=Ci commence la Deuxième journée des capricieux «Ragionamenti»
de l'Arétin, dans laquelle la Nanna raconte à la Pippa les mauvais
tours que jouent les hommes aux malheureuses qui leur sont
crédules.=
_Pippa._--Laissez-moi vous raconter mon rêve, puis je vous écouterai.
_Nanna._--Raconte-le.
_Pippa._--Ce matin, dès l'aube, il me semblait être dans une chambre
haute, large, fort belle, toute tendue de satin vert et jaune; sur les
tentures étaient appendus des épées aux pommeaux dorés, des chapeaux
de velours brodé, des toques ornées de leurs médailles, des écussons,
des tableaux et autres objets de prix. Dans un coin de la chambre se
trouvait un lit de brocart d'or frisé, et moi, abbatialement comme
un abbé, je trônais sur un siège de satin cramoisi tout parsemé de
boutons d'or, comme celui du pape. Autour de moi étaient groupés des
boeufs, des ânes, des moutons, des buffles, des renards, des paons, des
chats-huants, des merles; et j'avais beau les battre, les bâtonner, les
tondre, les peler, leur carder le poil, leur arracher des plumes, celles
de l'aile comme celles de la queue, les berner de toutes façons, aucun
ne s'en allait; bien mieux, ils me léchaient de la tête aux pieds. Je
voudrais bien vous voir me tirer au clair la signification d'une telle
fantasmagorie.
_Nanna._--Ce songe-là, je l'entends comme Daniel et tu peux t'en estimer
heureuse. Les boeufs et les ânes par toi frappés, bâtonnés, ce sont les
vilains avares qui viendront te faire la cour, dussent-ils en crever;
les moutons et les buffles signifient les bonnes bêtes qui se laisseront
tondre et peler par tes roueries; dans les renards, je vois les fins
matois que tu assommeras une fois pris dans tes filets; dans les paons
sans queue, les riches et beaux jouvenceaux; les chats-huants et les
merles me représentent la séquelle des gens qui perdront la tête rien
qu'à te voir et à t'entendre babiller.
_Pippa._--Que faites-vous des autres circonstances?
_Nanna._--Doucement. La chambre parée dénote la grandeur; les objets de
prix appendus partout sont les larcins que invisibilium et visibilium tu
extorqueras de celui-ci ou de celui-là; le trône pontifical indique les
honneurs que tu recevras de tout le monde. Ainsi donc, tu arriveras au
palio.
_Pippa._--Attendez, attendez. Les paons dont j'ai rêvé et qui se
regardaient les pattes ne piaillaient pas, comme ils font toujours.
Qu'est-ce que cela veut dire?
_Nanna._--Voilà ce qui montre la vérité de mes prophéties; voilà ce
qui montre combien tu seras sage: ceux que les filets de ton amour
laisseront à sec sur les sables de Barbarie ne pousseront même pas
une plainte. Maintenant, écoute-moi; en m'écoutant, cachète bien mes
paroles dans ta mémoire, et Dieu veuille que les avertissements de la
mère te suffisent pour te garder des scélératesses des hommes! Hélas!
je dis hélas! en songeant à ces pauvresses qui se sont perdues par le
fait des maquerelles, des maquereaux, des promesses, des importunités,
de l'occasion, de l'argent, des flatteries, des beaux semblants et de
la malchance qui les prend par le toupet. Et ne va pas croire que ces
accidents-là fassent quelque distinction entre putains et non-putains:
ils les encochent toutes, ils les agrippent toutes. Mais comme j'entends
que ma causerie soit un repas composé de toutes sortes de victuailles
et que je n'ai jamais servi à table, je ne sais quoi t'offrir d'abord.
Bien que les hors-d'oeuvre soient institués pour aiguiser l'appétit,
j'aime mieux, quand je mange, commencer par ce qu'il y a de meilleur;
c'est pourquoi je te servirai en premier une des scélératesses les plus
abominables que je connaisse, par la même raison que le joli visage
d'une femme est la première chose qui saute aux yeux de qui la regarde;
qui diable se soucierait d'elle, en voyant d'abord et rien qu'à la
figure quel mauvais morceau elle doit être sous sa robe? Au contraire,
si l'on voit tout de suite un joli minois, on suppose que le reste doit
être un morceau friand.
