au renard des muletiers.

_La commère._--Ah! ah! l'histoire est bonne. Un vieux renard..., il

était tout chenu, tout blanc et tout madré, plus malicieux, plus pervers

que celui qui dit à compère le Loup, pendant que le pauvre hère dévalait

dans le seau pour le faire sortir du puits: «Le monde est fait en

escalier; l'un monte, l'autre descend...»

_La nourrice._--Il vous l'attrapa bien; que veux-tu de plus?

_La commère._--... Un renard de tous les renards ayant envie de manger

du poisson tout son soûl s'en alla du côté du lac de Pérouse, avec la

plus grande fourberie que jamais fourbe imagina, et après être resté

quelque temps à songer sur le bord, la queue immobile, son museau pointu

en avant, les oreilles tendues, vit venir à petits pas une troupe de

muletiers qui, pendant que les mulets attachés à la file le long d'une

corde rongeaient une poignée de paille placée dans la muselière qu'ils

portaient aux naseaux, bavardaient ensemble de la rareté du gardon, de

l'abondance du brochet, faisant grand éloge de certaine tanche qu'ils

avaient ce matin dévorée, avec le chou et la sauce aux noix pilées, et

projetaient de donner les derniers sacrements à une grosse anguille,

dès qu'ils auraient déchargé leurs bêtes. Le renard les eut à peine

aperçus qu'il se mit à rire à sa façon et se coucha en travers du chemin

absolument comme s'il était mort; lorsqu'il les vit s'approcher, il

retint son souffle, comme le retient un homme qui plonge sous l'eau,

et les jambes étendues, allongées, il ne bougeait ni plus ni moins que

s'il eût été trépassé. Les mulets le virent de loin et s'écartèrent,

montrant plus de compassion que les muletiers qui, à sa vue, poussant

ces oh! oh! oh! que l'on pousse lorsqu'on voit le lièvre s'escarpiner

haut d'une toise dans un champ de blé, coururent s'en saisir pour gagner

la peau. Mais comme ils l'empoignèrent tous en même temps et que chacun

la voulait pour soi seul, peu s'en fallut qu'ils ne se coupassent en

morceaux, criant de leurs voix de muletiers:--«C'est moi qui l'ai vu le

premier!--J'ai mis la main dessus avant toi!» Si l'un des plus anciens

n'y avait remédié en prenant un caillou noir et une poignée de cailloux

blancs, qu'il jeta dans un chapeau après les avoir bien remués sens

dessus dessous, de sorte qu'après que le sort eut décidé en faveur de

l'un d'eux, tout le monde se calma, sans aucun doute ils se cognaient

joliment.

_La nourrice._--Souventes fois, les querelles finissent par des coups

d'épée ou des coups de lance.

_La commère._--Celui à qui le sort avait fait échoir le renard le sentit

chaud en le touchant et dit:--«Par Dieu, il vient de mourir à l'instant,

et de graisse, autant que je puis comprendre.» Cela dit, il le mit en

dessus des paniers d'un de ses mulets et rejoignit la troupe. Toute

l'agitation étant calmée, ils reprirent leur marche, selon leurs moeurs

et coutumes, pour la commodité de cette bonne pièce de renard qui, sans

être vu, se retourna tout doucement et, partagé entre la faim qui le

poussait et l'envie qui l'obsédait, fit un bon trou dans le poisson des

maudits paniers et, après avoir mis à sac tout ce qui restait dans les

deux, bondit d'un de ces sauts que les renards savent exécuter pour

franchir un fossé, quand ils ont le bouff, baff, biff des chiens à leurs

trousses. Un des muletiers s'en aperçut, il cria:--«Holà, le renard!» et

courut vite à l'endroit où l'on avait mis le prétendu mort; il ne le vit

plus et, à la confusion de celui qui voulait se battre pour l'avoir, ils

faillirent crever de rire comme Morgant.

_La nourrice._--Margutte, tu veux dire.

_La commère._--Oh! Morgant!

_La nourrice._--Margutte, Margutte.

_La commère._--Je vais maintenant t'en dire une des miennes, non moins

fine que celle du renard, et dont je vins à bout sans avoir la moindre

vieille frayeur. Un gentil gentilhomme, jeune de vingt-neuf ou trente

ans, était malade, bien malade de certaine veuve jolie et honnête,

fort riche, on ne peut plus distinguée, avec laquelle j'entretenais

quelques familiarités, par-ci par-là. Sachant que j'avais le renom

d'être fameuse dans notre industrie, il vient à moi tout brisé, maigre,

si mécontent du destin, qu'il aurait pu regarder sans rire un de ces

Allemands costumés en prélats, mitre en tête et juchés sur une mule,

IN ILLO TEMPORE. Moi qui voyais bien cela, sans en avoir l'air, je le

réconforte en lui disant:--«Eh quoi, Votre Seigneurie se laisse hacher

menu par le désespoir? Que devraient donc faire les pauvres diables,

si un joli garçon, un richard s'avilit de la sorte?» Il ne pouvait me

répondre, à cause des sarabandes que ses soupirs dansaient autour de

ses paroles; il regardait le ciel, claquait des dents en me lâchant un

«C'est comme cela,» il se consumait. Aussitôt, voici une hirondelle

qui en voletant me fiente sur l'épaule; je lui dis: «Bon augure! bon

augure!» Il relève la tête et, tout ragaillardi, me demande:--«Pourquoi

bon augure?»--«Parce que l'hirondelle, qui se tourmente sans cesse,

m'indique que votre tourment prendra fin.»

_La nourrice._--Est-ce que tu crois aux augures?

_La commère._--Je crois aux songes, oui; mais si je pense aux augures,

que la peste me vienne! Il faut pourtant les consulter pour faire que

les autres y aient confiance, et jamais je n'aperçois une corneille ou

un corbeau sans en donner l'interprétation, selon qu'ils ont ou non la

queue tournée du côté du cul. S'il tombe une plume d'un oiseau qui vole,

d'un coq qui chante, vite je l'attrape et je la mets à part, donnant à

entendre aux nigauds que je sais bien quoi en faire. Si on dépouille

un bouc ou une chèvre, je suis là pour en emporter la graisse. Si on

enterre quelqu'un, je déchire quelque petit morceau de ses habits. Si

on dépend des pendus, je leur enlève des cheveux, des poils de barbe.

A l'aide de ces bêtises, je plume quelque bon nigaud possédé du désir

d'avoir, par le moyen de la magie, toutes les belles qu'il voit. Je

t'enseignerai, tu n'as qu'à m'écouter, comment on charme les fèves,

comment on les jette en l'air et l'oraison qu'il faut dire et toute la

litanie.

_La nourrice._--Tu m'as tiré la demande de la bouche.

_La commère._--Je fais encore profession de dire la bonne aventure,

et avec une autre galanterie que celle des Zingari, quand ils vous

regardent dans la paume de la main. Quels gredins de pronostics je tire

de mes connaissances en physionomie! Il n'existe pas de mal que je ne

guérisse, par paroles ou par ordonnances, et quelqu'un ne m'a pas plus

tôt dit: «J'ai telle maladie», que je lui en donne le remède. Sainte

Apolline[18] n'a pas autant d'_ex-voto_ placés à ses pieds que j'ai été

de fois réclamée pour le mal de dents, et si tu as jamais vu la séquelle

attendre que le marmiton des moines arrive avec les écuelles de soupe,

tu vois d'ici celle qui vient le matin, de bonne heure, faire la cour

à ma porte. L'un veut que j'aille parler à une femme que j'ai vue à

tel endroit, il y a deux jours; l'autre veut que j'aille porter une

lettre; celle-ci me dépêche sa servante pour un épilatoire à se mettre

sur la figure; cette autre vient en personne pour que je lui fasse un

sortilège. Mais j'entreprends de carder de la soie si je veux te dire

tout ce à quoi je suis bonne.

_La nourrice._--J'en méprise Lanciano, Ricaniati et tout ce qu'il y a de

foires au monde.

_La commère._--Je suis sortie du sentier pour entrer dans le champ

ensemencé. J'avais entrepris, je crois, de te conter l'histoire de celui

qui se raccrochait à l'espérance, grâce à la fiente de cette hirondelle

qui m'avait fait caca sur l'épaule.

_La nourrice._--Ce caca te déplaît dans la bouche. On dirait que par ce

temps-ci il faut cracher de la manne, si l'on ne veut encourir le blâme

de ces femmes qui assourdissent les boulangeries et les marchés. C'est

une chose étrange que l'on ne puisse dire _cu_, _po_ et _ca_.

