jamais fait moine pour l'amour de nous?
_Nanna._--La maladie leur arrive! Ils se pendent en paroles,
s'empoisonnent par serments et pleurent à force de rire de celles qui
les prennent au mot. Ils font mine de vouloir s'occire d'un coup de
poignard, se précipiter du haut des toits, se jeter dans la rivière;
ils feignent de s'en aller quelque part où l'on n'entendra plus jamais
parler d'eux, et je voudrais que tu les visses s'agenouiller aux pieds
des bonnes dupes, la corde au cou, avec des gémissements étouffés que
coupent leurs sanglots. Oh! oh! oh! ribauds, comment savez-vous si bien
donner de la tête contre le mur pour nous faire accroire tout ce que bon
vous semble?
_Pippa._--Il fait bon ouvrir les yeux dans ce cas-là!
_Nanna._--Revenons aux noces qui se concluent. La tourterelle, te
dis-je, fut tirée du lit et menée chez une gracieuse et gentille commère
du galant homme, sa soeur le lui mit de ses propres mains entre les
bras, sur la promesse jurée que la chose resterait invisible.
_Pippa._--Ne resta-elle pas secrète?
_Nanna._--Si elle était restée secrète, comment la saurais-je? Les
trompettes, les sonneurs de cloches, les charlatans sur l'estrade, les
marchés, le tribunal de la Rote, les vêpres, les chanteurs des rues,
les foires, sont choses discrètes en comparaison de lui. A chaque
bonne bête qu'il rencontrait, il ne manquait pas de dire:--«Ne me
parlez pas, je suis dans le paradis: une petite mignonne de lait et
de sang se meurt pour moi, et demain avant le jour nous consommerons
le mariage, parce qu'à cette heure-là sa mère va faire un voeu à
Saint-Laurent-Hors-les-Murs.» Mais tout cela n'est rien, comme dit
l'Espagnol, en comparaison des _Te Deum laudamus_ qu'il lui chanta quand
il la vit pendue à son cou; il s'en voulait d'avoir le même tremblement
que le taureau quand il aperçoit la génisse.
_Pippa._--Quel ennui lui causait ce tremblement?
_Nanna._--Cela lui coupait dans la bouche, en l'empêchant de prononcer
une parole, les hâbleries et les promesses qu'il se proposait de faire.
La niaise, palpant son pourpoint de brocart, son manteau brodé d'or
massif, ses culottes de toile d'argent, maniant son énorme chaîne de
cou, ressemblait à quelque villageois, un de ces sauvages qui ont à
peine vu des tabars de bure grise ou des vestes de drap romagnol,
lequel, parvenu à se faufiler, malgré les poussées de la foule qui le
heurte, jusqu'au clerc qui distribue les cierges, tâte et caresse de
sa main terreuse le moelleux de la chasuble en mauvais velours que le
clerc a sur les épaules. Après avoir ainsi joué avec les parures du
sire, elle en passa par où il voulut et consentit de son consentement
à la tentation plus d'une fois. Le feu se mit à travailler dans leur
sein à tous deux, et celle qui n'avait pas une tache au monde, une
fois en possession de l'amitié d'un tel personnage, s'imagina être le
sept-cents: le six-cents n'aurait pas été assez. La récompense de sa
bonté, c'est que le diable prit par les cheveux la fantaisie de son
amant, qui, non content de posséder trois parts sur quatre, voulut avoir
le gâteau tout entier et donna raison au proverbe qui dit que qui veut
tout perd tout.
_Pippa._--Bien fait pour lui!
_Nanna._--Puisqu'il dit lui-même que c'était bien fait, tu peux le dire
aussi. Pour t'achever, la jeune fille avait un fiancé, comme je vais te
le dire. Un mauvais gars, d'abord amoureux d'une de ses soeurs, l'avait
prise pour femme et s'était fiancé à elle, la main dans la main, dans
l'intention de tarder le plus possible à lui donner l'anneau et l'emmena
chez lui; le bruit courait qu'il ne l'épouserait pas autrement, s'il
pouvait passer son caprice avec elle, comme cela se fait à présent. Je
pourrais t'en faire voir pas mal de celles qui se sont laissé pincer par
leurs galants de cette façon; une fois rassasiés, ils vous les plantent
là, sans leur laisser seulement un morceau de pain. La chose eut une
terminaison imprévue, et notre homme, qui se pâmait d'amour, imagina une
belle malice dont la sottise eût fait rougir de honte un Milanais et un
Mantouan.
_Pippa._--Bon.
_Nanna._--Cette sottise, c'est qu'il résolut de troubler l'eau limpide
des épousailles et de s'arranger de façon que le fiancé, apprenant
que sa future était moitié putain, moitié fille honnête, la mît à la
porte. Il aurait réussi parfaitement si l'amour d'un mari ne valait
pas beaucoup mieux que celui d'un amant: non que la fille préférât le
mari, car si elle l'avait mieux aimé que l'amant, elle ne lui aurait pas
planté des cornes, mais la peur du bâton de sa maman la rangeait du côté
du mari. Après avoir déliré toute une nuit sur ce beau parti, il envoya
chercher le benêt de nouvel époux et lui déclara la chose en plein;
pour lui mieux faire toucher du doigt la vérité, il lui révéla jusqu'à
un poil follet, jusqu'à un petit bouton, jusqu'à un signe secret, ce
que sa femme avait sous ses jupes, et de main en main jusqu'aux paroles
de fâcheries, aux conventions prises entre l'un et l'autre; puis il en
vint aux cadeaux qu'il lui avait faits et les lui énuméra un par un.
Le malheureux en tomba mort, tout en restant debout sur ses pieds; il
allongeait le cou et ressemblait à notre guenon quand elle faisait ses
grimaces, puis, comme changé en pierre, s'absorbait dans ses pensées,
répondait hors de propos: Hein? Quoi? disait oui pour non, non pour
oui, roulait des yeux effarés, lâchait de gros soupirs et se laissait
tomber le menton sur la poitrine; ses lèvres semblaient collées l'une
à l'autre. A la fin, grelottant de froid, par l'effet de la jalousie,
il put proférer quelques paroles et de l'air d'un homme qu'on mène à la
potence et qui veut faire le brave, il dit:--«Signor, jeune homme comme
je le suis, j'en ai aussi pris ma bonne portion; mais par le baptême
que j'ai reçu sur la tête!--et en levant la main il cherchait le haut
du crâne--je vous jure que je n'en veux plus, qu'elle n'est plus ma
femme, et qui dira que si ment par la gorge.» Le galant, se redressant
sur ses ergots, lui dit:--«Tu es un de ces hommes comme on n'en trouve
plus; l'honneur, auquel tu tiens, vaut mieux qu'une ville entière. Tu ne
manqueras de femme; laisse faire à moi.»
_Pippa._--Te semble-t-il que le pauvre le gobait assez?
_Nanna._--Sous le coup de la colère que lui causait la méchante conduite
de sa femme, il montrait une allégresse postiche et tout en se disant:
«Je veux me gouverner en vieillard», il se laissa porter, sans savoir
de quels pieds, à la maison de celle qui lui taillait du bois cornu; tu
penses s'il sut lui dire ce que dirait quiconque dans la même situation.
Mais les larmes de la malheureuse, ses cris, ses serments le fascinèrent
en moins de rien, si bien qu'il lui apporta des oeufs frais pour la
réconforter; elle s'était jetée sur sa couchette et paraissait vouloir
s'occire. Comme le gentilhomme lui avait certifié l'avoir eue avant lui
et que le bélître le croyait, la mère lui fit volte-face en jetant les
hauts cris et lui dit:--«Eh! ne sais-tu pas si tu l'as trouvée pucelle
ou non?» Ce qui le rendit muet, comme si c'était une grande affaire de
le rétrécir et de le faire saigner.
_Pippa._--Vous m'avez enseigné la manière.
_Nanna._--Je ne t'en dirai pas davantage. Le mangeur de pain et de
raisins, tout fier d'avoir pour rivaux des gentilshommes, bien loin de
refuser la fille, l'emmena chez lui, célébra les noces et risqua de s'en
faire crever, à force de faire l'amour. Il vendit quelques guenilles
qu'il avait et s'en acheta un habit neuf, afin qu'elle eût pour lui
autant d'amour qu'il en avait pour elle.
_Pippa._--Par conséquent, dire la chose au mari, ce fut ce qui la lui
fit prendre, pour son bonheur.
_Nanna._--Ce bonheur-là dura peu, parce que le plus souvent, toujours
autant dire, les femmes que l'on prend par l'amour et sans dot, ça
tourne mal. La passion de l'homme qui court prendre femme, par rage
d'amour, ressemble à un feu de cheminée qui fait un vacarme à épouvanter
le Tibre et se laisse éteindre à l'aide de deux chaudrons de lessive.
Pour résultat final, n'avoir jamais une heure de bon temps, c'est ce
qui leur arrive, et le moindre désagrément qu'elles aient sont les
reproches, les coups de poing, les coups de pied et les coups de bâton
drus comme grêle; on les enferme dans leur chambre, on les confine à la
maison, on ne les juge même pas dignes d'aller à confesse, et gare à
leurs épaules si elles se mettent à la fenêtre! Si telle est leur vie,
même n'étant pas fautives, que crois-tu que sera celle d'une femme dont
le mari connaîtra ses anciennes allures de putain?
_Pippa._--Plus que malheureuse, déplorable.
_Nanna._--Je songe maintenant aux fourberies dont usent les hommes,
comme d'entremetteuses quand ils veulent duper les cruelles. Ce sont
des niaises celles qui disent que nous savons, nous autres, feindre
divinement. Voici, appuyé à l'autel, dans une église, un de ces
attrapeurs de femmes; le voici, penché de tout son corps vers celle
qu'il couve des yeux; il me semble entendre les soupirs qu'il tire de la
gibecière de ses mensonges. Il est venu seul, pour avoir l'air d'être
discret, et il s'applique uniquement à faire en sorte que celle qu'il
veut prendre au trébuchet tourne ses regards vers lui. En lui jouant de
la prunelle, il se renverse la tête en arrière, fixe le ciel et semble
lui dire: «Je meurs pour cette femme sortie de tes mains miraculeuses»;
puis il ramène sa tête en avant, la tourne de nouveau du côté de la
femme, et alors tu pourrais voir ces mines doucereuses, ces oeillades
plongeantes qu'ils tirent si bien du fond de leur félonie. Là-dessus se
montre un pauvre; notre homme dit à son valet:--«Donne-lui un Jules,» et
le valet le lui donne.
_Pippa._--Pourquoi pas un quattrino?
_Nanna._--Pour paraître on ne peut plus généreux et montrer qu'il a le
moyen de faire de la dépense.
_Pippa._--Quelle affaire!
_Nanna._--Et pas de danger, lorsqu'ils peuvent être entendus de celles
en faveur de qui ils font la chouette pour mieux les prendre, qu'ils
commandent à leurs domestiques d'une voix dure ni d'une mine hautaine,
comme ils en usent à la maison, ils leur parlent avec cette urbanité
qu'ils prendraient en causant avec quelque ami, et cela pour se donner
renom de gens aimables, non pas d'affreux butors!