_Pippa._--Elles sortent à l'instant de la Monnaie, vos comparaisons.
Allez, maintenant.
_Nanna._--Un baron romagnol, non pas romain, échappé du sac de Rome par
un trou, comme sortent les souris, et se trouvant sur je ne sais quel
navire, fut jeté avec une foule de ses compagnons, par la fureur des
vents déchaînés, sur le rivage d'une grande ville, dont était souveraine
une signora dont je ne me rappelle pas le nom. Comme elle allait à la
promenade, elle aperçut le pauvre homme étendu par terre, trempé, brisé,
blême, tout hérissé et plus semblable à la peur que ne ressemble à la
canaille la Cour d'à présent. Le pis, c'est que les paysans, le prenant
pour quelque grand seigneur espagnol, l'entouraient pour faire de lui et
de ses camarades ce qu'au coin d'un bois font les malandrins d'un homme
qui se trouve, sans armes, avoir perdu son chemin. Mais la signora, les
ayant envoyés se faire pendre rien qu'en relevant la tête, s'approcha de
lui, le réconforta d'un air gracieux, d'un geste bienveillant, l'emmena
dans son palais, fit restaurer le navire et les navigateurs plus que
princièrement; puis, étant allée rendre visite au baron, qui avait
repris sa bonne mine, elle se prit à écouter le poème, le discours, le
sermon, le prêche qu'il lui fit, lorsqu'il lui assura qu'il oublierait
sa courtoisie quand les fleuves couleraient à rebours. Traîtres
d'hommes! Menteurs d'hommes! Faussetés d'hommes! Tandis qu'il hâblait
à la romagnole, la malheureuse, la pauvrette, la niaise le buvait des
yeux, et, remarquant la largeur de sa poitrine et de ses épaules, en
restait stupéfaite; elle acheva de tomber d'étonnement en contemplant
la fierté de sa haute mine; ses yeux pleins d'honneur la faisaient
soupirer, et ses cheveux d'or frisés l'enivrèrent complètement; elle ne
pouvait s'arracher au plaisir de parcourir des yeux toute son aimable
personne, d'admirer la grâce dont l'avait doué la nature, cette truie,
et restait entièrement absorbée dans la divinité de son visage. Maudits
soient le visage et le reste.
_Pippa._--A quel propos les maudire?
_Nanna._--Le plus souvent, ils sont trompeurs; deux fois pour une ils
vous abusent, il m'en est témoin la bonne mine du baron qui fit devenir
à moitié folle la signora dont je te parle. En moins de temps qu'une
femme ne change de fantaisie, elle ordonna de préparer les tables, et,
quand le royal festin fut prêt, s'assit avec le messire auprès d'elle;
venaient de proche en proche les autres naufragés, puis les gens du
pays, selon l'ordre de Melchisédec. Sur ces entrefaites, les magnifiques
plats d'argent surchargés de viande sont placés devant les affamés par
une multitude de serviteurs, et, quand il se fut rassasié l'appétit, le
baron fit ses présents à la signora.
_Pippa._--Que lui donna-t-il?
_Nanna._--Une mitre de brocatelle que Sa Sainteté portait sur la tête le
jour des Cendres; une paire de mules brodées de festons d'or, qu'elle
avait aux pieds le jour que Gian-Matteo les lui baisait; le pastoral
du pape Etoupe, je veux dire Lin; la boule de l'obélisque; une clef
arrachée de force à Saint Pierre, gardien de ses escaliers; une nappe de
l'office secret du Palais, et je ne sais combien de reliques des Santa
Santorum que sa prosopopée, à ce qu'il prétendait, avait réchappées des
mains des ennemis. Là-dessus se montra un habile joueur de rebec qui,
après avoir accordé son instrument, chanta d'étranges balivernes.
_Pippa._--Que chanta-t-il, Dieu vous bénisse?