_La commère._--Je me suis cent fois demandé à quel propos nous devions

avoir honte de nommer ce que la Nature n'a pas eu honte de faire.

_La nourrice._--Je me le suis demandé aussi; mais, bien mieux, il me

semble qu'il serait plus décent de montrer le _ca_, la _po_ et le _cu_

que les mains, la bouche et les pieds.

_La commère._--Pourquoi?

_La nourrice._--Parce que le _ca_, la _po_ et le _cu_ ne profèrent pas

de blasphèmes, ne mordent pas, ne crachent pas à la figure des gens,

comme font les bouches, ne donnent pas de crocs-en-jambes, comme font

les pieds, ne prêtent pas de faux serments, ne bâtonnent, ne volent et

n'assassinent personne, comme font les mains.

_La commère._--Il fait bon causer avec toute sorte de monde, parce que

de chacun l'on apprend quelque chose. Tu as des idées, tu as de la tête,

tu marches dans la bonne voie; c'est vrai, l'on fait grand tort à la

_po_ et au _ca_, qui mériteraient d'être dorés et portés au cou en guise

de joyaux ou de servir de pendants d'oreilles, de médailles à la toque,

non seulement pour la douceur qui en découle, mais pour leurs vertus

propres. Voici par exemple un peintre qui est recherché de tout le

monde, rien que parce qu'il barbouille sur une toile ou sur une planche

un beau jeune homme, une belle jeune fille, et on les paye au poids de

l'or pour les représenter en couleurs; mais les objets dont nous parlons

vous les fabriquent en belle chair vive, et leurs produits on peut

les embrasser, les baiser, en jouir; bien mieux, ils fabriquent les

empereurs, les rois, les papes, les ducs, les marquis, les comtes, les

barons, les cardinaux, les évêques, les prédicateurs, les poètes, les

astrologues, les gens de guerre; ils dons ont fabriquées, toi et moi, ce

qui importe bien plus. C'est donc leur faire grand tort que de déguiser

leurs noms, quand on devrait les chanter en _sol_, _fa_.

_La nourrice._--La chose est claire.

_La commère._--Maintenant, à mon homme au coup de marteau. Dès que je

l'eus ragaillardi à l'aide du caca de l'oiseau, il me prit la main

et me refermant le poing y laissa un ducat. Moi, avec ce «Non, il ne

faut pas; j'en ferais bien d'autres pour Votre Seigneurie,» que les

médecins et les maquerelles ont toujours dans la bouche, je mis le ducat

dans ma poche et me tournant vers notre homme d'un air plus amical

qu'auparavant:--«Je vous promets et je vous jure», lui dis-je, «de faire

tout mon possible»; mais à mon «peut-être», à mon «mais», il pâlit et

s'écria:--«Pourquoi mettre un peut-être et un mais?--Parce que», lui

répondis-je, «l'affaire est difficilissime et périculosissime.» Je

ne disais pas cela pour rire, aucune maquerelle ne s'y était encore

risquée, à cause qu'elle avait un frère soldat dont la barbe et l'épée

auraient fait frissonner l'été et donné la sueur à l'hiver. Lorsqu'il me

voit au bout du compte esquiver sa volonté, il me plante un autre ducat

dans la main et tout en disant: «Vous faites trop», je le mets à côté de

son camarade, puis j'ajoute: «Ne craignez rien; j'ai songé à une malice

qui sera bonne et profitable; c'est-à-dire je n'y ai pas encore songé,

mais je vais y songer cette nuit et je la trouverai pour sûr. Dites-moi

donc son nom, où elle demeure, de quelle famille elle est.» Il se met à

mâchonner de l'absinthe, se tortille et ne se fie pas d'abord à me le

dire; puis il fait un effort et me le confie.

_La nourrice._--Dépêche-toi donc.

_La commère._--Doucement, nourrice, il faut conter les choses de la

manière qu'elles sont arrivées. En entendant prononcer le nom de la

divine, je pince les lèvres, j'arque les sourcils, je plisse le front et

avec un grand soupir je tire les deux ducats du fond de ma poche, je les

regarde, je les retourne et je fais mine d'être en suspens si je dois

les rendre; lui, qui ne tient pas du tout à les ravoir, sue à grosses

gouttes. Je lui dis alors:--«Mon cher signor, ce sont là des affaires à

nous miner de fond en comble; si c'eût été n'importe quelle autre, je la

mettais dans votre lit avant huit jours.» Ici, il faut que je te dise la

vérité: un petit ducat, qu'il envoya rejoindre les autres, me décida;

je lui promis de réussir et lui enjoignis de passer le lendemain, après

vêpres, devant la maison de sa belle.

_La nourrice._--Tu fis bien.

_La commère._--La jeune dame était veuve, prête à se remarier, et je le

savais bien, puisque j'avais la main dans son mariage. Je prends donc

une corbeille pleine de frisettes absolument semblables à ses cheveux

et je vais aussitôt frapper chez elle. Pour te dire tout, je n'étais

pas sans avoir quelques privautés au logis, et le bon ami ne l'ignorait

pas, mais il feignait de ne pas le savoir, me voyant feindre de n'avoir

aucune connaissance de ce côté. Comme je frappais, ma bonne étoile

voulut que ce fût elle qui tirât le cordon, croyant que j'étais une

juive que sa mère avait envoyé chercher pour qu'elle apportât justement

des frisettes.

_La nourrice._--On tombe juste par hasard sur une chose qu'il ne serait

pas possible de rencontrer en un an.

_La commère._--C'est vrai. J'avais le pied sur le seuil, lorsque avec

une vive allégresse elle dit à sa maman:--«Bonne chance nous arrive:

voici la commère.» Moi, je monte aussitôt l'escalier et je fais mille

salutations à la maman, qui se montrait sur le palier, je touche la main

à la fille et je m'assieds, tout essoufflée, ayant peine à reprendre

vent. Après un moment de repos, j'ouvre la corbeille et je dis:--«Mes

belles dames, ne vous laissez pas échapper des mains ces frisettes-là;

vous pourrez les avoir pour un morceau de pain», et m'approchant à

l'oreille de la vieille, je lui dis: «Elles viennent d'une marquise.»

En ce moment je ne sais qui appelle la mère et je reste seule avec la

petite veuve. Tu peux croire si je lui fis compliment de sa grâce, de

sa gentillesse, de sa beauté. «Quels yeux vifs! quelles joues fraîches!

quels sourcils noirs! quel front large! quelles lèvres de roses!» lui

disais-je, et j'ajoutais: «Quelle douce haleine! quelle gorge! quelles

mains!» Elle riait, en se trémoussant. Mais voici que la maman revient,

toute troublée, et, selon ce que j'appris plus tard, son émoi avait pour

cause certaine personne qui était venue défaire le mariage. Cet accident

ne rompit nullement mes intrigues, car la veuve me dit:--«Revenez

demain; je veux les avoir à tout prix.» Je reviens; la mère était avec

une femme qui voulait raccommoder le mariage et je restai trois heures

d'horloge avec la veuve, qui me donna à goûter, m'emmena dans sa chambre

et me dit:--«Laissez-les-moi; maman les achètera pour sûr.» Moi qui ne

cherchais pas autre chose, je les lui laisse et, comme elle se mettait

à la fenêtre avec moi, je m'écrie:--«La belle vue! quelle rue, bon

Dieu! Il ne passe peut-être personne par ici. Non!» Au moment où elle

se penchait gentiment, regardant de côté et d'autre, j'aperçois son

amoureux fou et je me prends à lâcher un éclat de rire le plus démesuré

et le plus bruyant qu'on ait jamais ouï; je riais, je riais, je riais!

et plus je riais, plus je redoublais de rire, de sorte que la veuve,

sans savoir pourquoi, se mit à rire aussi et tout en riant me dit:--«De

quoi riez-vous donc? dites-le-moi, si vous me voulez du bien.» Je ne lui

réponds que par des ah! ah! ah! et je lui donne une envie de le savoir,

une envie à marquer le fruit d'une femme qui aurait été enceinte.

_La nourrice._--Que signifiaient tes éclats de rire?