_Pippa._--Les chiens!
_Nanna._--Et comme ils achètent au poids de l'or un coup de chapeau qui
leur est donné par un passant.
_Pippa._--Quels plaisirs peuvent leur faire les coups de chapeau?
_Nanna._--Ils les mettent en crédit près de leur déesse, qui voit
notre homme apprécié, et en rendant le salut de tête aux gens, ils se
sculptent sur la figure, avec le ciseau de la simulation, une mine qui
veut dire: Je vous mets au-dessus de tout le monde.
_Pippa._--Les grands maîtres de l'art, c'est eux.
_Nanna._--Quand ils entrent en conversation avec quelque femme, en
présence de ceux par le moyen desquels ils projettent d'arriver au
but de leurs désirs, ils mettent à bavarder cette grâce et cette
galanterie que montre celui qui veut se rendre votre ami; au plus beau
de l'entretien, ils se lèvent tout d'un coup, s'en vont dans la salle et
laissent ainsi aux femmes qui sont là en cercle l'occasion de s'étendre
sur leurs mérites.
_Pippa._--Va, sois donc femme, va!
_Nanna._--Sortis de l'endroit où il semble que soit leur paradis, ils
disent à ceux qui sont là à les attendre:--«Quelles sales maquerelles!
Quelles femmes à mettre en fuite les diables! Te semble-t-il qu'elles
viennent au coup de sifflet?» Puis, se retrouvant à plaisanter avec
d'autres, en train de parler des femmes, aussitôt leur tombe de la
bouche: «J'ai eu ce matin, à la messe, un régal de tous les régals:
Madonna une telle était en oraison, et j'ai feint de brûler d'amour pour
elle. La vache! la grosse putain! Je veux lui tirer des doigts quelques
sous qu'elle a et aller le crier par les places.»
_Pippa._--Fort beau!
_Nanna._--Au moins, quand une putain déchire celui-ci ou celui-là, elle
a une excuse, c'est pour se rendre agréable à tel ou tel autre; mais à
qui peuvent profiter les cancans d'un homme qui déshonore une pauvre
femme devant tout un cercle?
_Pippa._--Que cela profite à leur cuisse! Puissent-ils se la casser!
_Nanna._--Par conséquent, tâche d'être prudente, si tu veux les dauber
sans qu'ils te daubent. Maintenant, béquète cette autre histoire. Il
me prend fantaisie de te parler de certain individu qui fit pour ainsi
dire publier à son de trompe qu'il voulait trouver une jeune fille de
dix-huit à vingt ans au plus, pour l'emmener avec lui jouir de toutes
les aises de la vie, en une charge que lui avait offerte le roi de
Sterlick; que si elle était de celles qui, outre un peu de beauté,
savent encore avoir de la tenue, il ferait pour elle... suffit; donnant
presque à entendre qu'au bout de quelque temps il l'épouserait. Sitôt
que la chose se divulgua, les maquerelles se mirent en campagne et,
heurtant à la porte de celle-ci, de cette autre, à peine pouvaient-elles
conter la bonne aventure qui les amenait, tant elles étaient essoufflées
d'avoir marché en grande hâte. Toutes les filles se rengorgeaient,
chacune croyant être celle qui ferait l'affaire du signor, et après
s'être fait prêter ou avoir loué à tant par jour une robe, une
collerette ou tout autre affiquet de femme, de l'air le plus honnête
elles trottaient devant leurs conductrices. Admises à comparaître
par-devant Sa Seigneurie, la révérence faite, elles s'asseyaient, lui
lançant une oeillade, pendant qu'à l'aide d'un peigne d'ivoire il se
lustrait la barbe, tout droit sur ses jambes, d'aplomb, et plaisantait
avec son valet qui, la brosse en main, lui effleurait légèrement son
pourpoint, ses chausses et ses escarpins de velours. La toilette
terminée, il donnait au valet une petite tape sur la nuque, doucement,
doucement, afin que la pauvrette, accourue ici dans l'intention de
devenir son épouse, pût juger, à son badinage, quelle était la suavité
de son aimable caractère...
_Pippa._--Nous voici à notre affaire.
_Nanna._--A la fin, quittant ces fadaises, il renvoie tout le monde,
sauf la vieille et celle qui s'imagine gober le morceau. Il s'assied
entre elles deux et commence à dire ce qu'il a dans le coeur, combien
lui plaît l'air de la jeune fille, mais qu'il ne voudrait pas d'une
qui fût d'humeur revêche, ni d'une tête à l'évent qui, au bout de deux
jours, viendrait lui dire: «Je veux m'en retourner et je me demande
qui est-ce qui me payera.» A ces mots, la vieille se lève toute droite
et s'écrie:--«Monseigneur, celle-ci est une herbe tendre, un poisson
sans arête; sa succulence fond dans la bouche de quiconque en goûte. Si
vous la prenez, les autres, qui cherchent de bonnes et belles filles,
n'auront plus qu'à relever la herse. Si vous ne m'en croyez pas, vous
pouvez le demander à tout le quartier, où chacun s'est mis à pleurer
en entendant dire qu'elle allait s'en aller. C'est le parchemin de la
quenouille et la quenouille du parchemin; c'est le peson du fuseau et le
fuseau du peson; je vous le dis, c'est la manne et la serviette placées
près de l'évier pour y déposer les couteaux, les morceaux de pain et
les restes que l'on ôte de dessus la table, outre qu'on s'y essuie les
mains.»
_Pippa._--Savoureuse vieille! tu savais bien la vanter.
_Nanna._--Ainsi parlait la bonne maman. Pendant ce temps-là, il
caressait du bout des doigts les tétins de la fillette, et, avec un
sourire un peu malicieux, disait:--«Êtes-vous saine de votre corps?
N'avez-vous pas la rogne ou quelque autre maladie?» Et la vieille
répondait pour elle:--«Tâtez-la, déshabillez-la, de grâce. La rogne,
ah! une maladie, hein? elle est saine comme une carpe, et ses chairs
ont plus horreur de la malpropreté qu'elle-même n'a horreur des
coupe-jarrets. Je vous l'affirme, ses perfections peuvent se mesurer au
compas, et elle est faite pour vous comme le trépied pour le chaudron
à cuire le boudin. Sachez-le bien, je ne vous bouchonne pas avec une
poignée de caresses pour que vous la preniez, ni pour grappiller
de vous quoi que ce soit: mes gobelets ne sont pas dans le bain à
rafraîchir, et je puis marcher sur les tuiles et sur les dalles du toit
sans avoir besoin de chaussons.»
_Pippa._--Quelle langue!
_Nanna_.--C'est la langue de son pays, et, si tu veux dire la vérité, tu
conviendras qu'il te semble entendre une de ces vieilles de l'ancien
temps, qui parlent à la bonne franquette, comme on doit le faire.
_Pippa._--Vous le tenez.
_Nanna._--Tu verras, on en reviendra à l'ancienne manière de parler,
puisqu'on en est revenu par les habits à l'ancienne mode. S'obstine
qui voudra, voici que les manches étroites ont envoyé au diable les
manches à bouillon, les mules ne sont plus hautes comme des échasses,
et le métier à paroles des bavardes refuse de tisser et d'ourdir leur
galimatias parce que ce n'est que du son, de la vaine fleur de prunes
vertes: c'est bon à être mis dans une auge pour que les cochons les
mangent en guise de pâtée; quelles niaiseries, quelles bêtises, quelles
balivernes elles nous dégoisent avec leurs nouvelles façons de parler!
Mais laissons cela. Le gentilhomme a tout doucement, tout doucement
peloté la fillette, et se tournant vers la vieille, il lui dit:--«Maman,
si vous le voulez bien, la mignonne va rester ici avec ma soeur»; il
disait cela très haut pour que la susdite soeur l'entendît, du coin
retiré où elle était, et, entrant aussitôt, prît l'entremetteuse par
la main et la contraignît, à force de prières, à laisser l'autre.
L'entremetteuse, amadouée à l'aide de quelques paroles, s'en allait,
et la petite niaise, après avoir bien repu d'elle-même l'étalon, son
tablier rempli d'un «Nous ferons votre bonheur», s'en retournait d'où
elle était venue.
_Pippa._--Quelle lâcheté de ne pas la payer, au moins!
_Nanna._--Sais-tu, Pippa, à quoi ressemblait la maison de l'attrapeur de
femmes, sitôt que se répandit le bruit des grandes intentions dont il
faisait montre vis-à-vis de qui voudrait partir avec lui?
_Pippa._--A quoi donc?
_Nanna._--A la place Navone, quand elle est pleine de bidets à vendre;
et de même que les bidets y sont rangés, la queue tressée, la crinière
bien peignée, lustrés le mieux possible, avec leurs selles toutes
préparées, les étriers à volonté, les fers remis à neuf et les rênes
rassemblées, attendant le moment d'aller au pas, de trotter ou de
galoper de leur mieux: de même, les pauvres créatures, rappropriées
plus que d'habitude, ajustées dans les robes des autres, faisaient leur
petit manège au lit et hors du lit, en faveur de celui avec lequel elles
pensaient rester. Mais que vais-je te dire? Lui, qui était rongé de plus
vilains chancres français que n'en eut jamais le grand seigneur, il
enfonçait son bouchon dans les goulots de toutes; de son balai de chair
il balayait tous les fours, et leur passant à toutes le noeud coulant
qui le pendra, je le souhaite, après un, deux, trois ou quatre jours, il
les mettait à la porte en disant:--«Celle-ci est trop éveillée, celle-là
est mal élevée, cette autre est mal bâtie, cette autre maigre de sa
personne comme une perche»; l'une puait de la bouche, l'autre manquait
de grâce. Mais à leurs pelotes restèrent piquées de cruelles épingles;
j'entends qu'à toutes il leur donna bonne part de ses gommes, de ses
chancres et de ses douleurs des os, en payement. Sa maladie était si
bien conditionnée qu'elle leur pelait les sourcils, la motte, le dessous
des bras et le crâne, mieux que l'eau bouillante ne pèle les chapons, et
qu'elle laissait sans une seule dent au monde le pauvre troupeau errant.
Maintenant, te semble-t-il que les hommes soient les hommes, hein?
_Pippa._--Il me semble qu'ils sont des cous bons à décoller; si on les
mettait dans une fronde et qu'on les lançât dans la chaude maison,
leurs peaux puissent-elles servir de lanternes, leurs jambes de flûtes
et leurs bras de manches de fouet! je parle de ceux qui commettent de
telles infamies, non pas de ceux qui ne les commettent pas.
_Nanna._--Tu causes bien; mais je t'ai chatouillé la margoulette avec
le blanc de l'oeuf en te racontant les coquineries des coquins; attends
que je te serve maintenant le jaune et que j'attache bien mes paroles
aux crocs de ta cervelle. Je vais avoir soin de lever le loquet de la
porte de mémoire, afin qu'elle reste ouverte et laisse voir jusqu'à une
maille, jusqu'à un oeillet de la jupe dont je me suis dépouillée pour te
montrer la vérité nue, telle qu'elle est née.