_Nanna._--La haine du chaud contre le froid, du froid contre le chaud;
il dit pourquoi l'été a les jours longs, pourquoi l'hiver les a courts;
il chanta la parenté qui relie le coup de foudre au bruit du tonnerre,
le bruit du tonnerre à l'éclair, l'éclair au nuage et le nuage au beau
temps; il dit où gît la pluie quand il fait beau, et le beau temps quand
il pleut; il dit la grêle, la gelée, la neige, le brouillard; il parla
aussi, je crois, de l'hôtesse aux chambres garnies, qui se retient de
rire quand on pleure, et de celle qui se retient de pleurer quand on
rit; à la fin, il dit de quelle espèce est le feu qui brûle au cul des
vers luisants, et si la cigale chante avec ses ailes ou avec son gosier.
_Pippa._--Jolis secrets!
_Nanna._--Déjà Sa Seigneurie la signora, qui écoutait le chant comme
les morts écoutent le _Kyrie eleison_, était toute affolée du babillage
et de la galanterie de son hôte, et, comme il ne lui semblait vivre que
lorsque cet homme parlait, elle se mit à l'interroger sur les papes,
les cardinaux; puis elle en vint à le supplier de lui conter comment
l'astuce cléricale s'était laissé choir dans les griffes des mauvaises
pattes. Alors le baron, pour obéir aux ordres de sa supplique, tirant
de sa poitrine un de ces soupirs qui s'échappent astucieusement du foie
d'une putain lorsqu'elle aperçoit une bourse pleine, dit: «--Puisque
Ton Altesse, signora, veut que je me ressouvienne de choses qui me font
prendre en haine ma mémoire quand elle se les rappelle, je te raconterai
comment l'impératrice du monde devint esclave des Espagnols, et je
te dirai de plus tout ce que j'ai vu de misères. Mais quel Marane,
quel Tudesque, quel Juif serait si cruel qu'il puisse raconter de
telles choses à quelqu'un sans se briser de sanglots?» Puis il ajouta:
«Signora, il est l'heure de dormir et les étoiles disparaissent;
pourtant, si ta volonté est de connaître nos infortunes, quoique ce soit
renouveler ma douleur que de les dire, je commencerai.»
Après ces mots, il entama l'histoire de ce peuple qui, pour épargner
six ducats, se fit massacrer, puis conta comment un bruit circula tout
à coup dans Rome; des lansquenets et des jure-Dieu venaient, enseignes
déployées, pour faire la queue du monde. L'un disait à l'autre:--«Prends
ton grabat et marche», et, certes, plus d'un s'en allait par les
jachères, si cette traîtresse de proclamation: «A peine de la hart!»
ne s'y était opposée. Il conta comment, après cette proclamation, ce
peuple lâche se mit à enfouir ses écus, ses plats d'argent, ses joyaux,
ses colliers, ses vêtements et tous ses objets précieux; comment dans
les groupes, les attroupements d'hommes, épars ou rassemblés çà et
là, chacun disait ce qui lui passait par la tête, au sujet de ce qui
causait leur frayeur à tous. Entre temps, quarteniers et capitaines
de la milice, la peste les étouffe! allaient et venaient, avec des
files de soldats; et, certes, si le courage consistait dans les beaux
pourpoints, les belles chaussures, les épées dorées, Espagnols et
Allemands eussent été les mal venus. Le baron conta comment un ermite
criait par les rues:--«Faites pénitence, prêtres! Faites pénitence,
voleurs! et demandez à Dieu miséricorde, car l'heure de votre châtiment
est proche, elle arrive, elle sonne!» Mais leur orgueil n'avait pas
d'oreilles. Mais pourquoi les scribes et les pharisiens apparurent à
la croix de Monte-Mari, comme il disait, et quand le soleil donna sur
leurs armures, l'éclat terrible qui s'en échappait fit trembler les
poltrons accourus au rempart de plus d'épouvante que n'en causent les
éclairs et les coups de tonnerre. Ni les uns ni les autres ne songeaient
aux moyens de repousser l'ennemi qui s'avançait; tous cherchaient des
yeux quelque trou pour s'y blottir. En ce moment, une rumeur s'éleva du
côté du Monte-San-Spirito, et nos braves à la parade, dès le premier
assaut, ressemblèrent à celui qui fait du premier coup une chose, puis
ne la réussit plus jamais si bien. Je veux dire qu'ils tuèrent Bourbon