_La commère._--Elle avait beau me supplier, moi je ne faisais que rire,

et bien sûr, nourrice, l'estrapade que me donnait la douceur de ses

supplications aurait ébranlé un de ces traîtres larrons qui, attachés à

la corde, refusent de fléchir, quelle que soit l'amertume des menaces

du bargello et du gouverneur; de même que du gredin on ne peut rien

tirer, sinon des cris, de même elle ne tira rien de moi, sinon des

éclats de rire. Mais je n'en suis encore qu'aux fariboles.

_La nourrice._--Quelles fariboles?

_La commère._--Je ne revins pas le lendemain du jour aux éclats de rire,

et le surlendemain encore moins, car la seconde fois que j'y retournai,

je parvins de la plus jolie façon à lui montrer celui qui, cuisant tout

de bon, usait le pavé de la rue à force d'y passer continuellement,

sans qu'elle y eût jamais fait attention. J'avais si bien mis la puce

à l'oreille de la veuve qu'elle ne put dormir de la nuit du désir de

savoir pourquoi je riais, et qu'elle se mit à faire le compte de tout

ce qu'elle pouvait avoir de défauts, pensant que c'était cela qui me

faisait rire. Elle en rompit la tête à sa mère et la décida, non pas à

m'envoyer chercher, mais à me venir voir en personne; la maman poussa ma

porte juste au moment où j'informais l'amoureux de sa fille de tout ce

que j'avais fait, et, comme il m'avait vue avec elle à la fenêtre, il

avala cinq ou six bons contes que je lui fis tout exprès.

_La nourrice._--Donnes-en, donnes-en au benêt.

_La commère._--En apercevant la maman, je lui dis avec une révérence

ruffianesque: «Votre humanité fait honte à mon ânerie, qui supporte

qu'une dame comme vous daigne visiter son humble servante dans un

taudis.» Elle, en femme inquiétée de sa fille restée veuve la première

année de mariage, me prie de venir chez elle tout de suite. Je m'avisai

bien que mon rire à gorge déployée l'avait mise en suc et je lui

répondis:--«J'y vais à l'instant»; mais je n'y allai pas du tout pour

qu'elle n'en eût que plus envie de me voir venir.

_La nourrice._--N'informas-tu pas le galant du but que tu avais en

poussant tes éclats de rire?

_La commère._--Tu penses bien que si.

_La nourrice._--Et à quoi servaient-ils, ces rires?

_La commère._--A ce que ma ruffianerie allât tout droit au SALVUM ME

FAC. Je redoutais le frère, qui venait quelquefois à la maison; j'avais

encore peur que la mère soupçonnât la malice et je craignais que la

veuve, dès qu'il serait question de son homme, m'arrachât les yeux avec

ses doigts; voilà pourquoi j'usai du moyen que tu vas voir.

_La nourrice._--Ruse triomphe de prudence et prudence ne triomphe pas de

ruse.

_La commère._--Je me rendis chez elle à deux jours de là, ayant bien

soin dans l'intervalle d'enguirlander son nouveau transi de feuilles

d'espérance, c'est-à-dire de feuilles plutôt vertes que sèches. Dès

que je me trouvai en sa présence:--«Heureuse qui peut vous voir!»

s'écria-t-elle.--«Ma fille et ma patronne», répliquai-je, «malheur à

celle qui est née pauvre et malchanceuse! Il faut que je me crache dans

les mains si je veux manger et boire, et Dieu sait combien de fois je

jeûne sans en avoir fait le moindre voeu. Mais pourvu que mon âme soit

sauvée, je n'ai nul souci du corps.» La mère, pendant que je contais

à sa fille mille bêtises, était occupée dans une autre chambre aux

affaires du ménage. Je vais donc à la fenêtre et je me remets à rire,

à rire comme auparavant: elle accourt vers moi, se penche par-dessus

mon épaule, et me passant un bras autour du cou me baise, puis me

dit:--«Vrai, vous m'avez mise en soupçon, avec les rires que vous

faites, et je n'ai pu en dormir ces nuits dernières de l'envie qui

m'est venue de savoir pourquoi vous riez si fort en me regardant et en

regardant notre rue.»

_La nourrice._--Que de détours!

_La commère._--Voici que notre homme passe juste au moment où elle me

questionnait, et je me remets à rire de plus belle; on aurait dit que

j'allais en crever.--«Eh! commère», fit-elle, «tirez-moi d'inquiétude,

ne me tenez pas davantage à la torture; eh! dites-moi ce qui vous fait

rire.»--«Madonna, je ne puis vous le dire», répliquai-je; «non, sur ma

foi. Si je pouvais en ouvrir la bouche, je ne me ferais pas prier, non

vraiment, Dieu me garde!» As-tu jamais vu un de ces mendiants importuns

plus tenaces que ne l'est l'ennui?

_La nourrice._--Oui, j'en ai vu.

_La commère._--Tu vois ce pauvre, en dépit de ton peu de charité,

t'arracher l'aumône de la main, et tu la vois par la même occasion

m'arracher de la bouche la cause de mes éclats de rire. La vérité, c'est

que je lui fis faire d'abord mille serments de n'en point souffler mot,

de ne s'en point courroucer et de me pardonner. Après qu'elle m'eut fait

serments sur serments, sans oublier ce «Que le diable soit le maître de

mon corps et de mon âme!» qu'on dit lorsqu'on veut obliger quelqu'un à

vous croire, je lui dis:--«Un gros bêta, bêta, stupide quand il veut

des choses impossibles, car pour tout le reste c'est un gentil, un

charmant garçon, qui me voyant sortir de cette maison, qui m'est offerte

par votre gracieuseté, non à cause de mes mérites, ne fait plus que

courir après moi, et parce qu'il est des plus nobles, des plus galants

et des mieux tournés de la ville, il a eu l'audace...» ici, je coupai

ma phrase, pour faire languir la belle, et après m'être un peu laissé

prier, je poursuivis: «Il a eu l'audace de me prier de faire auprès de

vous une commission.»

_La nourrice._--O maîtresse des écoles, école des maîtresses!

_La commère._--«Comment, que je lui fasse une commission pour vous»,

lui répondis-je; «suis-je donc une ruffiane?--Hein? quoi?» murmurait la

veuve.--«Vous mériteriez que je le dise à son frère. Allez-vous-en donc

à vos affaires; allez-y, vous dis-je; sinon vous vous en repentirez.

Madonna, je suis votre servante et femme à lui montrer quelle est votre

vertu et la mienne.» Voici qu'elle se met à rougir en m'entendant

narrer ma perfide histoire, et après être restée un peu bouleversée,

elle me dit:--«N'en parlez à qui que ce soit.--Un signe de vous suffit

pour que j'obéisse», répliquai-je; «mais le pauvre garçon ne peut pas

durer; parce qu'il est beau jouteur, sauteur, chanteur, compositeur,

danseur, dénicheur de toutes les jolies modes, une cassette à joyaux et

un coffre-fort à écus, il lui semble que vous êtes forcée de mourir pour

lui; le pauvre fou! le pauvre sot! Maintenant, que Votre Seigneurie me

rende les frisettes! celle à qui elles appartiennent me les redemande,

elles ou l'argent.» La veuve ne me répondit rien, absorbée dans ses

pensées; puis elle lève les yeux sur moi qui, voyant au même instant

l'amoureux sans trêve passer devant la porte, ne ris plus cette fois,

non; d'une mine d'excommunié, j'empoigne un pavé laissé là par la

servante, qui s'en était servie pour casser des noix, et je fais mine de

vouloir lui en briser la tête. La veuve me retient le bras avec un «Non,

pour l'amour de Dieu!» et se met à soupirer; je me dis en moi-même: «Je

te tiens»; et sans plus vouloir emporter les frisettes ni rester plus

longtemps, je dégringole l'escalier, feignant d'avoir oublié de fermer

la porte. Je retrouve celui qui, dans l'incertitude d'une bonne ou d'une

mauvaise nouvelle, aurait voulu avoir une centaine d'oreilles pour

m'écouter et en même temps être sourd, et je lui rends la vie en lui

montrant joyeuse mine. Quand je lui eus tout narré, je lui vis dénouer

son mouchoir et m'allonger des ducats sans compter, comme en allonge à

son avocat celui qui vient d'obtenir sentence en sa faveur.

_La nourrice._--Si l'on m'avait dit, il y a deux jours: «La plus avisée

caboche de femme qui soit au monde est sur le point de mourir», j'aurais

couru aussitôt me confesser, croyant que l'avis était pour moi; mais

non, c'eût été à toi d'aller à confesse.