_Pippa._--J'attends.
_Nanna._--Je vais repêchant au hasard de ma fantaisie des bribes du
langage que j'ai abandonné en changeant de pays, et c'est pour moi
une grande douleur que d'avoir presque oublié les plus savoureuses
locutions qui se disent dans notre Toscane. La vieille qui parlait tout
à l'heure avec monseigneur le badin, favorite du duc de Sterlick, ou du
Roi, comme il l'appelle, m'a fait venir l'envie de cracher ma langue,
en crachant des mots à notre ancienne mode. Ne me prends pas pour une
fastidieuse, parce que je reviens tant et tant de fois sur le fait de
parler; c'est qu'ici il n'y a plus moyen de vivre; ici les mijaurées
vous lancent des coups de bec à chaque instant, et bien que je te l'aie
dit, que je m'étais plutôt divertie à encaisser des écus que du beau
langage, je te ferais émerveiller pour de vrai si je voulais te parler
en style noble. Je sais qu'en divers endroits je me suis servie de
termes relevés, notamment lors des lamentations de la signora abandonnée
par le baron, et en partie je les tirais de moi-même, en partie je
les avais appris par coeur, mais non pas de qui ne sait la différence
qu'il y a entre étoupe et filasse, entre une châtaigne bouillie et une
châtaigne dans sa gousse, qui ne sait si l'osier est du jonc ni ce que
c'est que la chevillette de l'huis, le biseau du pain, le bondon du
cuvier, un écheveau de lin, un panier de cerises, une cruche à l'huile,
un coussinet à mettre sur la tête, des taies d'oreillers, les sarclettes
pour le jardin, les échalas des vignes, les grappes de raisin, et que
ce n'est pas la même chose la herse dont on ferme les portes et celle
dont on ramasse le grain battu sur l'aire. Les gens s'étonneraient de
nous entendre employer le mot trique et mille autres termes vieux ou
nouveaux, à notre mode, qui font chez nous des simples paysans autant de
docteurs; c'est après eux que les pécores s'en vont regrattant des mots
et s'imaginant monter jusqu'au ciel à l'aide de ces fadaises.
_Pippa._--Retournez-vous-en aux hommes; il me semble vous entendre jeter
de la regrattière par le museau, pendant qu'on fait rumeur de ce que
vous allez chercher des figues dans le haut des branches de ce figuier
sous lequel vous jasiez hier, ou peu s'en faut. Et puis reprenez-moi
maintenant de tenir plus de la bambine que de la jeune fille.
_Nanna._--Comme ils voudront, je m'en moque pas mal; je les ai quelque
part, à l'endroit par où l'on souffle sur les noix, et mon cul saurait
mieux jouer du flageolet que leurs mains. Revenons-en donc à nos
ennemis, c'est-à-dire aux ennemis de celles qui ne savent pas les
plumer et, en bonnes ménagères, mettre de côté jusqu'aux rognures des
lisières des draps qu'ils font tailler. Je dis que les bonnes filles et
autres espèces de putains qui préfèrent en donner aux intendants, aux
estafiers, aux laquais, aux jardiniers, aux portefaix, aux cuisiniers,
plutôt qu'aux gentilshommes, aux seigneurs et aux messeigneurs, ont du
bon, qu'elles font oeuvre pie et que ce ne sont pas seulement des femmes
prudentes et pleines d'esprit, ce sont des saintes.
_Pippa._--Pourquoi dites-vous cela?
_Nanna._--Parce que les intendants, les estafiers, les laquais, les
jardiniers, les portefaix et les cuisiniers te restent au moins
esclaves, et qu'ils iraient mettre leur tête dans le feu ou bien entre
le billot et le couperet pour te complaire; quand on les hacherait par
morceaux, on ne leur arracherait pas le secret de la bouche, et puis
cela ne serait pas croyable, quand bien même cela se saurait, que le
dépensier de messire un tel besogne son épouse. En outre, les gens de
cette espèce ne sont pas dévergondés; ils te décatissent le drap à
l'endroit et vous le font comme on leur demande, ils ne prennent pas
la chandelle à la main pour découvrir à la lumière combien de plis a ta
figure en écartant ses ourlets; ils ne te font pas lever le cul en l'air
pour y appliquer des tapes ou bien y enfoncer les ongles; ils ne te font
pas mettre toute nue en plein midi, te retournant tantôt sur le devant,
tantôt sur le derrière; ils n'exigent pas, lorsqu'ils t'enfoncent la
vrille dans le conin, que tu y répondes par un petit tortillement,
ni que tu dises quelques saletés pour accroître leurs désirs; ils ne
te restent pas quatre heures sur le corps à te briser les os et à te
disloquer pour te faire prendre ces postures où il faut lever les
jambes en l'air et se laisser cheviller en même temps, postures que les
hommes imaginent, qu'ils ont imaginées et qu'ils imagineront toujours
pour tourmenter le pauvre monde. En comparaison, c'est un sucre que ces
postures à la «brebis qui broute», autres plaisanteries dont je t'ai
parlé hier, à ce qu'il me semble.
_Pippa._--Oui, maman, vous m'en avez parlé hier.
_Nanna._--Il y a des cochons qui nous le mettent dans la bouche.
_Pippa._--Je vais vomir.
_Nanna._--Il y en a d'autres qui vous le lèchent.
_Pippa._--Je vomis, vous dis-je.
_Nanna._--Puis ils en ont plein le bec et vont divulguer cela partout,
comme si c'était une chose admirable.
_Pippa._--Fussent-ils pendus!
_Nanna._--Et ils ne se doutent pas de leur déshonneur, après que c'est
eux qui ont fait de nous des putains et qu'ils nous ont appris leurs
cochonneries. Notre science, nous la tenons des fantaisies de tel ou
tel putassier, et c'est un menteur, un archimenteur, celui qui oserait
dire que le premier qui imagina de se servir de nous comme de garçons,
en nous essayant avec son pieu, ne nous y fit pas consentir de force;
il est clair que ce maudit argent ensorcela celle qui, la première,
se tourna de ce côté-là. Pour moi, qui en ai bien fait ma bonne part
et suis devenue l'une des plus scélérates, je ne m'y prêtais jamais,
sinon lorsque je ne pouvais plus résister aux instances de mon amant,
lorsqu'il m'enjôlait si bien que je finissais par tourner le dos de son
côté, en m'écriant: «Qu'en sera-t-il de plus?»
_Pippa._--C'est cela, qu'en sera-t-il de plus?
_Nanna._--Et quels rires leur échappent de la gorge à le voir entrer,
à le voir sortir, lorsqu'ils s'escriment tout de travers et que leurs
coups de pointe portent à faux, ce dont ils se pâment du plaisir qu'ils
ont de nous faire du mal! Parfois, ils prennent un miroir, un grand
miroir et, après nous avoir fait mettre nues, ils nous font poser dans
les plus étranges figures qu'ils peuvent imaginer, ils nous mangent des
yeux le visage, la gorge, les tétons, les épaules, le ventre, le bouton,
les fesses, et je ne saurais te dire combien ils s'en délectent, la
volupté qu'ils y trouvent. Et combien de fois crois-tu qu'ils fassent
venir leurs maris ou leurs mignons regarder à quelque fente pour voir
cela?
_Pippa._--Vraiment, hein?
_Nanna._--Plût au ciel que ce ne fût pas! Et combien de fois crois-tu
qu'à la mode des prêtres ils s'amusent à faire les «trois heureux?» O
abîme, ouvre-toi maintenant ou jamais, ouvre tes portes toutes grandes!
J'en ai connu certains qui, par tous les moyens possibles, ont à la
fin si bien enjôlé leurs maîtresses qu'ils les ont besognées dans des
charrettes, en présence du charretier, sur une route où passe tout
le monde; leur plaisir, pendant que les chevaux étaient mis au galop
à grands coups de trique, c'est que les cahots de la charrette leur
imprimaient des secousses non encore expérimentées par eux.
_Pippa._--Quelles fantaisies!
_Nanna._--Un autre fait marché avec sa signora, dans les environs du
mois d'août, qu'elle lui donnera les jours de pluie. La pluie venue, il
faut qu'elle se couche avec lui et se tienne au lit tant que le mauvais
temps dure. Tu penses quel ennui c'est d'être bien portant et de rester
au lit un jour, deux jours de suite, mangeant et buvant à la façon des
malades.
_Pippa._--Je n'y pourrais jamais durer.
_Nanna._--N'est-ce pas à en crever, pour une femme, que d'être occupée
au plaisir qu'un autre prend à se faire gratter et peloter les grelots?
Quel supplice que d'avoir à lui tenir son rossignol toujours réveillé
et continuellement les mains autour du troufignon! Qu'un de ces
persécute-putains me le dise un peu, combien d'argent pourrait payer une
aussi sale odorante complaisance? Je ne dis pas cela, ma fille, pour que
tu t'en dégoûtes, au contraire, je veux que tu t'en acquittes mieux que
toute autre, mais j'ai mis le doigt sur ces touches-là pour te montrer
que nous ne volons pas le salaire que l'on nous laisse en paiement;
nous l'achetons bien au prix de notre honnêteté, mise en déroute par
la misère. J'en donne mon âme à Satanas, quand on nous baptise de
maîtresses à la foi jurée; de fait, nous y manquons souvent, et pourquoi
pas? en sommes-nous moins des femmes, quoique nous fassions le métier
de putain? Étant femmes ou putains, est-ce donc une si grosse affaire
à nous de rompre la foi donnée par le moyen de deux mains insensées?
Tout le mal gît dans le bruit que vous en faites, vous autres hommes, en
clabaudant comme des tailleurs, tandis que nous nous tenons silencieuses
comme des joueurs d'échecs; pour moins que rien, nous donnons et
redonnons; pour moins que rien, nous prenons et reprenons. Cela provient
de ce que nos cervelles ne surent jamais quelle viande est le mieux
à leur goût. Les uns disent que les viandes à notre appétit doivent
s'assaisonner avec de l'or et de l'argent; nous voilà refaites, si les
hommes veulent nous représenter comme plus avares qu'eux-mêmes! Tu peux
compter sur le bout de ton nez les femmes qui, pour avoir de l'argent,
ont livré des citadelles, des villes, leurs princes, leurs seigneurs
et le _Dominus Teco_; mais tu calculeras très bien sur le bout de tes
doigts et même mieux, tu pourras les chiffrer à la plume, les hommes qui
jouent ce tour, qui l'ont joué et qui le joueront même aux Saints Pères,
pasteurs de l'univers.
_Pippa._--Vous êtes dans une de vos bonnes, et vous tirez les meilleures
du sac.