et qu'après avoir pris je ne sais combien de bannières, ils allèrent
les porter au palais avec des «Vivat! vivat!» à assourdir le ciel et
la terre. Pendant qu'ils croyaient tenir la victoire, voici que les
barricades du Monte sont emportées et que l'ennemi faisant de la chair
à pâté d'une foule de gens qui n'avaient commis ni faute, ni péché dans
la bataille, s'élança dans le Borgho; de là, quelques-uns passèrent le
pont, pénétrèrent jusqu'aux Banchi, puis rétrogradèrent, et l'on prétend
que cette bonne âme de château Saint-Ange, dans lequel s'était mis à
l'abri le bon ami, ne les bombarda pas pour deux raisons: l'une, crainte
de jeter au vent ses pilules et sa poudre; l'autre, de mettre l'ennemi
plus en colère qu'il n'était. On ne s'y préoccupait que de faire dévaler
des cordes pour hisser dans le Saint des Saints les grands clercs qui
avaient le feu au cul. Mais voici venir la nuit, voici que les grosses
bedaines qui gardaient le Ponte-Sisto ont la venette, et voici que
l'armée s'éparpille du Transtévère dans Rome même; déjà s'élèvent des
clameurs, les portes sont jetées à bas, chacun fuit, chacun se cache,
chacun se lamente. Le sang baigne les rues, partout on massacre; ceux
qu'on torture poussent des cris, les prisonniers font des supplications,
les femmes s'arrachent les cheveux, les vieillards tremblent, toute la
ville est mise les pieds en l'air, et bienheureux celui qui meurt du
premier coup ou qui, agonisant, rencontre quelqu'un qui l'achève. Mais
qui pourrait dire les horreurs d'une pareille nuit? Frères, moines,
chapelains et toute la séquelle, armés ou sans armes, se blottissaient
dans les sépultures, plus morts que vifs, et il ne resta pas un réduit,
pas un trou, pas un puits, pas un clocher, pas une cave, pas le moindre
gîte secret qui ne se trouvât aussitôt plein de toutes sortes de gens.
Les respectables personnages, on les tournait en dérision et, leurs
vêtements déchirés, relevés sur leur dos, on les fouillait, on leur
crachait dessus; on ne respectait ni les églises, ni les hôpitaux, ni
les maisons, ni rien; ils entrèrent, les mécréants, jusque dans ces
lieux où les hommes ne doivent pas pénétrer et, pour comble d'affront,
ils forcèrent les femmes d'aller où l'excommunication attend toute femme
qui y met le pied. La grande pitié, c'était d'entendre les maris, tout
rouges du sang qui coulait de leurs blessures, appeler leurs femmes
perdues, d'une voix à faire sangloter ce bloc de marbre du Colisée, qui
se tient debout sans ciment. Le baron racontait à la signora ce que
je te raconte et, comme il en venait aux lamentations que faisait le
pape dans le château, maudissant je ne sais qui de lui avoir manqué de
parole, il laissa échapper de ses yeux tant de larmes qu'il aurait pu
s'y noyer. Enfin, ne pouvant plus cracher un mot, il resta comme muet.
_Pippa._--Comment est-ce possible qu'il plaignît les malheurs du pape,
étant ennemi des prêtres?
_Nanna._--Parce que nous n'en sommes pas moins chrétiens, qu'ils n'en
sont pas moins prêtres, et que l'âme, d'ailleurs, doit aussi penser à
ses affaires. Voilà pourquoi le baron fut saisi d'une telle angoisse que
la signora se leva, lui prit les mains, qu'elle étreignit doucement à
deux reprises, et l'accompagna jusqu'à sa chambre, où elle le laissa en
lui souhaitant le bonsoir, puis alla se coucher.
_Pippa._--Vous avez bien fait de m'abréger l'histoire: je ne pouvais
plus vous écouter sans pleurer.
_Nanna._--Je ne t'en ai raconté qu'une bribe, à cloche-pied, te faisant
part d'un détail par-ci, d'un autre par-là, car, à te dire vrai, j'ai
donné ma mémoire à ressemeler; puis, on n'en viendrait jamais à bout,
tant il y eut de cruautés dans ce sac, et si je voulais te dire les
vols, les assassinats, les violences exercés par ceux-là même dans les
maisons desquels les fugitifs pensaient être en sûreté, je serais en
danger de m'attirer la haine de nombre de gens qui ne croient pas que
l'on sache comment ils ont égorgé leurs amis.