_La commère._--Ce fut à moi de retourner près de la veuve qui, en

m'écoutant parler des talents et des richesses de l'amoureux d'un air

qui semblait fait pour s'en moquer, commença néanmoins à tourner vers

lui ses idées, de même que les tourne n'importe quelle autre femme vers

les ducats qu'elle voit un homme manier. Elle me remmène bavarder avec

elle, je suis de nouveau prise de rires plus visibles que jamais et,

dans un intervalle de calme, je lui dis: «Faut-il vous l'avoir?» Le

galant, le dieu d'amour, voulait me ficher, bien mieux, il m'a fichu

dans le corsage une lettre qui a parfumé toute l'église où je la jetai,

avec ses odeurs; et quelle suscription elle portait, à l'encre d'or!

Je crois que je ne pourrai pas me retenir de faire quelque malheur. Je

suis en une triste situation à cause de cet homme-là; il me suit à la

piste, me harcèle de l'aiguillon et je ne puis bouger d'un pas sans

avoir ce chien sous la queue. Par cette croix, madonna, croyez-moi,

puisque je vous le jure, j'ai été sur le point de prendre la lettre et

d'en faire..., je ne veux pas dire quoi.--Il fallait le faire, dit-elle;

mais dans le cas où il voudrait vous la redonner, apportez-la-moi, nous

en rirons un peu ensemble.» Chère nourrice, je lui apportai l'histoire

et, comme elle eut remué une montagne, elle la remua, elle; il y eut

de conclu un mariage d'un autre genre que celui qu'on cherchait à

conclure par le moyen d'une infinité d'intermédiaires, et, par ainsi, ma

dextérité vint à bout de la chasteté, en maquerellant sans maquereller,

ce qui est un métier plus subtil que de tisser de la soie, un métier

savant, louable et de toute sécurité.

_La nourrice._--Voilà le point.

_La commère._--Vint à moi un galant gentilhomme qui, à force de lorgner

une dame de la ville, une fort grande dame, s'en échauffa, sans en

penser plus long, et me dit que, si je voulais, je pouvais le mettre au

paradis; après m'avoir avoué le pourquoi et le comment de ses désirs,

il me donne un ducat, deux ducats et s'y prend si bien que je lui

promets de parler à la susdite dame. Il voulait m'indiquer l'église où

elle allait à la messe, l'autel où elle s'agenouillait, le banc où elle

s'asseyait. Je lui coupe la parole dans la bouche, en m'écriant: «Je

sais-bien qui c'est, je connais l'église, l'autel et le banc, mais je

ne suis pas une maquerelle. Néanmoins, Votre Seigneurie me paraît, à

sa mine, un homme à obliger et, avant demain soir, je vous consolerai

en vous apportant quelque bonne petite nouvelle.» L'honnête garçon,

le charmant garçon, était étranger: ne nous connaissant nullement,

nous autres maquerelles, il se laissa donner à entendre que je m'étais

abouchée avec elle et qu'elle m'avait répondu: «S'il tardait un peu

plus, j'allais lui envoyer faire la déclaration qu'il vous envoie me

faire.»

_La nourrice._--Qui croit sans garantie n'a guère d'esprit.

_La commère._--Tu penses s'il tenait dans sa peau de se voir ainsi aimé.

L'allégresse tenait cour plénière dans la grande salle de sa poitrine et

le coeur lui dansait le ballet de ses noces imaginaires. A cette heure,

moi, qui le trouvais si bon enfant, je lui fabrique un bout de lettre du

dernier galant, où je lui disais, aux lieu et place de la susdite: _«Mon

cher seigneur, quand pourrai-je jamais être quitte de l'obligation que

j'ai à la fortune, aux étoiles, aux cieux, aux planètes, qui m'ont rendu

digne d'être la servante de votre courtoisie? Je puis me dire heureuse,

puisqu'un si joli garçon que vous me permet de l'adorer. Hélas!

infortunée que j'étais, si vous ne vous fussiez trouvé aussi tendre que

beau, aussi beau qu'aimable! Les dames de toutes les villes devraient

m'envier votre amour, et, si je parviens à en jouir, je ne troquerais

pas mon sort contre le sort d'un empereur. Dans le cas où vous ne

viendriez pas cette nuit à l'endroit et à l'heure que vous indiquera la

fidèle porteuse de cette lettre, soyez sûr que je me tuerai.»_ Pour que

le papier semblât humide de ses larmes, je l'aspergeai de gouttes d'eau

et, après avoir fait toutes les cérémonies de la suscription et de la

souscription, je la lui portai.

_La nourrice._--Ah! ah! eh! eh!

_La commère._--Si j'avais eu autant d'écus que je reçus de remerciements

et de bénédictions, et la lettre de baisers, quelle aubaine! Il

tremblait de joie et ne pouvait ouvrir le billet; il l'ouvrit pourtant

et le lut, s'arrêtant à chaque mot pour me dire: «Commère, je ne serai

pas un ingrat et je ferai voir à Sa Seigneurie quel homme je suis.» Je

lui rends grâces et je lui fais savoir qu'il ait à se trouver à huit

heures à tel endroit, qu'il m'y attende. Après en avoir soutiré deux

autres petits ducats, je laisse là le _Beatus viro_ qui envoie chercher

le barbier et se fait faire une tête à l'antique à l'aide de papillotes

et de fers chauds qu'il portait toujours sur lui; puis il change de

chemise, se parfume des pieds à la tête, se revêt d'un pourpoint de

velours violet constellé de galons et de fils d'argent battu, et soupe

uniquement d'oeufs frais et de cardons, avec du poivre à pleines mains.

Tout en bavardant, plein de cette assurance que l'on voit à un homme qui

vient de recevoir une nouvelle à son gré, il envoie quelqu'un faire le

guet et écouter l'horloge. Six heures sonnent, voici qu'il ne peut durer

au bout du licou; il prend sa cape et son épée, jette un coup d'oeil sur

un collier de douze ou quatorze ducats environ, qu'il portait grâce à ce

qu'il le devait, ainsi qu'à un petit rubis servant de pendeloque, d'une

valeur de cinq ou six ducats, et sort de son logis, emmenant avec lui un

vaillant laquais. Sept heures sonnèrent comme il arriva au rendez-vous:

je ne viens pas; huit heures sonnent, je ne me montre pas davantage.

_La nourrice._--Son lot sera d'attendre le retour de la colombe, je veux

dire du corbeau.

_La commère._--Écoute donc. Quand huit heures sont sonnées, il se met

à dire à son valet:--«Tu n'as pas bien compté; Christ lui-même ne

pourrait faire que ce fût autre chose que sept heures.»--«Maître, c'est

huit heures», réplique celui-ci.--«Grosse bête, c'est sept heures»,

affirme notre homme; il se promenait de long en large et, au moindre

petit bruit qu'il entendait, s'écriait: «La voici; elle n'aura pas pu

venir plus tôt.» En parlant de la sorte, il fait encore deux tours en

avant, en arrière, puis s'arrête et dit au valet: «Je suis bien sûr que

la vieille est venue me trouver à la bonne foi, sans tromperie aucune;

mais il arrive souvent des empêchements, on ne peut s'en aller comme

on voudrait; je pense à moi qui, parfois, vais mettre mon habit pour

sortir et me trouve retenu deux heures par quelqu'un qui vient me voir.»

_La nourrice._--Il se le faisait gober à lui-même.

_La commère._--Au milieu de ses rêvasseries, voilà neuf heures qui

se décrochent.--«Putain de Vierge!» s'écrie-t-il, «si je suis bafoué

à la face du ciel, si cette coquine de maquerelle m'a fait poser là,

je lui flanquerai tant de coups, je lui en flanquerai tant... Sois

tranquille, sois tranquille! Suis-je de ceux qu'on berne, hein?» Puis

il se remit à se promener et il soufflait comme un homme qui s'est

aperçu qu'on lui plante des cornes. Il lui semble cependant que je ne

devais ni pouvais lui manquer de parole et, après avoir fait trois pas

en avant pour retourner chez lui, il en faisait quatre en arrière pour

revenir où il devait m'attendre. En allant et venant de la sorte, il

ressemblait, non pas à l'un de ces buffles qui courent au palio, mais

à l'un de ceux qui ne savent quel est le meilleur, de marcher ou de

rester en place. Gianicco, pendant ce temps-là, le tourmentait à son

aise, lui rôtissait de son souffle aigu les oreilles et la figure, lui

mordait les lèvres et lui tirait de la bouche d'étranges et stupéfiants

blasphèmes. A la fin, bien éclairé par les huit heures, les neuf heures

et les dix heures sonnées, il s'en retourna d'où il était venu, en

poussant des «hélas!» tout le long du chemin, et jetant son épée et

sa cape par terre, grinçant des dents, s'écria: «--Ne lui couperai-je

pas le nez? Ne lui flanquerai-je pas deux cents estafilades! Ne lui

mangerai-je pas une joue avec mes crocs! Sale coquine de maquerelle!» En

se couchant, il faisait craquer le lit à force de se retourner tantôt

sur un côté, tantôt sur l'autre, se tortillait comme une couleuvre

entre les draps, se grattait la tête, se mordait les doigts, donnait

des coups de poing dans le vide et faisait d'horribles lamentations.