_Nanna._--Laisse donc faire qui fait et parler qui parle, et, retenant
ta langue, moque-toi de celui qui vient faire grand tapage et crier sur
les toits:--«La salope, la damnée putain! elle a failli à sa traîtresse
de promesse!» Si pourtant tu veux lui répondre, dis-lui à haute
voix:--«C'est de vous qu'elle a appris cela, félon!»
_Pippa._--Je lui décocherai le mot, gracieusement.
_Nanna._--La belle occasion de leur faire rougir le cul avec une poignée
d'étrivières, quand ils nous reprochent de ne pas nous contenter de
vingt-cinq galants et qu'ils nous crient:--«Vilaines louves, chiennes!»
tout comme si, les loups et les chiens qu'ils sont, ils s'en tenaient
à une seule femme. Non contents de flairer toutes celles qu'ils
rencontrent et, n'en trouvant pas assez à leur compte, ils mettent leur
industrie à s'en aller rassasier leur luxure avec les marmitons des plus
dégoûtantes tavernes de Rome. Si je ne craignais pas qu'on dise que
nous voulons du mal aux sodomites, parce qu'ils nous enlèvent les trois
tiers de notre gain, je te dirais certaines choses de ces cochons, je te
dirais des choses qui te forceraient à te boucher les oreilles, pour ne
pas les entendre.
_Pippa._--Qu'ils s'enfoncent sous terre, les misérables!
_Nanna._--Arrivons maintenant à celles qui se sont fait mettre à sac par
les gredineries des hommes sans conscience.
_Pippa._--Oui, parlons d'elles.
_Nanna._--Il arriva qu'une femme (mieux lui eût valu n'être pas née),
lasse enfin de supporter les rages, les affronts, les mépris, les
blasphèmes et les coups dont l'avait, deux années durant, régalée
son gros animal de galant, leva le pied en n'emportant que sa propre
personne, en lui laissant toutes ses hardes, tant celles qu'il lui avait
données que celles qui lui appartenaient à elle, et, lorsqu'elle partit,
fît le voeu de ne jamais revenir avant d'être réduite en poussière.
Elle s'en fut ainsi, et, avec l'obstination d'une femme tenace, elle
mettait les griffes à la figure de quiconque lui parlait de se recoller
avec lui. Il lui dépêcha amis et camarades, maquerelles et maquereaux,
jusqu'à son confesseur, et ne put jamais la faire changer d'idée. Bien
vrai est-il qu'il ne lui envoya pas ses robes, parce que l'homme qui
a perdu sa maîtresse s'imagine la retrouver par le moyen des hardes
qu'elle lui a laissées entre les mains. Voyons la suite. Le ribaud, qui
songeait continuellement au moyen de la revoir, finit par la trouver
au bout de quelques semaines et une fois qu'il l'eut trouvée, croyant
déjà être à se venger de ce qu'elle n'avait pas encore voulu revenir
chez lui, s'exaspéra de colère. Que fit-il donc? Il feignit une fièvre
subite, une cruelle maladie de poitrine et se laissa choir tout de son
long; la rumeur s'en répandit dans le quartier. Serviteurs et servantes
accourent et le font souvenir de penser à son âme; quant au corps, qui
n'avait aucun mal, ils le croyaient déjà perdu.
_Pippa._--Qui ne fait pas attention à ses pieds trébuche.
_Nanna._--Le moine vient, et avec un «Dieu vous rende la santé!» se
met à s'asseoir près de lui, l'exhorte à faire bonne contenance,
puis entame le chapitre des gros péchés mortels et lui demande s'il
a assassiné ou fait assassiner personne. Le drôle répand aussitôt
des larmes et s'écrie:--«J'ai fait bien pis. Ce qui m'arrive, c'est
le prix de ma perversité vis-à-vis de Madonna...» Il n'eut plus tôt
dit de son nom tout juste assez pour que le moine comprît, qu'il fit
semblant de s'évanouir et que les cris de: «Du vinaigre! du vinaigre!»
retentirent par toute la maison. On lui baigna le pouls avec, et il
reprit connaissance immédiatement; revenant alors à la confession, il
dit d'une voix entrecoupée: «--Mon père, je me meurs; je sens bien ce
que j'ai: et puisque nous avons une âme, puisque aussi il y a un enfer,
je lègue tel domaine à celle que je vous ai dite. Faites-le-lui savoir,
comme venant de vous, et, au cas où j'en réchapperais, je veux que cela
soit porté sur mon testament par le notaire.» Il abrégea le reste de sa
confession. Sa Révérence lui donna l'absolution, et s'en allant tout de
suite trouver Madonna la prit à part et lui dit en conscience ce qu'il
savait du legs.
_Pippa._--La voilà perdue.
_Nanna._--Dès qu'elle entendit parler du domaine, elle commença à se
sentir battre le coeur, qui sautait de joie dans sa poitrine; mais en
se tortillant un peu, elle hochait la tête et pinçait les lèvres, comme
si elle en faisait fi, et entr'ouvrant à peine sa petite bouche, elle
dit:--«Je ne me soucie ni de domaine ni de legs.» Cela mit en colère le
moine, qui se tourna vers elle en s'écriant:--«De quel bois êtes-vous
donc? Voulez-vous faire fi de la sorte du bien qui vous arrive PER
DOMINUM NOSTRUM? Et puis quelle patarine de juive souffrirait d'être
cause de la perdition d'une âme?» Songez à votre for intérieur, ma fille
spirituelle; habillez-vous dare dare et courez chez lui en un clin
d'oeil. Je crois m'entendre corner aux oreilles: «Il guérira si elle
y va.» Pippa, c'est le diable que de se savoir appelé à un héritage;
c'est ce qui fait que frères et cousins se crucifient entre eux. Voilà
pourquoi la malheureuse, embadouinée par Sa Paternité, se mit en route
et, arrivée à la porte, frappa avec cette assurance qu'ont, au coup de
marteau, les souveraines des maîtres des maisons où elles se rendent.
Sitôt que l'on entendit le tic-toc, le messire, qui se tenait couché
au lit, comme mort, quoiqu'il n'eût rien du tout, lui fit ouvrir; elle
grimpa l'escalier en deux bonds, et, se jetant sur lui, l'embrassa sans
autrement parler, car des larmes, qui n'étaient pas tout à fait fausses,
sans être tout à fait vraies, lui embarrassaient la langue.
_Pippa._--Qui pourrait en savoir plus long?
_Nanna._--L'Iscariote, l'Iscariote en sut plus long en dormant qu'elle
les yeux ouverts. Comme si son arrivée l'avait ressuscité, il se leva
et, appelant cette visite du nom de miracle, montra en quatre jours une
parfaite santé. Il lui dit alors: «Allons au domaine que je t'ai légué
quand j'étais en train de mourir; je t'en fais donation, puisque grâce
à ta bonté, me voici rétabli.» Elle se mit en chemin avec lui et, au
moment où elle croyait entrer en possession des terres, elle fut livrée
en proie à plus de quarante paysans qui, ce jour-là, étant à la fête de
San-Galgano, se tenaient rassemblés en une masure sans fenêtre, à demi
tombant en ruine, et se gargarisaient du plaisir qu'ils auraient à le
faire aux bourgeoises et aux grandes putains, quand la manne leur tomba
entre les dents.
_Pippa._--On jeta donc la fraise dans la gueule de l'ours?
_Nanna._--Ainsi fut fait, et si je voulais te dire à quoi ressemblaient
ces machins rouillés qu'ils exhibèrent de leurs culottes, je trouverais
à les comparer à autre chose qu'à des cornes de limaçons; mais ce n'est
pas honnête à dire et je ne veux pas davantage te dépeindre les gestes
qu'ils faisaient en fournissant à pleine éclusée l'eau au moulin; suffit
qu'ils secouaient le poisson à la mode du village, et, selon ce que put
en dire celle qu'avaient mise à mal les exhortations du moine, que la
puanteur de crasse qu'ils exhalaient, les rots aux radis et les pets
qu'ils lâchaient lui furent plus sensibles que son honneur en lambeaux.
_Pippa._--Je le crois bien.
_Nanna._--Une fois que furent rassasiés les paysans après l'avoir
changée en un tonneau d'huile de leur récolte, tandis qu'échevelée elle
s'égratignait toute, on la jeta au milieu d'une couverture tenue par
les quatre coins, et les trente-et-uniers s'amusèrent à la faire sauter
si haut qu'elle restait un quart d'heure en l'air avant de retomber;
sa chemise et ses jupons, enlevés au vol par le souffle du vent, lui
faisaient montrer la lune au soleil, et s'il n'était arrivé que la peur
lui dérangea le corps et lui fit enduire d'une couche de vernis la
couverture et les mains qui la tenaient, elle sauterait encore.
_Pippa._--Plût au ciel que sautât aussi la tête de celui qui avait
ordonné ce jeu.
_Nanna._--Quand il lui sembla que le trente-et-un l'avait chatouillée
et la couverture promenée suffisamment, il commanda qu'on prît un
paquet d'osier et la fit mettre à califourchon sur les épaules d'un
grand drôle; celui-ci la tenait si serrée qu'elle avait l'air de
dévider l'écheveau, en jouant des mains et des pieds; mais elle filait
à son rouet une poignée d'étoupe trop emmêlée et, après qu'elle se fut
trémoussée un bout de temps, elle reçut sur le cul autant de coups de
verges qu'elle était restée de jours à se faire prier avant de revenir
chez lui; pour que rien ne manquât à la férocité néronienne du misérable
gredin, il lui coupa sa robe à la ceinture et la laissa libre de s'en
aller, avec sa bénédiction.
_Pippa._--Qu'il soit laissé à la discrétion du couperet, quand le
bourreau le lève pour couper le cou à des gens qui ne le méritent pas
autant!
_Nanna._--On prétend, et c'est vrai, que comme elle s'en revenait et
voulait cacher sa pudeur avec ses mains, un essaim d'abeilles vint se
blottir entre ses cuisses, croyant que c'était là leur ruche à miel.
_Pippa._--Il lui manquait cela.
_Nanna._--Je suis fort la servante d'une jeunesse des plus huppées entre
les putains de Rome, laquelle fut alléchée par trois cents ducats que
lui laissait dans son testament un homme qui se mourait d'amour pour
elle. Elle s'aperçut qu'il feignait d'être à toute extrémité et que le
testament, qui chantait la gamme des trois cents ducats, ne servait qu'à
la faire courir et à lui faire voir ce qu'elle pouvait espérer en lui
étant favorable. Sais-tu ce qu'elle fit?
_Pippa._--Je n'en sais rien, mais je voudrais bien le savoir.
_Nanna._--Elle lui administra une pincée de poison et l'envoya sur la
civière; de la sorte, le testament dut lui lâcher l'argent comptant.
_Pippa._--Je veux dire le chapelet pour elle: je veux que, par
l'intermédiaire de mes _Pater nostri_, le bon Dieu d'Imola laisse les
citrouilles en fleur et lui pardonne un si galant péché.