_Pippa._--Laissez de côté la vérité et ne dites que des mensonges; on
vous en tiendra meilleur compte.
_Nanna._--C'est ce qu'un jour je ferai, de toutes façons.
_Pippa._--Faites-le et n'en dites rien.
_Nanna._--Tu le verras; mais revenons à nos affaires. La signora,
prise à la glu dont l'amour avait empoissé la bonne mine et les belles
manières du baron, était toute en feu, et le coeur lui sautait dans la
poitrine comme s'il eût été de vif-argent. Songeant à la grandissime
renommée de sa race et aux prouesses qu'elle l'estimait avoir dû faire
dans cette horrible nuit, elle se débattait sur sa couche comme une
personne qui a un glacial et brûlant souci; la figure et les paroles
de cet homme lui restaient enfoncées dans la mémoire, et elle faisait
peu de cas du sommeil. Déjà le jour suivant, à l'aide des couleurs de
messire le Soleil, avait mis le fard aux joues de Mme l'Aurore; elle
s'en fut trouver sa soeur, et après lui avoir conté un songe, au pied
levé, lui dit:
--«Que te semble du pèlerin qui nous est survenu? As-tu jamais vu une
telle prestance que la sienne? Quels miracles il devait accomplir,
les armes à la main, pendant que l'on se disputait à Rome? Impossible
qu'il ne soit pas issu d'un noble sang, et certes, si depuis que la
mort m'a enlevé mon premier époux je n'avais fait voeu de rester veuve,
peut-être, peut-être me laisserais-je aller à faire cette faute une
seconde fois, mais pour lui seul. Certes, ma soeur, je ne veux rien te
cacher; bien mieux, je te jure, par l'affection nouvelle que je porte à
la noblesse de l'étranger, que depuis la mort de mon époux, mon coeur
est resté on ne peut plus avare d'amour; maintenant je reconnais les
vestiges de cette ancienne flamme qui jadis me consuma tout à coup et
non petit à petit. Mais avant que je commette aucune vilenie, que la
terre s'entr'ouvre et m'engloutisse vive, ou que la foudre du ciel
m'abîme dans les profondeurs. Je ne suis pas femme à mettre en lambeaux
les lois de l'honneur; celui qui eut mon amour l'a emporté avec lui dans
l'autre monde, et il en jouira IN SÆCULA SÆCULORUM.» En achevant ces
mots, elle se mit à pleurer, qu'on l'aurait cru assommée de coups.
_Pippa._--Pauvrette!
_Nanna._--La soeur, qui n'était pas hypocrite et qui prenait les choses
par l'endroit, fit des moqueries de son voeu, de ses lamentations et lui
répliqua:--«Est-il possible que tu ne veuilles pas connaître combien il
est doux d'avoir des petits enfants et de quel miel sont les dons de Mme
Vénus? Quelle folie est la tienne, si tu crois que les âmes des morts
n'ont d'autres soucis que de savoir si leurs femmes se remarient ou
non? Mais je veux que tu te contentes pour toute victoire de ne t'être
pas pliée à prendre un de ces nombreux princes qui t'ont convoitée;
veux-tu résister à ce malin de Cupidon? Folle, n'y essaye pas, tu n'y
gagnerais que de t'y casser le cou. En outre, tous tes voisins sont tes
ennemis; sache donc reconnaître l'occasion, qui t'a mis sa mèche de
cheveux dans la main, et si notre sang se mêle au sang romain, quelle
cité pourra égaler la nôtre? A présent, faisons faire des prières dans
les monastères pour que le Ciel conduise à bien nos projets. Pendant
ce temps-là, nous trouverons le moyen de le retenir ici; peut-être en
sera-t-il bien aise, fracassé, ruiné comme il est, et à cause aussi de
la rudesse du froid qui sort du coeur de l'hiver.» Tu m'interroges des
yeux, Pippa: elle sut si bien lui chanter les vêpres, qu'elle donna
le coup de pouce au voeu, à la pudeur, et que la signora, jetant son
honneur derrière ses épaules, soit qu'elle reste assise, soit qu'elle
se promène, toujours voit, toujours entend le baron. La nuit vient, et
quand tout dort, même les grillons, elle veille, elle se retourne dans
son lit, tantôt sur un flanc, tantôt sur l'autre, s'entretenant de lui
avec elle-même et se consumant dans cette angoisse connue seulement de
celui qui se couche et se relève, selon que la jalousie dont il est
travaillé veut qu'il se couche ou se lève. Pour te le déclarer net, elle
qui avait la tête à l'envers en arriva aux mauvaises fins avec le bel
ami; elle en vint là, ma fille.