Pour passer sa rage, il appela son hôtesse et la fit coucher avec lui;

mais comme c'est quelque chose d'incroyable ce dégoût que l'on a pour

une femme à qui l'on vient de faire cela pour apaiser le tourment dont

vous fait souffrir celle qu'on aime, aussitôt l'affaire finie, il

la chassa d'auprès de lui, ne pouvant plus la sentir à son côté, et

attendit le jour qui, à son estimation, mit un mois à paraître. Sitôt

qu'il fit clair, voilà notre homme qui saute en bas du lit et accourt

chez moi; je le reconnais à sa façon de frapper comme un enragé et je

vais lui ouvrir. Il entre et je l'entends fulminer: «Est-ce ainsi qu'on

me traite, hein? A qui crois-tu donc avoir affaire, hein?--A l'un des

plus honnêtes et des plus courtois seigneurs de l'Italie», que je lui

réponds, «et je suis stupéfaite de voir Votre Seigneurie se précipiter

avec cette fureur sur son affectionnée servante. Maintenant, j'en veux

faire le voeu, oui, j'en veux faire le voeu, pour sûr; va, mets-toi

dans l'embarras pour de grands personnages, va! Je l'ai attendu jusqu'à

l'aube, je me suis gelée du froid qu'il faisait pour vous obliger, et

c'est comme si je n'avais rien fait.»

_La nourrice._--Oh! la bonne histoire; tu paraissais encore avoir

raison, par-dessus le marché!

_La commère._--Il me réplique: «J'ai compté six heures, sept heures,

huit heures, neuf heures, dix heures, et vous n'êtes pas venue.--Quand

donc êtes-vous parti? lui demandai-je.--Au dernier coup de dix

heures.--Juste comme le dernier coup sonnait, je suis arrivée, et puis

attends, attends toujours: je pouvais attendre! S'il faut tout dire à

Votre Seigneurie, j'ai lavé votre dame de mes propres mains, à l'eau de

rose et non à l'eau pure, et en lui épongeant les seins, la poitrine,

les reins, le cou, je m'émerveillais du satin et de la blancheur de sa

peau. Le bain était tiède, le feu allumé, et c'est moi qui suis cause

de tout le mal parce que en lui lavant les cuisses, les fesses et le

mignon, je fus prise d'une défaillance, au milieu de la douce volupté

que j'éprouvais. Oh! quelles chairs délicates, quels membres blancs,

quel friand morceau dont ne tâtera plus personne! Je l'ai palpée, je

l'ai baisée, je l'ai maniée pour la dernière fois et toujours en lui

parlant de vous.» Pourquoi te prolongerais-je l'histoire? Je mis notre

homme en belle humeur et, comme son pied d'escabeau se redressait, il

se laissa tomber sur moi et il m'en administra une dont on pouvait dire

en veux-tu, en voilà.

_La nourrice._--Tu me feras crever; ah! ah! ah!

_La commère._--Combien m'en suis-je fourré par le bec depuis que

j'existe, de cette façon-là! En somme, les bons morceaux, ce sont les

cuisiniers qui se les ingurgitent, et nous autres maquerelles nous avons

en maquerellant le même plaisir que le gars qui fait les gaufres, à

savoir qu'il mange celles qui se cassent; nous sommes comme les bouffons

qui prélèvent leur vêtement et leur nourriture sur les habits et la

table des seigneurs. Dès qu'il se fut apaisé et soulagé sur moi, il eut

tant de déplaisir à me voir sourire de la chose qu'il prit la fuite sur

l'heure et à l'instant et que je ne l'ai jamais revu.

_La nourrice._--Qui donc n'aurait pas pris la fuite?

_La commère._--Je vais t'en conter une autre, grâce à laquelle fut sur

le point de s'exaspérer un grand personnage. L'homme dont je te parle

s'éprit d'une jolie petite femme, pas si fluette pourtant qu'on ne

la retrouvât dans le lit, une gentille mignonne, toute esprit, toute

grâce; avec ses oeillades d'un certain genre, ses aimables risettes, ses

gestes câlins, ses façons, ses manières, sa démarche, elle ensorcelait

le coeur d'un chacun. Le susdit personnage s'enflamma à première vue

et, à force de faire de la dépense avec elle et avec moi, il parvint

à la posséder. Je le laissai prendre cinq ou six fois son plaisir,

mais de jour, tantôt de bon matin, tantôt sur le soir, aujourd'hui à

none, demain à vêpres, de sorte que cette fureur d'amour dont il avait

d'abord fait parade pour l'avoir lui passa subitement, et qu'il lui

prodiguait des caresses plutôt par beau semblant que par grande passion;

ce fut presque pour en rire qu'un jour il la pria de venir coucher avec

lui, ce dont elle me fit confidence. Je m'avisai de le faire un peu

jeûner, pour qu'il en vînt mieux à nos fins, et je dis à la belle de

lui promettre qu'elle se trouverait à six heures dans la maison d'une

sienne voisine. Je le fis de la sorte droguer six nuits de suite; la

première s'écoule sans trop d'ennuis; à la seconde, un tantinet de

désir fait son apparition; à la troisième, le four commence à chauffer

et les soupirs se mettent en branle; à la quatrième, la colère et la

jalousie lui font battre la campagne; à la cinquième, la rage et la

fureur lui mettent les armes à la main; à la sixième et dernière,

tout le mobilier vole en éclats, la patience est à bout, l'intellect

déraisonne, la langue va d'estoc et de taille, l'haleine brûle, la

cervelle se dérange; il rompt la bride des convenances et se précipite

par la maison avec des menaces, cris, gémissements, larmes, désespoir,

puis se plante là, toujours à attendre, plus enfiévré de passion que

n'avait montré l'être celui qui m'avait fait l'affaire en attendant

celle qui ne devait jamais venir. Il se prend à croire que si elle ne

vient pas, c'est parce qu'il ne m'a pas donné assez d'argent; il me le

dit, m'en donne, m'en promet d'autre et me caresse, tout en menaçant;

puis trouve moyen de parler à son amoureuse et la voit lui jurer avec

larmes que ce n'est pas sa faute, que sa mère la surveille. «La potion

que vous m'avez procurée pour la faire dormir», lui dit-elle, «lui a

paru bien amère lorsqu'elle y a goûté, ce qui fait qu'elle a conçu un

soupçon et qu'elle ne s'endormirait pas pour tout l'or du monde avant

de me voir couchée.» Elle lui promit néanmoins de venir, pour sûr et

certain, la nuit prochaine; elle ne vint pas, et c'était à la fois un

amusement et une pitié que de voir un homme de ce rang se mettre à la

fenêtre cent fois en une minute en demandant: «Quelle heure est-il? La

voici qui vient, elle ne peut tarder, je suis sûr qu'elle viendra, elle

me l'a juré sur sa religion.» A chaque chauve-souris qui voletait, il

croyait que c'était elle qui arrivait et attendant encore un peu, puis

un peu plus; lorsqu'une heure se fut écoulée, il se mit à souffler, à

se ronger en dedans, à délirer comme quelqu'un qui entend le bargello

lui dire: «Prends tes dernières dispositions», en même temps qu'il lui

montre le confesseur. L'heure passée depuis longtemps, il se jette tout

habillé sur les draps et, qu'il se mette à plat-ventre, sur le dos, sur

les flancs, nulle part il ne trouve assez de repos pour pouvoir fermer

les yeux; sa pensée est toujours avec celle qui se moque de lui. Il se

lève, se promène par la chambre, retourne à la fenêtre, se recouche et,

au moment où il va s'endormir, se réveille, brisé de fatigue; alors

il s'habille en soupirant, le jour étant déjà haut. L'heure de manger

arrive; mais l'odeur de la viande lui pue, lui ôte l'appétit; il essaye

de manger une bouchée et il la crache comme si c'était du poison; il

évite ses amis; si l'un d'eux chante, il croit qu'on se moque de lui;

si un autre se met à rire, il se fâche; il ne se peigne plus la barbe,

ne se lave plus le visage, ne change plus de chemise; il erre, seul,

et pendant que ses pensées, son coeur, son esprit, son imagination, sa

cervelle se perdent dans les rêvasseries, il s'arrête, plus mort que

vif, bâtit des jardins en l'air et ne se décide à rien; il écrit des

lettres, puis les déchire; envoie des messages, puis s'en repent; tantôt

prie, tantôt menace, espère, désespère et toujours déraisonne.