_Nanna._--Mais une épine ne fait pas un buisson, pas plus qu'un épi une
gerbe de blé. Si celle-là sut bien se tirer d'affaire, celle que je vais
te dire s'amusait à remettre les coquelicots sur leurs jambes; après
avoir à tort et à péché reçu de son amant une grosse balafre plutôt
cuite que crue, une balafre à sept branches, moyennant quelques larmes
qu'il répandit avec je ne sais combien de soupirs et sous la foi de ses
faux serments, alors qu'elle avait encore le bandeau sur la figure, non
seulement elle consentit à ne pas lui en vouloir, mais elle se remit à
coucher avec lui presque tous les soirs. Au moment où elle s'attendait à
recevoir quelque riche cadeau en réparation du dommage, elle se trouva,
un beau matin, en pire position que feu Dom Felcuccio, d'heureuse
mémoire; il la nettoya de tout, jusqu'à un dé d'argent, et la laissa
se donner tant de coups de poing dans la poitrine, s'arracher tant les
cheveux, que les filles qui viennent de fermer les yeux à leurs mères ne
s'en font pas davantage.
_Pippa._--Du diable si je ne sais pas me tirer des ténèbres quand vous
marchez devant moi avec la chandelle allumée.
_Nanna._--Pippa, te souviens-tu de ce qui t'arrivait lorsque tu te
levais pour pisser pendant que je dormais?
_Pippa._--Oui, maman, oui.
_Nanna._--Ne sais-tu pas qu'en voulant te recoucher, le plus souvent tu
ne retrouvais pas le lit et que, plus tu marchais à tâtons, plus tu te
perdais, de sorte que tu ne t'y serais jamais reconnue si tu ne m'avais
réveillée?
_Pippa._--C'est vrai.
_Nanna._--Par conséquent si, même dans les moindres choses, tu ne peux
rien faire sans moi, tâche encore que, dans les grandes, je te serve
encore de chandelier, et, en tout ce que tu voudras faire, souviens-toi
de moi, obéis-moi, tiens-toi près de moi; si tu agis ainsi, n'aie pas
peur, je ne veux pas te dire des nains, mais des géants. Certainement,
il faut toujours être en éveil parce que nous sommes comme les joueurs
qui, s'ils parviennent à se vêtir, grâce aux cartes et aux dés,
n'arrivent pas à acheter des souliers. Prends n'importe quelle putain,
si riche, si aimée, si belle qu'elle soit, en fin de compte elle
ressemble à un vieux cardinal tout cassé, qui n'arrive pas à être pape,
parce que c'est la mort qui vient lui donner sa voix.
_Pippa._--Vous parlez éloquemment.
_Nanna._--Je sors des sillons pour avoir voulu les faire trop droits, et
cela advient aussi à ceux qui accouplent les mots comme on accouple les
grappes de raisins. Je voudrais t'amener à croire que la plus heureuse
et la plus contente des putains est au fond malheureuse et mécontente.
Laisse bavarder et jaser qui veut jaser; c'est comme ça. Le majordome de
Malfetta avait coutume de dire que le bonheur et le contentement d'une
putain étaient soeurs des espérances d'un courtisan qui tient dans sa
main l'avis par lequel il apprend qu'un tel se meurt; l'homme guérit
juste au moment où l'autre vient d'obtenir ses bénéfices. Qu'elles me
disent donc, celles qui se font si fières, est-elle heureuse cette femme
qui, ainsi que je te l'ai montré, qu'elle soit à la maison, qu'elle se
promène, qu'elle dorme, qu'elle mange, toujours, que cela lui plaise
ou non, il lui faut s'asseoir avec le cul d'un autre, marcher avec les
pieds d'un autre, dormir avec les yeux d'un autre, manger avec la bouche
d'un autre? Est-elle contente celle que partout on montre au doigt comme
une bagasse, comme une femme publique?
_Pippa._--Oh! toute putain est-elle femme publique?
_Nanna._--Oui.
_Pippa._--Comment, oui?
_Nanna._--Quiconque paye pour s'en amuser doit lui grimper dessus, qu'il
soit riche à crever ou bien un pouilleux, un rustre, n'importe, par la
raison que les ducats reluisent tout autant dans la main des laquais que
dans celle des maîtres. De même que les écus d'un porteur d'eau mêlés à
ceux d'un chieur d'épiceries sont de la même valeur, et que celui qui
les reçoit ne fait aucune différence entre ceux-ci et ceux-là; de même,
du moment qu'il y a de l'argent, il faut ouvrir au valet tout aussi bien
qu'au roi. Par conséquent, toute putain qui veut avoir des deniers et
non des épées ou des bâtons est la pâture du public.
_Pippa._--On ne peut mieux dire.
_Nanna._--Demande-le non seulement aux prédicateurs, mais à leurs
chaires de bois elles-mêmes, si nous sommes heureuses et contentes. Ils
s'y redressent de toute leur hauteur, et les voilà qui nous tombent
dessus: «Ah! scélérates concubines du diable! épouses d'esprits follets,
soeurs de Lucifer, honte du monde entier, déshonneur de votre sexe _in
mulieribus_! Les dragons de l'enfer vous dévoreront votre âme, ils
vous la brûleront; les chaudières de soufre bouillant vous attendent,
les broches rougies au feu vous réclament, les griffes des démons
vont vous dépecer, vous serez de la viande pour leurs crocs et vous
serez flagellées à coups de serpents _in eternum, in eternum_!» Voici
maintenant les confesseurs:--«_Ite in igne, in igne_, vous dis-je,
ribaudes, sacs à péchés, spoliatrices des hommes, sorcières, stryges,
démoniaques, espionnes du diable, misérables louves!» et ils ne
veulent pas même nous écouter, bien loin de nous donner l'absolution.
Quand vient la semaine sainte, les juifs, qui clouèrent en croix
Notre-Seigneur, sont mieux vêtus que nous, et de plus la conscience
nous harcèle et nous crie: «Allez vous ensevelir sous un tas de fumier,
ne vous montrez pas parmi les chrétiens.» Et comment en sommes-nous
réduites à si triste condition? Rien que pour les hommes, pour leur
complaire. Pourquoi nous ont-ils faites ce que nous sommes?
_Pippa._--Pourquoi ne crie-t-on pas contre les hommes aussi bien que
contre nous?
_Nanna._--C'est ce que je voulais te dire. La Paternité de la
Révérence de messire le prédicateur devrait se tourner du côté de
Leurs Seigneuries et leur dire:--«O vous, esprits tentateurs, pourquoi
prenez-vous de force, pourquoi contaminez-vous, pourquoi tournez-vous
à l'envers ces putains de femmes, ces bonnes pâtes de femmes, ces
étourdies de femmes? Si du moins vous les arrangez comme bon vous
semble, à quelle fin les dévalisez-vous, dans quel but les battez-vous,
pourquoi les diffamez-vous?» Le moine devrait bien faire en sorte que
ces serpents, ces chaudrons, ces broches, ces fouets à lanières de
couleuvres et les harpons, ces crochets et tous les diablotins, se
tournassent un peu contre les vices des hommes.
_Pippa._--C'est ce qu'ils feront peut-être.
_Nanna._--N'y pense pas, ne le crois pas, ne l'espère pas, et la raison
c'est que malheur aux faibles. Voilà pourquoi les hommes sont cajolés,
et non pas gourmandés, par les moines. Maintenant arrivons aux moyens de
se faire payer de ceux qui nous tracassent par en bas et par en haut.
_Pippa._--Il me semble que vous m'en avez déjà parlé.
_Nanna._--Ce n'est pas vrai, puis les messages qui ont de l'importance
doivent être répétés deux ou trois fois. Pippa, je voudrais bien savoir
de ces galants freluquets qui nous brocardent parce que nous cherchons
notre profit et que nous nous faisons payer les services rendus à qui
nous les demande, je voudrais bien savoir à quel propos et de quel droit
nous serions forcées d'obliger le prochain pour ses beaux yeux? Voici le
barbier qui te lave et te rase: pourquoi? pour ton argent; les vignerons
ne donneraient pas un coup de pioche dans la vigne, les tailleurs ne
pousseraient pas une aiguille dans une paire de chausses, si les sous ne
pleuvaient pas dans leurs bourses; sois malade et n'aie pas d'argent, tu
verras venir le médecin, oui, demain soir; prends une servante et ne lui
paye pas son salaire, tu seras forcée de faire sa besogne toi-même; va
chercher une botte de radis, va chercher de l'huile, va chercher du sel,
va chercher tout cela sans argent et tu reviendras les mains vides; tout
se paye, même la confession, même l'absolution.
_Pippa._--Cela ne se paye plus, arrêtez-vous là.
_Nanna._--Qu'en sais-tu?
_Pippa._--Le pénitencier me l'a dit, quand il m'a donné le petit coup de
baguette sur la tête.
_Nanna._--Ça peut bien être, mais regarde le prêtre ou celui qui a reçu
la confession, si tu ne lui offres rien, et tu verras la jolie mine
qu'il te fera. Qu'il en soit ce qu'on voudra, les messes se payent, et
celui qui ne veut pas être enseveli dans le cimetière ou le long du mur,
encore lui faut-il payer le _Kyrie eleison_, le _Porta inferi_ et le
_Requiem eternam_. Je ne veux pas t'en dire plus long; les prisons de
Corte-Savella, de Torre di Nonna et du Capitole vous tiennent enfermés
et bien à l'étroit; elles n'en veulent pas moins être surpayées et il
n'y a pas jusqu'au bourreau qui ne touche trois ou quatre ducats pour
chaque cou qu'il pend et pour chaque tête qu'il coupe, et il ne ferait
pas une marque sur le front d'un voleur, il ne couperait pas un gredin
de nez ou une traîtresse d'oreille si le sénateur ou le gouverneur, le
podestat et le capitaine ne lui donnaient ce qui est dû. Va-t'en à la
boucherie et aie en plus du poids quatre petites onces de mouton, si on
te les laisse emporter sans que tu n'ajoutes de l'argent, dis que je ne
suis plus Nanna. Tous, jusqu'aux fichus prêtres qui bénissent les oeufs,
prélèvent leur portion. Si donc il te semble juste à toi de donner tout
ton corps, tous tes membres et toute ta tendresse pour un «Grand merci,
madonna», c'est ton affaire. S'il te plaît de te livrer à ces marchands
qui ne regardent personne en face, à moins d'avoir à en tirer quelque
usure, livre-toi.
_Pippa._--Non, non, je ne veux point.
_Nanna._--Comprends-moi donc bien alors et quand tu m'auras comprise,
mets en oeuvre mes conseils. Si tu les suis, les hommes ne sauront pas
se garder de toi, tandis que tu sauras te garder d'eux. Laisse-les
mugueter des fenêtres des chambres qui donnent sur les tiennes, avec
des colliers à la main, des fourrures de zibeline, des perles, des
bourses pleines dont ils feront résonner les doublons qui sont dedans
en les frappant du poing; ces amorces-là sont des contes en l'air, des
niaiseries, des attrape-nigauds, des jeux d'enfants, des moyens de duper
ceux qui jettent les yeux dessus; sitôt qu'ils s'aperçoivent que tu
leur fais de l'oeil, croyant qu'ils vont te le donner, ils te font la
figue en s'écriant:--«Tiens, prends-moi ça, carogne, truie, garce!»
_Pippa._--S'ils me font de pareilles niches, je ne laisserai pas à mes
enfants le soin de m'en venger.
_Nanna._--Paye-toi encore des pots et des chaudrons de poix qu'ils
viendront mettre sous tes fenêtres, pour les incendier et les fracasser,
ajoutes-y les chiffons enduits de cire avec lesquels ils feront sauter
les gonds de ta porte et la renverseront de haut en bas. Pour te
bien assaisonner la bouillie de fèves, voudront en être aussi tout
le vacarme, les cris, les sifflets, les plaisanteries, les injures,
les pets, les rots, les bravades dont ils se servent en guise de
réveille-matin quand tu dors; les voici qui te font la procession autour
de ta maison, criant à haute voix tes défauts, absolument comme on
devrait crier les leurs.
_Pippa._--Que la fluxion de poitrine les étouffe!
_Nanna._--Un de ces oiseaux désoeuvrés eut un jour une solennelle lubie,
la plus folle que se mit jamais en tête un amant plein de mensonge, de
faussetés et de sottise.
_Pippa._--Quelle lubie?
_Nanna._--Pour montrer qu'il ne vivait que de l'espérance d'obtenir la
dame de ses pensées et pour que celle-ci, quand elle l'aurait compris,
songeât à le rendre heureux, il s'habilla tout en vert: la toque verte,
la cape, le pourpoint, les chausses, le fourreau, le bout du fourreau
et le manche de l'épée, la ceinture, la chemise, les bottes, jusqu'à sa
chevelure et sa barbe, car je crois qu'il les teignit aussi en vert, le
plumet et l'agrafe, les ferrets, les aiguillettes, la casaque, tout.
_Pippa._--Quel plat d'épinards!
_Nanna._--Ah! ah! ah! Il ne mangeait que des choses vertes, des courges,
des citrouilles, des melons, des purées d'herbes, des choux, des
laitues, de la bourrache, des amandes fraîches, des pois chiches. Pour
que le vin lui semblât vert, il le versait dans un gobelet de cristal
vert; s'il mangeait une galantine à la gelée, il se contentait de sucer
les feuilles de laurier qu'on met dedans; il se faisait pétrir son pain
de romarin broyé dans l'huile, pour qu'il participât de la couleur
verte, et s'asseyait sur un banc peint en vert. Il couchait dans un
lit vert et causait d'herbes, de prairies, de jardins et de printemps.
S'il chantait, il n'était jamais question que de l'espérance poussant
ses frondaisons dans les champs couverts d'épis, et il entrelaçait ses
vers de pampres, de pimprenelles et de pissenlits. S'il envoyait quelque
lettre à la diva, il l'écrivait sur des feuilles vertes, et je crois que
lorsqu'il allait du corps, il faisait vert, de la couleur de sa figure
et de son urine.
_Pippa._--Quel fou achevé!
_Nanna._--Folle achevée était celle qui croyait que l'on faisait
tout cela en l'honneur de ses perfections divines, et non à cause de
sa sottise. Veux-tu en savoir encore davantage? Il simula si bien
l'espérance, il prêcha si haut que la bonne bête, ne voulant pas le
démentir, s'y laissa prendre et s'imagina que cette invention du vert
était un suprême hommage à sa beauté; le bénéfice qu'elle retira de ce
Vert-de-gris, c'est qu'il la planta là, après l'avoir dévalisée de tout,
jusqu'à la paillasse de son lit.
_Pippa._--Filou digne de la potence!
_Nanna._--Certaine pauvre dame Quinimina, à laquelle la nature avait
concédé un peu de physionomie et un peu de belle prestance, pour mieux
la faire se casser le cou et pour sa plus sûre ruine, comme il arrive à
celui qui sait assez jouer pour avoir l'occasion de perdre, connaissait
si bien ses lettres qu'elle put lire une épître à elle adressée par un
farceur. O Dieu! comment se fait-il que Cupidon prenne les gens sans
y voir clair? Comment est-il possible qu'un chie-en-culotte comme lui
sache tirer de l'arc et transpercer les coeurs? Qu'il nous crève donc
l'aposthume qui puisse nous venir à nous autres femmes, quand nous
prêtons créance aux charlataneries, quand nous croyons avoir des yeux
comme des soleils, une chevelure d'or, des joues de roses, des lèvres
de rubis, des dents de perles, un air majestueux, une bouche divine,
une langue angélique; quand nous nous laissons aveugler par des billets
doux que nous envoient des attrapeurs de femmes, de la même façon que
se laissa duper l'infortunée dont je parle. Pour que tout le quartier
jasât de ce qu'elle savait lire, chaque fois qu'elle pouvait dérober
une minute, elle se plantait à sa fenêtre, un livre à la main, ce qui
fit qu'un regratteur de rimes l'aperçut et, s'avisant qu'il pourrait
peut-être fort bien l'encocher par le moyen de quelque sornette en
style d'or, teignit une feuille de papier dans du suc de giroflée, de
celles qui sont rouges, trempa sa plume dans du lait de figuier et lui
écrivit que ses charmes faisaient le désespoir de ceux des anges; que
l'or empruntait son éclat à ses cheveux et le printemps ses fleurs à
ses joues; il lui fit aussi archicroire que le lait se blanchirait à la
blancheur de sa gorge et de ses mains. Juge maintenant si elle commit le
péché de vaine gloire à s'entendre exalter de la sorte!
_Pippa._--Niaise!
_Nanna._--Quand elle eut achevé de lire sa perdition, cette lettre dans
laquelle elle vit qu'on l'accablait de plus d'éloges qu'on en donne au
Laudamus, elle s'attendrit de tout son être et, comme on la conjurait de
rendre réponse, elle se jeta de confiance dans les bras de ce «seul et
en secret», qu'au milieu de leurs bavardages les trompeurs ne manquent
pas de promettre en toutes lettres, afin que de prime abord nous
leurs prêtions l'oreille. Après lui avoir assigné rendez-vous pour le
surlendemain, parce que ce jour-là son mari allait à la campagne, elle
se mit aux aguets, attendant le moment.
_Pippa._--Quoi! elle avait un mari?
_Nanna._--Oui, à la male heure.
_Pippa._--Et en plus mauvais point.
_Nanna._--Dès que messire le faiseur de sonnets eut obtenu ce oui, il
ramassa je ne sais combien de barbouilleurs de papier, de racleurs de
chansonnettes et leur dit:--«Je veux donner la sérénade à une petite
putain, mariée, assez gentille créature, que je vais mettre sous presse
un de ces jours. Preuve que c'est vrai, la voici là couchée par écrit,
_manu propria_»; et il leur montra quelques lignes de son écriture, ce
dont ils se mirent à rire un bout de temps ensemble. Puis il empoigna un
luth, l'accorda en un clin d'oeil et pinça un trille assez gaillardement
à la villageoise. Après un ah! ah! poussé à gorge déployée, il se posta
sous la fenêtre de la chambre de la bonne amie, laquelle donnait sur une
ruelle où il passait une personne par an, et, s'appuyant les reins au
mur, l'instrument appliqué sur sa poitrine, leva la tête vers le ciel;
pendant qu'elle se montrait par instants en haut il chantonna cette
chansonnette:
Pour tout l'or du monde,
Dame, à vous louanger ne dirais menteries:
Cela me ferait honte, à moi comme à vous.
Par Dieu, non, je ne dirai pas
Qu'en votre bouche avez parfums de l'Inde ou d'Arabie;
Ni que vos cheveux
Sont plus beaux que l'or;
Ni que dans vos yeux soit niché l'Amour;
Ni que le Soleil leur emprunte sa splendeur;
Ni que vos lèvres et vos dents
Soient de blanches perles et de beaux rubis ardents;
Ni que vos gentilles manières
Fassent au bordel accourir les rivières:
Mais bien dirai que vous êtes un friand morceau,
Plus que dame qui soit au monde,
Et que vous avez tant de grâce
Que pour vous le faire se défroquerait un ermite.
Partout je ne veux dire que vous soyez divine,
Car vous ne pissez pas d'eau de fleur d'orange en guise d'urine.
_Pippa._--Moi, pour mon compte, je lui aurais jeté le mortier par la
tête; oui, je lui aurais jeté, c'est sûr.
_Nanna._--Elle, qui n'était pas plus cruelle que tu ne le seras
toi-même, s'en estima bien heureuse et bien grande; elle n'attendit pas
le départ de son mari, et dès le lendemain se rendit en cachette à la
maison d'un boulanger, ami du hâbleur, auquel elle donna à garder une
de ses parures qui se mettent à la taille des femmes. Quand le messire
eut vu la ceinture, il se dit à part soi:--«Les grains d'ambre seront
excellents pour me faire un bracelet, et les grosses noix d'or pour
remplir ma bourse.» Ce disant, il s'en fut à la Monnaie et changea le
métal non frappé en métal frappé au bon coin; il eut trente-sept ducats
d'or des PATER NOSTRI qui entrecoupaient le chapelet d'ambre et les joua
tout de suite. Quand il revint, sans plus les avoir, à la maison du
boulanger, il se mit dans une de ces colères qui passent par la tête de
ceux qui restent sans un as, grâce à l'as, et, rejetant sur l'hépatique
la faute du persil ou du prezzemolo, comme l'appellent les savants
sybilles, il roua la malheureuse de coups de bâton et la fit rouler du
haut de l'escalier sous une grêle de coups de poing.
_Pippa._--Grand bien lui fasse!
_Nanna._--Elle s'en fut dans la chambrette de je ne sais quelle
lavandière et y resta la nuit, sans dormir pour une once; elle eut donc
bien le temps de songer à sa vengeance, et elle y songea de la façon que
je vais te dire. La ceinture que le mauvais drôle venait de gaspiller
avait été volée par son mari dans cette maison, tu sais, appartenant
au cardinal della Vella, où il y eut le feu il n'y a pas longtemps;
elle-même l'avait soustraite à son mari, qui l'avait serrée dans un
coffre. A cette heure, se voyant sans cette ceinture, pour se venger de
celui qui l'avait si bien moulue, et sans penser à ce qui pouvait en
advenir, elle alla trouver le propriétaire de la maison brûlée et lui
conta comment un tel se trouvait avoir la ceinture. Le gentilhomme, mis
au fait de l'histoire, commença par faire jeter le grappin sur celui
qui l'avait volé, et le capitaine de la Corte-Sevella, jugeant sur cet
indice qu'il avait dû dérober encore bien d'autres objets, lui fit
appliquer bon nombre de tours de corde. De la sorte, la pécore en fut
pour sa mésaventure et pour sa honte, ainsi que son mari, et celui qui
l'avait traitée à sa façon s'esquiva par les mailles du filet.
_Pippa._--Tant pis pour qui se laisse attraper!