_La nourrice._--Je me sens toute bouleversée de t'entendre raconter

ce que tu me racontes. Malheur à qui éprouve de tels tourments! C'est

d'un cruel martyre qu'Amour flagelle ceux qui aiment. O Dieu, dans quel

état se trouve l'infortuné! Tout lui déplaît, le miel lui semble amer;

le repos est pour lui une fatigue; il jeûne en mangeant, il a soif en

buvant, il veille en dormant.

_La commère._--Au bout de dix ou douze jours, si tu l'avais vu, tu

l'aurais comparé à n'importe quoi plutôt qu'à un homme; il ne se

reconnaissait pas lui-même dans son miroir. Bien sûr, je ne lui avais

pas infligé tant de tours de corde parce que je lui en voulais; non,

mais j'étais bien aise d'essayer si c'était une bonne recette pour

mettre aux hommes martel en tête. Maintenant, nourrice, puisque la

recette a opéré, emploie-la, et tu auras tout ce que tu voudras des gens

que tu sauras mettre dans un état pareil.

_La nourrice._--N'en as-tu pas eu pitié ensuite?

_La commère._--Si, tu t'en doutes bien.

_La nourrice._--J'en suis contente.

_La commère._--Je la fis venir coucher avec lui nombre de fois; lorsque

je lui voyais tenir le poing trop serré à mon égard, je raccourcissais

les rênes de la haquenée; s'il déliait les cordons de la bourse, je

rendais la bride.

_La nourrice._--Moi aussi je rendrai ma bride quand un homme comme

celui-là ouvrira la main.

_La commère._--Fais comme cela, si tu veux bien te gouverner; il opère

des miracles l'homme qui parvient à recouvrer sa maîtresse. C'est

la vérité; sitôt qu'il la rebaise et la rembrasse, les couleurs lui

reviennent sur la figure, la vigueur dans les membres, la joie sur le

front, le rire dans les yeux et dans la bouche la faim, la soif et la

parole; il reprend goût à ses amitiés; la musique, les danses, les

chants lui plaisent, et pour te dire tout d'une haleine, il ressuscite

plus vite qu'il n'était mort.

_La nourrice._--Amour, malheur à qui tu es contraire!

_La commère._--Venons-en à des choses plus gaies. Il y avait certain

muguet qui n'aurait pas concédé la main droite à la beauté du

Parmigiano, camérier du pape Jules; un de ses valets lui ayant dit que

toutes les courtisanes et nobles dames de la ville se retenaient de

ne pas se jeter par les fenêtres sur son passage, par amour pour lui,

il acheta autant de paillasses et de matelas qu'il put trouver, dans

l'intention de les faire porter derrière lui partout où il allait, de

peur de les laisser se casser le cou lorsqu'elles se précipiteraient.

Il décochait des sourires à toutes, il faisait avec toutes le trépassé,

était continuellement en sérénades, écrivait à toute heure quelque

nouvelle lettre d'amour, lisait toute la journée des sonnets et

subitement se mettait à vous quitter pour courir après quelque porteuse

de poulets. Comme il avait besogné des yeux toutes les femmes, il était

connu jusque derrière les Blanchi. Je lui en jouai une, à celui-là, et

une douce, douce!

_La nourrice._--Je veux être ton esclave à la chaîne; je me croirais une

comtesse si je voyais jeter dans les latrines un de ces maroufles, et

combien y en a-t-il!

_La commère._--Il venait tous les matins à la Pace, se plaçait toujours

aux endroits les plus honorables et guignait de l'oeil toutes les

femmes; tu aurais dit en le voyant mugueter: «Celui-là leur met le bât à

toutes.» Moi, après m'être aperçue qu'il écoutait ce dont nous parlions,

je dis à ma compagne: «Le hibou nous espionne; ne te trouble pas et fais

semblant de t'émerveiller de mes paroles.» Cela dit, je hausse un peu la

voix et j'ajoute: «Je suis pour le restant de mes jours toute étourdie,

à cause des cassements de tête que me donne ce dal Piombo, qui est un si

grand peintre. Je lui ai montré le doigt, et il a pris le doigt et la

main.--Comment cela?» me demanda-t-elle. «--Je lui ai procuré à faire

l'autre jour le portrait d'une charmante, non, d'une miraculeuse jeune

fille; cela m'a coûté un mal de chien, mais il m'en a payée: la vérité

se doit toujours confesser. A cette heure, il est sans cesse sur mes

épaules, pour la peindre de nouveau, quoiqu'il l'ait eue déjà tant de

fois; il l'a fait poser pour l'ange Gabriel, pour la Madone, pour la

Madeleine, pour sainte Apollonie, pour sainte Ursule, pour sainte Lucie,

pour sainte Catherine, et je l'excuse, car elle est bien belle, je te

l'assure.» Le bélître, qui avait les oreilles ouvertes à deux battants,

dès que j'eus quitté mon amie après nos bavardages, me suit à la piste;

si je marche, il marche; si je vais doucement, il ralentit le pas; si

je m'arrête, il s'arrête, tousse un brin, s'éclaircit la voix, salue un

passant d'une voix si haute que je l'entends, et fait mille gestes pour

que je le remarque. Je laisse alors tomber mon chapelet et je poursuis

ma route, feignant de ne pas m'en être aperçue; le coïon s'élance d'un

bond, le ramasse et avec un «Madonna! Madonna!» me fait retourner; il

me tend le chapelet, je m'écrie:--«Tête à l'évent que je suis, grand

merci à Votre Seigneurie. Si je puis quelque chose, à votre service»;

et je vais pour continuer ma route. Voici qu'il me retient, me tire à

l'écart et commence à me dire tout le plaisir de m'être agréable; que,

bien qu'il soit jeune encore, je ne l'accuse pas de présomption s'il

recherche mon entremise pour profiter d'une bonne aubaine; que grâce à

tout le bien qu'il m'a entendu dire de celle dont on fait tant de fois

le portrait en ange Gabriel, il en est tombé en un tel feu et en une

telle flamme qu'il est prêt à se pâmer.

_La nourrice._--Oh! tu le faisais monter à l'échelle galamment.

_La commère._--Je lui coupe la parole d'un de ces «Excusez-moi» dont

on use quand on veut parler à son tour, et je réponds évasivement en

concluant que c'est chose impossible que de l'aboucher avec elle; je lui

allègue les convenances, les méfiances, et prenant congé de lui je fais

cinq ou six pas, tout en mâchonnant le «Réfléchissez-y bien», sur lequel

il m'avait quittée; puis je me retourne et lui fais un signe. Il accourt

et me dit:--«Que m'ordonnez-vous, ma mère?--J'ai bon espoir pour vous,

je me suis rappelé que..., suffit, pour l'instant. Faites en sorte de

vous trouver chez moi ce soir, à la demi-heure de nuit, et peut-être,

peut-être... Adieu.»

_La nourrice._--Quel beau tour!

_La commère._--Si tu avais vu la piaffe qu'il faisait et de quel air

majestueux il s'éloigna, ce fou à lier, tu aurais bien ri. Il s'en alla

tout de suite voir à l'horloge quelle heure venait de sonner et, à

chaque ami qu'il rencontrait, il lui posait la main sur l'épaule et lui

disait tout bas, tout bas: «--Je m'en vais tâter ce soir d'un morceau

dont un Duc s'estimerait heureux; n'en parle à personne, je ne puis t'en

dire plus long.»

_La nourrice._--Le bélître!

_La commère._--Voici que l'heure sonne; il arrive et je lui dis:

«Faut-il vous l'avouer? elle vous connaît, ce qui fait qu'elle hésite

pour de bonnes raisons.--Comment, pour de bonnes raisons?» réplique le

nigaud; «ne suis-je pas un homme, hein?--Oui, signor; ne vous emportez

pas», lui répond la commère; «mais elle sait que vous voulez toutes les

femmes, que vous les avez toutes, et elle craint qu'une fois rassasié

vous ne vous moquiez d'elle. Mais moi qui connais les gens en deux coups

d'oeil, j'ai tant fait et tant dit qu'elle sera votre servante.--Non

pas, ma souveraine, par la potta de sainte Isabella! par le chien de la

chatte!» dégaina-t-il. Je poursuivis: «Que Votre Seigneurie le sache:

elle m'avait donné une bague absolument pareille à celle que vous portez

au doigt, afin que vous la preniez pour l'amour d'elle; mais je lui ai

dit: «Non, il veut au contraire vous donner la sienne et que vous la

portiez en signe de la foi qu'il vous jure.» A peine eus-je achevé la

phrase qu'il se mouilla le bout du doigt de la langue et sortit la bague

en me disant: «Vous étiez dans mon sentiment quand vous lui parliez de

la sorte; dépêchez-vous d'aller la lui remettre et d'arranger l'affaire.»

_La nourrice._--Ah! ah! ah! Qui ne rirait de la manière dont tu lui as

flibusté le joyau?

_La commère._--La bague obtenue, je lui promets qu'il coucherait la nuit

prochaine avec sa belle et, après lui avoir encore soutiré cinq Jules,

je le congédie avec un «Portez-vous bien». Puis je me procure une petite

gueuse on ne peut plus suffisante, je la nippe d'effets que je loue, je

la farde, je l'attife bien gentiment, je la mène dans le taudis d'un

mien compère, et je la couche entre les bras du sire qui se met à renier

le ciel, parce qu'un mauvais lumignon, alambiqué d'huile par moi et

toujours sur le point de s'éteindre, ne lui permettait pas de la voir à

son gré. Mais il fut sur le point de prononcer le voeu de se faire moine

quand, une heure avant le jour, je vins le trouver au nid et le forçai

de se dresser sur pied en m'arrachant les cheveux, en m'écriant: «--Nous

sommes découverts, les frères, le mari, les beaux-frères!... Malheureuse

que je suis! misérable!...» Puissé-je faire une triste fin si la peur

qu'il eut ne lui fit pas oublier sa bourse sous le traversin. Il revint

le matin chez moi, pour causer; mais un mien marlou, qui semblait

exaspéré, lui donna tant d'inquiétude que jamais plus il ne se montra.

_La nourrice._--Combien je suis aise que de pareils vantards d'amour

soient traités de cette façon! Venez-y, freluquets, hochequeues,

les femmes ôtent leurs cottes pour vous appliquer sur leur estomac;

bestioles, chie-musc, crache-rubis, museaux de singes!

_La commère._--A l'histoire d'une nonne.

_La nourrice._--Que d'affaires à la maquerelle! il faut qu'elle soit

partout, qu'elle mette la main à tout, qu'elle promette et dépromette,

qu'elle nie et qu'elle affirme.

_La commère._--Cappe! Oui, ce sont de grosses affaires que celles de la

maquerelle! Une maquerelle doit se métamorphoser en tailleur.

_La nourrice._--Comment, en tailleur?

_La commère._--Oui, elle doit ressembler au tailleur, qui toujours

promet. Le voici en train de te couper un habit, une casaque, une paire

de chausses, un pourpoint; et bien qu'il soit certain de ne point

pouvoir te servir non seulement pour le jour qu'il te promet, mais même

pour le lendemain, le surlendemain et le jour d'après, néanmoins il ne

se fait pas faute de promettre, de certifier, et ce qu'il en fait, c'est

pour ne pas se laisser échapper l'ouvrage des mains. Le matin arrive,

et celui qui croit s'habiller à neuf, après l'avoir attendu une ou deux

heures au lit, lui envoie dire qu'il se dépêche:--«Tout de suite, tout

de suite», répond le tailleur; «j'achève de coudre une dizaine de points

qui manquent et j'arrive.» Trois heures sonnent, l'heure du dîner,

puis l'heure de none, et il ne paraît pas; le messire vous le coupe

en quatre, à force de blasphèmes et d'injures. Le rusé tailleur, dès

qu'il a fini, court à la maison du personnage, déplie l'habit, jacasse,

s'excuse, s'humilie, s'enfonce dans ses épaules, donne raison à sa

pratique, souffre tout et ne tient nul compte des épithètes de voleur

et de fainéant qui pleuvent sur lui dès qu'il se montre. Ainsi fait la

maquerelle; elle laisse criailler ceux qui criaillent de ce qu'elle n'a

pas tenu ponctuellement ses promesses faites à crédit, et quand il ne

lui arrive rien de plus que d'être appelée grosse maquerelle, vieille

ribaude, sale truie, c'est un vrai plaisir.

_La nourrice._--Un vrai plaisir.

_La commère._--C'est le portrait ressemblant de celui qui se ronge

en attendant ses habits neufs, l'homme qui voit passer l'heure du

rendez-vous. Il veut étrangler la maquerelle; mais celle-ci, en toute

occurrence, doit faire au particulier qu'elle a dupé le même visage que

fait un hôtelier au voyageur amené à l'auberge par son garçon.

_La nourrice._--Comment, à l'auberge?

_La commère._--Je vais te le dire. Les garçons d'hôteliers s'en vont

tous les soirs à un mille de l'auberge et, s'ils aperçoivent un

voyageur, se mettent à lui dire:--«Signor, oh! messire, venez avec moi;

nous vous donnerons des perdrix, des faisans, des grives, des truffes,

des becs-figues, du Trebiano»; ils lui promettent jusqu'à du suc amer;

et après qu'ils l'ont mené où ils veulent, à peine trouve-t-il quelque

poulet maigre et d'un seul vin. L'homme tempête; l'hôte s'excuse en

lui disant:--«Il n'y a qu'un instant, un monseigneur voyageant à franc

étrier nous a dévoré tout ce que mon valet croyait encore que nous

avions ici.» Force est bien à l'autre, qui est descendu de cheval et qui

a ôté jusqu'à ses bottes, de manger ce qu'on lui donne.

_La nourrice._--Ainsi doit faire le particulier à qui la maquerelle a

promis une signora, une grande dame, et à qui elle sort un petit veau

tout près de devenir vache.

_La commère._--Tu le tiens. Revenons à la nonne, à la soeur, à ta

bigote dont je corrompis la chasteté à l'aide d'un brin de blasphème

et d'un soupçon de serment. Mais de peur de l'oublier, avant de parler

des monastères, je veux t'enseigner un joli coup. Fais obstinément

profession de ne jamais blasphémer ni jurer et tâche de toutes façons

que cela se sache, qu'au milieu de toutes tes imperfections tu as gardé

une vertu bien rare chez une maquerelle, celle de ne blasphémer ni jurer

de rien.

_La nourrice._--Pourquoi dois-je faire ce que tu dis?

_La commère._--Parce que notre but est de tirer des carottes, de faire

croire ce qui n'est pas ni ne peut être. S'il te vient le désir de

tromper ou de duper quelqu'un, étant donné le renom que tu possèdes

de ne blasphémer ni ne jurer, tu n'as qu'à proférer un blasphème et

un serment pour lui faire avaler la bourde, et il te prêtera plus de

créance qu'on ne prête à usure sur des gages d'or et d'argent.

_La nourrice._--Je supplie ma mémoire de me laisser plutôt oublier le

MEMENTO MEI qu'un si sage conseil.

_La commère._--A la nonne, maintenant. Un de ceux qui se délectent

méchamment à planter des cornes sur le front des monastères

s'alambiquait la cervelle pour l'amour d'une petite religieuse, toute

gracieuse, toute mignonne, toute gentille. En dernier expédient, il

vient me trouver, pleurniche autour de moi, me conte ses tourments,

enfin me donne des promesses et de l'argent, ce qui fait qu'à la

mode des charlatans qui s'engagent à vous guérir de toute espèce de

chancre en huit jours, je lui promets d'y aller, de parler, et je me

mets en route. Mais en levant les yeux sur le monastère, je considère

la sainteté du lieu, la hauteur des murailles, le danger d'entrer,

la pudicité des soeurs, et je m'arrête, en disant à moi-même:--«Que

feras-tu, commère? Iras-tu? n'iras-tu pas? Si, si, j'irai; ma foi non,

je n'irai pas. Et pourquoi non? et pourquoi oui?...»