_Nanna._--Mais, jusqu'à présent, je ne t'ai encore montré que les grains
de poivre, de millet et de blé, des pépins de raisins ou de grenade;
maintenant je vais déplier le drap du haut en bas et, après t'en avoir
conté une dernière où il n'y a pas trace de bourre, je te congédie.
Écoute-moi donc, et si tu peux te retenir de pleurer, retiens-toi.
_Pippa._--Ce sera quelque femme engrossées, puis mise à la porte?
_Nanna._--Pis.
_Pippa._--Quelque enfant enlevée au papa et à la maman, puis rouée de
coups de bâton et abandonnée au milieu de la rue?
_Nanna._--Pis que moulue de coups, le nez coupé, laissée en chemise,
déshonorée, pourrie de mal français et arrangée le plus pitoyablement
qu'il soit possible.
_Pippa._--Dieu, viens à notre aide!
_Nanna._--C'est ce qui attend quiconque aime à crédit.
_Pippa._--Bien sûr, pareille chose doit venir d'un de ces poètes à qui
vous voulez que j'ouvre et que je me livre.
_Nanna._--Je ne t'ai pas dit cela, moi; je veux que tu les cajoles sans
leur donner jamais un fétu; il faut agir de la sorte, pour qu'ils ne
t'assassinent pas de leurs louanges ironiques ou que, s'ils se moquent
de toi dans leurs mordantes satires, cela ne paraisse pas s'adresser à
ta personne.
_Pippa._--De cette façon, cela peut aller.
_Nanna._--Je ne me souviens plus de ce que je voulais te dire.
_Pippa._--Ni moi.
_Nanna._--Alors ne me coupe pas la parole dans la bouche.
_Pippa._--Il faut pourtant bien que je m'occupe de ce qui me regarde.
_Nanna._--Je m'en ressouviens, il s'agit d'un roi: d'un roi et non pas
d'un fichu docteur, d'un chef d'escouade, d'un roi, te dis-je. Celui-là,
à la tête d'une multitude de gens à pied et à cheval, se mit en campagne
à travers le pays d'un autre roi, son ennemi, et après l'avoir saccagé,
brûlé, ruiné, vint poser le siège autour d'une ville forte où l'autre,
ne pouvant arriver à le fléchir par aucune espèce de concession, s'était
réfugié avec sa femme et une fille unique qu'il avait. La guerre se
continuant ainsi, le roi qui voulait prendre la ville pouvait bien
se démener: elle était si forte que le seigneur Jean des Médicis,
c'est-à-dire Mars en personne, n'en serait pas venu à bout; il aurait eu
beau la bombarder, la fusiller, l'arquebuser tant et plus. Quoi qu'il
en soit, le roi qui la battait en brèche jetait feu et flamme dans les
escarmouches; à l'un il fendait la tête, à l'autre il coupait un bras, à
l'autre il tranchait une main; d'un coup de lance il envoyait un autre
en l'air, à un mille de haut, de sorte qu'amis et ennemis ne savaient
plus qu'en dire. Cela fut cause que la présomptueuse renommée se fit son
guide, le promena triomphalement par tout le camp, puis entra dans la
ville, rencontra la fille de l'infortuné monarque et lui dit:--«Viens
sur les murailles et tu verras le plus beau, le plus vaillant et le
mieux armé de tous les jeunes gens qui soient nés jamais.» A peine lui
eut-elle dit cela que la jeune fille y courut, et l'ayant reconnu au
terrible panache qui se balançait sur son cimier, à la casaque de toile
d'argent qui aveuglait les rayons du soleil quand leur éclat venait la
frapper, elle se sentit toute hors d'elle-même; tandis qu'elle dévorait
des yeux et le cheval et l'armure et les gestes du roi, le voici qui se
lance jusqu'auprès des portes, et comme il brandissait son épée pour
tuer un soldat qui fuyait devant lui clopin-clopant, la courroie de son
heaume se détacha, le casque lui tomba de la tête; elle aperçut alors ce
visage de roses, devenu vermeil dans l'ardeur du combat, et la sueur qui
y faisait perler la fatigue ressemblait à la rosée qui les baigne quand
l'aube les fait entr'ouvrir.
_Pippa._--Abrégeons.
_Nanna._--Elle s'enflamma de telle façon qu'elle en devint aveugle et
que, sans plus se soucier de ce qu'il avait fait à son père, de ce qu'il
voulait lui faire encore, elle en vint à l'aimer plus qu'il ne haïssait
celui dont elle tenait l'existence; l'infortunée, elle savait pourtant
bien que tout ce qui reluit n'est pas or! N'importe, Amour la rendit si
courageuse qu'une nuit elle ouvrit la poterne secrète de son palais, une
poterne qui avait été ouverte pour les besoins des temps et par où on
pouvait entrer et sortir sans être vu. Comme elle en avait les clefs,
elle s'échappa de la ville et toute seule elle alla trouver celui qui
avait soif de son sang.
_Pippa._--Comment put-elle se diriger dans les ténèbres?
_Nanna._--On dit que le feu de son coeur lui servit de flambeau.
_Pippa._--Eh bien! on peut dire qu'elle brûlait comme il faut.
_Nanna._--Elle brûlait tant qu'elle ne se contenta pas de se faire
reconnaître du roi perfide et déloyal, mais qu'elle coucha avec lui et
se laissa engluer parce qu'il lui dit: «Signora, je vous accepte pour
ma femme et je reconnais votre père pour mon beau-père et mon seigneur,
à la condition que vous m'ouvriez les portes de la ville, car ce n'est
point par haine, c'est pour l'amour de la gloire que je fais la guerre
à Sa Majesté. Aussitôt que je serai le maître de tout, je lui ferai
hommage du gain de ma victoire et de mon propre royaume par-dessus le
marché.»
_Pippa._--Comment il se peut faire qu'ils se soient ensorcelés l'un et
l'autre, ce serait merveilleux de l'entendre de leurs bouches.
_Nanna._--Tu peux penser si, endoctrinée, conseillée et poussée par
l'amour, elle articula, refusa, concéda tout ce que lui suggéra
d'articuler, de refuser et de concéder l'amour. On doit croire qu'elle
ne semblait pas être une fillette inexpérimentée et craintive, mais
une femme avisée et hardie, qu'elle usait des paroles propres à
attendrir tout noble coeur, qu'elle y mêlait de ces charmes, de ces
soupirs entrecoupés de sanglots, de ces tristesses câlines par le moyen
desquelles on obtient ce que l'on désire. On doit croire aussi que le
galant si doucereux au dehors, si cruel au dedans, pour qui la vie du
père était sa mort à lui, sut emmieller son langage et, par des serments
et de grandes promesses, la décider à lui ouvrir ces portes qu'enfin
lui ouvrit l'écervelée. La première chose que fit le traître, ce fut de
s'emparer du vieux et de la vieille dont elle avait reçu le jour et de
leur couper la tête à l'un et à l'autre en sa présence.
_Pippa._--Et elle n'en mourut point?
_Nanna._--On ne meurt pas de douleur.
_Pippa._--_Ave Maria!_
_Nanna._--Eux tués, il mit le feu aux maisons, aux églises, aux palais,
aux boutiques, laissa brûler une moitié du peuple et passa l'autre
moitié au fil de l'épée, sans faire de différence entre les petits et
les grands, entre les mâles et les femelles.
_Pippa._--Et elle ne se pendit point?
_Nanna._--Ne t'ai-je pas dit que l'amour l'avait aveuglée et mise toute
hors d'elle-même? Comme une folle, elle délirait, elle se lamentait, et
chaque fois qu'elle tournait les yeux vers celui qui était plutôt son
bourreau que son mari, elle le contemplait ni plus ni moins que si elle
lui avait eu quelque obligation.
_Pippa._--C'était de la folie et non de l'amour.
_Nanna._--Dieu garde les chiens, Pippa; Dieu préserve les Maures d'un
tourment pareil! Ah! oui, l'amour est une cruelle histoire, et crois-en
une qui l'a éprouvé; crois-m'en, Pippa, l'amour, ah!... Pour moi, je
préférerais mourir que d'endurer un mois la torture d'un homme qui n'a
plus aucune espérance de ravoir la femme qu'il adore; j'aimerais mieux
la fièvre. Se trouver sans un sou, ce n'est rien; avoir des ennemis,
bagatelle; le vrai supplice, c'est celui d'un homme qui aime et qui ne
dort, ni ne boit, ni ne mange, qui ne peut rester ni debout, ni assis;
l'imagination toujours obsédée par elle, il s'épuise à y penser, mais
ses idées ne peuvent pourtant pas s'assouvir en idée.
_Pippa._--Tout le monde aime cependant.
_Nanna._--C'est vrai; mais tous y gagnent ce visage pâle qu'à force de
faire la putain finit par avoir le troupeau, le bataillon, l'innombrable
quantité de filles folles, car sur cent putains quatre-vingt-dix-neuf
n'existent qu'en perspective, comme disait la Romanello. Le putanisme,
dans son ensemble, est tout semblable à une boutique d'épicerie tombée
secrètement en faillite: elle a toutes ses petites boîtes bien en ordre,
ses pots rangés à la file avec des étiquettes où on lit: dragées, anis,
amandes confites, noix pralinées, poivre en grains, safran, pignons;
mais ouvre celle-ci ou celle-là, il n'y a rien du tout dedans. De même
les chaînettes d'or, les éventails, les bagues, les jolies robes, les
coiffes les plus huppées sont les étiquettes des pots et des boîtes
vides dont je te parle. Ainsi, pour un amoureux qui a lieu de se
féliciter de son amour, il y en a mille qui en tombent dans le désespoir.
_Pippa._--Revenez-en donc à votre histoire, si vous ne voulez pas qu'on
dise que votre fil est emmêlé.
_Nanna._--On ne le dira jamais, parce que les femmes sont des femmes,
et que quand elles vont contre leur naturel, elles peuvent toujours
répondre à qui les en reprend: «Vous ne savez pas ce que vous dites.»
Or donc, la pauvre enfant ainsi trahie reste avec celui qui a saccagé
son pays, tué son père et sa mère, et s'en va avec lui. Mais voici venir
le moment où, étant grosse de lui, elle est sur le point d'accoucher.
Le scélérat l'apprend et commande qu'elle soit jetée toute nue sur un
buisson d'épines, pour que les pointes la déchirent, elle et son fruit.
Hélas! elle montrait tant de courage qu'elle se déshabilla d'elle-même
en disant:--«Ingrat! Est-ce la récompense de mon amour? Te semble-t-il
qu'une reine mérite un pareil sort? Où jamais a-t-on ouï dire qu'un père
assassinât son enfant avant qu'il eût commis aucun crime, avant même
qu'il fût né?»
_Pippa._--Miséricorde!
_Nanna._--Comme elle prononçait ces paroles, les épines en furent
attendries et s'écartèrent, de sorte que les herbes vertes et fraîches
qui poussaient sous le buisson la reçurent dans leur lit; elle y mit
au monde un poupon qui avait la ressemblance de celui qui le lui avait
fait. Là-dessus, voici accourir un valet à face de démon qui prend la
petite créature par le bras et dit:--«Le roi veut que je la tue, pour en
finir en même temps avec sa haine, avec ta vie et avec ta sale race.»
Ce disant, d'un coup de couteau, qu'il me semble sentir dans le coeur,
il perça ce corps à peine formé, et la petite âme, qui vit le ciel
avant d'apercevoir le soleil, eut le fil de sa vie coupé juste quand
il y était fait le premier noeud. Mais une telle mort est plus douce
que l'existence: mourir avant de savoir ce que c'est que la vie, c'est
goûter là béatitude des saints.
_Pippa._--Je vous crois, mais qui pourrait souffrir une pareille cruauté?
_Nanna._--Cela fait, on la revêtit, et comme elle allait se noyer dans
ses larmes, voici qu'on lui apporte dans un bassin d'or le lacet, le
poison et le poignard. Quand l'infortunée entendit qu'on lui disait:
«Choisis l'un de ces moyens qui par trois routes différentes te tireront
d'embarras le corps et l'âme», sans s'effrayer ni s'émouvoir, elle prit
la corde, le poison et le couteau, et s'efforça de s'ôter la vie des
trois façons tout ensemble; n'y pouvant réussir, elle s'en prit au Ciel
de ce qu'il ne consentait pas à ce qu'elle pût en même temps se pendre,
s'empoisonner et se poignarder.
_Pippa._--O mon Dieu!
_Nanna._--Elle se noua la corde autour du cou, l'attacha quelque part
et se lança dans l'espace; la corde se rompit et elle ne put mourir;
elle but l'arsenic et n'en éprouva aucun mal, parce qu'étant encore
enfant son père l'avait prémunie contre les poisons; elle s'empara
du poignard, leva le bras pour se percer le coeur et, au moment où
elle allait enfoncer la pointe, l'Amour se glissa entre le fer et son
corsage, et lui montra le portrait de sa fausse idole, qu'elle s'était
brodé sur le sein en soie de toutes couleurs; le couteau lui tomba des
mains, car elle eut plus d'égards pour son image peinte qu'il n'en
avait, lui, pour sa personne vivante.
_Pippa._--Jamais plus on n'a entendu parler de choses si extraordinaires.
_Nanna._--Lui, qui la haïssait plus que la mort, pour être du sang de
son ennemi, ne va pas croire qu'il en devint plus pitoyable en apprenant
cette marque de sa tendresse. Loin de là, il la fit précipiter dans la
mer, qui était proche: les déesses marines la ramenèrent au rivage,
saine et sauve.
_Pippa._--Je veux brûler deux chandelles en l'honneur de ces déesses que
vous dites.
_Nanna._--Quand le serpent la vit sur le rivage, il appela un homme
terrible et lui dit:--«Dégaine ton épée et coupe-lui le cou.» L'homme
obéit, voici l'épée haute, elle retombe et Notre-Dame arrive au secours
de la pauvrette.
_Pippa._--Comment?
_Nanna._--En faisant que l'épée ne la toucha que du plat.
_Pippa._--Loué soit Dieu!
_Nanna._--Ce n'est pas fini. Le cruel fit allumer un grand feu et la
fit jeter de force dedans, mais elle ne brûla pas; dès qu'elle fut pour
y tomber, le Ciel, qui en eut pitié, s'obscurcit tout à coup et versa
une telle quantité d'eau que cela aurait pu éteindre, non seulement un
monceau de copeaux et de branchages, mais les fournaises de l'enfer.
_Pippa._--Honnête Ciel, Ciel miséricordieux!
_Nanna._--Sitôt que fut éteinte la flamme, qui tâchait de s'élever en
l'air avec la fumée, le peuple se mit à crier:--«Eh! sire, ne persistez
pas à vouloir ce que ne veut pas Celui qui est là-haut. Hélas! pardonnez
à l'innocente qui vous aime trop; c'est le trop d'amour qu'elle eut
pour vous qui vous a permis de vous venger et d'obtenir la victoire.»
_Pippa._--Et il ne fléchissait pas, en entendant de telles prières?
_Nanna._--Est-ce que les porte-mitres sont accessibles aux supplications
des honnêtes gens?
_Pippa._--Patience!
_Nanna._--Écartée du bûcher éteint par la pluie, en dépit de ceux qui
intercédaient pour elle, on la fit entrer dans une cage où était enfermé
un lion; la vérité pourtant c'est qu'à peine vint-il la flairer, par
égard pour sa noblesse et de peur de faire mal à une femme si infortunée.
_Pippa._--Dieu lui veuille du bien!
_Nanna._--As-tu jamais vu un chien enragé qui mord jusqu'à ses propres
pattes?
_Pippa._--Oui, j'en ai vu.
_Nanna._--Si tu en as vu, tu as vu ce diable incarné se ronger les mains
de désespoir de ce qu'il ne pouvait se rassasier de son trépas. Il
l'empoigna par les cheveux et la traîna au fin fond d'une cour où il la
fit demeurer huit jours sans vouloir que personne lui portât à boire et
à manger. Mais elle mangea tout de même, à son chien de dépit.
_Pippa._--De quelle façon?
_Nanna._--Demande-le à son désespoir et à ses larmes qui te diront
comment ils lui servirent de pain et de vin. On ouvrit la maison et on
la retrouva vivante, ce dont le mâtin de renégat s'en alla cogner de la
tête par tous les murs. Après qu'il se la fut ainsi abîmée, à son grand
dommage, il lia sa femme de sa propre main au tronc d'un arbre et la
fit cribler de flèches par ses archers. Qui croirait que le vent, ému
de compassion, écartait d'elle tous les coups et, partageant en deux la
nuée de flèches, en faisait tomber la moitié d'un côté, la moitié de
l'autre?
_Pippa._--Gentil vent!
_Nanna._--Voici maintenant la cruauté suprême. Gonflé de ce poison dont
se gonfle quiconque ne peut noyer le feu que la colère lui a allumé
dans le sein, il ordonna de la précipiter de la plus haute tour. Elle
fut donc prise et menée sur le faîte; mais lorsqu'elle vit qu'on lui
attachait les mains, elle s'écria:--«Les filles de roi doivent-elles
donc mourir de la mort des servantes?» La tour touchait presque le ciel
avec ses créneaux, et parmi les bourreaux qui devaient la précipiter il
ne s'en trouvait pas un seul qui eût le coeur de regarder le peuple;
d'en bas, les yeux écarquillés, il attendait le saut qu'elle devait
faire malgré elle, tandis que la malheureuse, digne d'un meilleur sort,
frissonnait de tout son corps en plongeant le regard dans si peu que ce
fût de la profondeur. Le soleil, qui en ce moment luisait de tout son
éclat, se cacha entre les nuages, de peur de la voir se fracasser. Pour
elle, elle se mit à pleurer et fit de ses yeux un Tibre et un Arno; mais
elle ne pleurait pas de la frayeur d'avoir à se meurtrir et à se briser
en tombant; non, elle avait honte de rencontrer l'ombre de sa mère, dans
l'autre monde; il lui semblait déjà être en présence de l'âme de sa
mère, qui lui disait:--«O ciel, abîme, voilà celle qui me dépouilla de
la chair dont je l'avais revêtue.»
_Pippa._--Je n'en puis plus d'émotion.
_Nanna._--Ne t'émeus pas encore. Lorsqu'elle se sentit soulevée de terre
par ces cruelles mains, elle haussa la voix et dit:--«Vous qui restez
après moi, excusez-moi auprès de ceux qui vivent actuellement et de ceux
qui viendront plus tard; j'ai été coupable plus que personne, pour avoir
aimé plus que personne...»
* * * * *
La Nanna venait d'achever ces mots quand des cris ébranlèrent la
maison.--«Holà, Pippa», s'écria-t-elle, «holà, ma fille! Vite, un
couteau; vite, coupez-lui ses lacets; de l'eau pour lui en jeter à la
figure; aidez-moi à la porter sur le lit.» A ce vacarme accoururent les
deux servantes qu'avait la Nanna; elles firent reprendre connaissance
à la Pippa qui s'était évanouie rien qu'à voir l'autre précipitée en
paroles du haut de la tour, semblable à ces femmes qui ne peuvent
voir le sang couler sur les reins des Génois, dans la nuit du vendredi
saint, quand derrière le crucifix ces insensés se déchirent à coups de
discipline. Lorsqu'elle fut revenue à elle, la Nanna, pour ne plus lui
donner de sujet d'émoi, ne voulut pas achever l'histoire qu'elle était
en train de conter délicatement, sur la pointe du pied, car elle savait
bien dire, quand le grillon lui trottait par la tête. Pendant qu'elle
faisait apporter des réconfortants, voici la commère et la nourrice
qui viennent frapper à la porte en toute assurance; les embrassades
faites à la mère ainsi qu'à la fillette, la commère prit la parole:
«Nanna--dit-elle--nous voulons demain, puisque c'est à moitié fête, et
une fête chômée plutôt que non, venir jouir de ton jardin. Je serais
bien aise que tu m'entendes et que tu me dises si je mets dans la bonne
voie la nourrice, qui veut s'adonner à la ruffianerie.»--«Justement, je
le désirais aussi--répondit la Nanna--et j'ai du dépit jusqu'au fond de
l'âme de ce que vous n'étiez pas là à m'écouter, hier et aujourd'hui,
quand je contais à ma Pippa comment il faut s'y prendre pour être une
bonne putain et quelles sont les scélératesses que les hommes font aux
putains comme aux autres. De même que je n'ai pas ma pareille (je ne
dis point cela pour me vanter) dans l'art de la putanerie, toi, tu n'as
personne qui te vienne à l'épaule dans celui de la ruffianerie. Venez
donc, de toute façon, pour que ma petite coco, ma chérie, ma mignonne,
vous écoute et, en vous écoutant, apprenne non à faire la maquerelle,
mais à savoir se conduire vis-à-vis des maquerelles.»
Il ne se dit ni ne se répondit autre chose entre elles trois, mais
le lendemain elles vinrent comme il était convenu, et lorsqu'elles
s'assirent sous le pêcher il échut à la commère de se placer entre la
nourrice et la Nanna; la gentille Pippa se mit en face de la commère.
Au même instant une grosse pêche, la seule qui restât sur l'arbre,
tomba sur la tête de la commère, ce qui fit que la nourrice s'écria
en riant à n'en plus pouvoir:--«Tu ne peux nier maintenant que ton
grand plaisir, jadis, c'était d'offrir ton panier de pêches.»--«Cela
non--répondit-elle--le peu de fois ou le grand nombre de fois que j'y
ai été forcée, il m'a semblé aller à la potence. Mais si l'argent fait
tout et peut tout, quel miracle y a-t-il à ce qu'il nous fasse tourner à
l'envers?» Après les rires qu'avait occasionnés la chute de la pêche, la
Pippa se mit à écouter, la bouche ouverte, si attentivement qu'on aurait
cru qu'elle voulait boire avec ses oreilles les paroles de la commère;
celle-ci commença.