_La nourrice._--C'est toi toute crachée.

_La commère._--«Sur ma parole, je veux m'en retourner à la maison.

Comment, à la maison? Est-ce donc la première fois?...» J'étais ainsi

à me débattre, sitôt que j'examinai le monastère, et comme je tenais à

la main de ces collerettes de toile, tissées de ce menu fil qui ne se

fait pas blanchir, je les replace dans mon corsage et j'ouvre un petit

livre de la Vierge écrit tout entier à la plume, avec des miniatures

enluminées d'ors, d'azurs, de verts et de violets. J'avais eu cet office

d'un chenapan de mes amis, qui l'avait volé à cet évêque d'Amelia, dont

la gale a laissé à Rome un bon souvenir: je le tenais enveloppé dans

une couverture et, sous prétexte de le vendre, j'allais bavarder avec

les soeurs de tous les couvents. Après l'avoir ouvert et regardé, en

m'émerveillant, je le resserre, je me le remets sous le bras, puis je

recommence à inspecter le logis des recluses; comme j'en causais plus

tard à quelqu'un qui avait fait campagne, il me dit que je ressemblais à

un capitaine qui veut livrer bataille à une ville, examine l'épaisseur

des murailles, la profondeur et la largeur des fossés, l'endroit où

les créneaux sont moins garnis de monde, puis donne l'assaut. Quoi

qu'il en fût de ce que j'étais et de ce à quoi je ressemblais, j'entrai

dans l'église et, pour ne pas faire tort à la robe de bure dont je

m'habillais toutes les fois que je mêlais mes ruffianeries aux chastetés

conventuelles, je pris d'abord de l'eau bénite, puis je me jetai à

genoux et, après avoir marmotté un instant, m'être donné quelque MAXIMA

CULPA dans la poitrine et avoir allongé les bras en joignant les mains,

je courbe la tête, je baise le sol, et alors je me relève et vais

frapper au tour. Dès que j'ai frappé comme cela, tout doucement, tout

doucement, j'entends un AVE qui me répond et, en me répondant, ouvre la

grille. Je me renfonce entre mes épaules et je demande s'il n'y a pas

ici une soeur qui veuille acheter le livre du Psalmiste.

_La nourrice._--Tu disais tout à l'heure que c'était l'office de la

Vierge.

_La commère._--Ne peut-on pas avancer une erreur et être laissée en

repos?

_La nourrice._--Plût au ciel qu'on y fût laissé aussi bien pour avoir

avancé deux vérités!

_La commère._--A la bonne heure, donc. Quand la tourière entend que je

veux vendre le livre, elle s'élance dans le couvent et n'y reste pas

longtemps sans revenir vers moi avec un troupeau de jeunes soeurs; on

me fait entrer et voici que je lâche un soupir en disant: «--Jamais je

ne mets les pieds dans un monastère sans que mon âme frémisse; rien que

l'odeur de sainteté, de virginité qui s'exhale de votre église opère ma

conversion et me fait regretter mes péchés. Enfin, vous êtes dans le

paradis, vous n'avez aucun embarras d'enfants, de maris, de mondanités:

vos offices, vos vêpres vous suffisent, et la récréation que vous prenez

dans votre jardin, dans votre vigne, vaut mieux que tous les plaisirs

dont nous jouissons.» Cela dit, je vais m'asseoir à côté de celle pour

qui j'étais venue; j'ôte le livre de son enveloppe, je rencontre la

première miniature et je la lui montre; aussitôt toutes les autres font

cercle autour d'elle.

_La nourrice._--Je les vois regarder le livre et je les entends babiller.

_La commère._--Le cercle fait, elles reconnaissent Adam et Ève, et en

voici une qui s'écrie: «--Maudit soit ce vilain figuier ou plutôt ce

traître de serpent qui tenta la femme que voilà!» Elle la touchait du

doigt et soupirait. Une autre lui répond et lui dit: «--Nous vivrions

éternellement, n'était cette gourmandise pour un fruit. Mais si nous ne

venions pas à mourir, nous nous mangerions l'un l'autre et le dégoût de

la vie nous prendrait. Ève a donc bien fait de le manger.» «--Non, elle

n'a pas bien fait,» cria le reste de la troupe. «Mourir, ah! retourner

en poussière, hélas!» «--Pour moi, dit une petite fûtée, j'aime mieux

vivre nue et déchaussée que mourir chaussée et vêtue; la mort à qui en

veut!» Là-dessus, je tourne les feuillets et je trouve le Déluge; dès

que je l'ai trouvé, je les entends dire: «--Oh! comme l'arche de Noé

est naturelle! Ils semblent vivants, ceux qui se sauvent au haut des

arbres et sur la cime des montagnes!» Une autre admire la foudre qu'il

semble qu'on voit tomber dans le pêle-mêle des éclairs et des nuages;

une autre, les oiseaux effrayés par la pluie; une autre, les gens qui

s'efforcent de se raccrocher à l'arche; une autre, d'autres détails

encore.

_La nourrice._--On les avait volées à la chapelle, ces peintures-là.

_La commère._--C'est ce qui se raconte. Après qu'elles eurent examiné

le Déluge, je leur montrai le bois où tombe la manne, et à voir une

si grande multitude, hommes et femmes, s'en remplir les tabliers, les

girons, les mains, les corbeilles, elles étaient toutes joyeuses. En

ce moment survint l'abbesse; aussitôt qu'elles l'aperçurent, elles

coururent vers elle le livre à la main et, pendant qu'elles l'occupaient

à voir les miniatures, je restait seule avec celle que je convoitais.

L'occasion était favorable; j'exhibai les guimpes finement brodées

et je lui dis: «--Que vous semble de ce travail?» «--Oh! que c'est

galant,» s'écria-t-elle. «--Celui à qui cela appartient est bien galant

aussi, lui dis-je, et je veux vous apporter demain quelques-unes de ses

chemises brodées d'or, elles vous émerveilleront; mais sa grâce et sa

gentillesse vous émerveilleraient encore bien davantage. Oh! le discret

jeune homme! le riche personnage! Je vous confesserai mon péché: je

voudrais être telle que je fus jadis et... suffit!» Tandis que je lui

disais cela, je la regardais dans les yeux et les voyant comme je les

voulais, je change de ton et je lui dis: «--Dieu pardonne à votre père

et à votre mère qui vous ont mise en prison ici! et je sais bien ce que

m'a dit le gentilhomme à qui sont les guimp...»

_La nourrice._--L'adroit moyen!

_La commère._--«... Il se pâme, il se meurt, il se ronge pour l'amour

de vous. Vous êtes avisée, je crois que vous pensez à ce que vous êtes

faite de chair et d'os, à ce que la jeunesse n'a qu'un temps...» Enfin,

nourrice, les femmes ont dans le sang une douceur qui surpasse celle du

miel, mais la douceur des religieuses surpasse le miel, le sucre et la

manne. Celle-ci prit donc bien gentiment une lettre que je lui apportais

de la part de celui qui me l'avait donnée; la chose fut conclue, on

trouva les voies et moyens; il put venir près d'elle et elle put venir

près de lui. Ma bonne astuce fut de laisser le livre qui m'ouvrait les

portes à deux battants; toujours je feignais de vouloir non le leur

vendre mais le leur donner et jamais le marché ne se concluait.

_La nourrice._--Ah! Ah!

_La commère._--En deux jours, je rendis toutes les religieuses folles

de mon babil; je leur racontais les plus étranges aventures du monde

et contrefaisant tantôt la folle, tantôt la sage, bienheureuse était

celle qui pouvait le mieux me choyer. Je leur disais ce que l'on

pensait de Milan et qui allait en devenir le duc; je leur déclarais si

le pape était pour le parti impérial ou pour celui de la France; je

leur prêchais la grandeur des Vénitiens, leur disais combien ils sont

habiles, combien ils sont riches. Puis je me mettais sur le chapitre

d'une telle ou d'un tel, je divulguais les amants de celle-là, je leur

disais qui était grosse, qui ne faisait pas d'enfants, quels étaient

ceux qui traitaient bien ou mal leurs femmes, et je leur expliquais

jusqu'aux prophéties de sainte Brigitte et de Fra Giacopone da

Pietrapena.

_La nourrice._--Quelle tête!

L'oeuvre du divin Arétin, deuxième partie Essai de bibliographie arétinesque par Guillaume Apollinaire · 第 48 / 61 题