_Pippa._--Et fit sagement.
_Nanna._--Au contraire, follement.
_Pippa._--Pourquoi?
_Nanna._--Parce que le chant figuré le dit:
Qui recueille un serpent dans son sein,
Il lui advient comme au vilain:
Quand il se trouva bien réchauffé, guéri,
Il le paya de son venin.
Je t'en dirai autant du traître. Dès que la signora eut planté des
cornes à la sainte mémoire de celui qui s'en était allé A PORTA INFERI
peu de temps auparavant, cette bavarde de Renommée, cette désoeuvrée de
Renommée, cette mauvaise langue de Renommée courut le proclamer partout;
les princes qui l'avaient demandée en mariage en donnèrent leurs âmes à
Satanas avec les plus grosses injures du monde et dirent pis que pendre
du ciel et de la fortune. Sur ces entrefaites, le Caïn, se voyant bien
repu, habillé à neuf, rétabli à son gré, appelle ses compagnons et leur
dit:
--«Amis, Rome m'est apparue en songe et m'a ordonné, de la part de
tous les saints, de m'en aller d'ici; je suis destiné à en réédifier
une autre plus belle. Mettez-vous donc à commencer vos préparatifs
discrètement, et pendant que je vous commande, je trouverai quelque
moyen adroit de prendre congé de la signora.» Mais qui pourrait jeter de
la cendre dans les yeux des amants, lesquels voient ce que nul ne voit
et entendent ce que nul n'entend? Aussitôt qu'elle vit tout sens dessus
dessous, elle s'aperçut que la bonne pièce voulait, à l'aide de son
navire, opérer le _Leva ejus_, et, transportée de fureur, sans chandelle
et sans raison, se mit à courir par le pays comme une folle. Arrivée
devant le baron, le visage couvert de pâleur, les yeux noyés, les lèvres
sèches, elle dénoua sa langue entortillée dans les lacets de l'amour, et
laissa échapper de sa bouche ces paroles:
«Crois-tu, déloyal, pouvoir t'évader d'ici sans que je le sache, hein?
As-tu donc le coeur si dur que ni notre amour, ni la foi jurée, ni la
mort à laquelle je suis prête ne puissent t'empêcher de partir, comme
tu l'as résolu? Mais c'est encore envers toi que tu es cruel de vouloir
prendre la mer à cette heure que l'hiver est dans sa plus grande rigueur
de toute l'année; homme sans pitié qui non seulement ne devrais pas
aller chercher quelque région lointaine, mais ne pas même retourner à
Rome par d'aussi affreux temps, quand bien même elle serait plus que
jamais florissante, c'est moi que tu fuis, cruel! c'est moi que tu
fuis, impie! Hélas! je t'en supplie par ces larmes qui me jaillissent
des yeux, par cette main droite qui doit mettre fin à mon martyre, par
nos noces à peine entamées; si les plaisirs que tu as goûtés avec moi
sont de quelque prix à tes yeux, aie pitié de mon État et de ma maison
qui, toi parti, tomberont en ruine; et si les prières qui fléchissent
jusqu'à Dieu trouvent accès dans ton sein, renonce à ce projet que tu as
de t'en aller. Déjà, pour m'être abandonnée à toi, j'ai encouru la haine
non seulement des ducs, des marquis, des seigneurs dont j'ai refusé la
main, mais celle de mes propres sujets et vassaux, qui me méprisent,
et il me semble vraiment être prisonnière des uns et des autres. Je
supporterais tout cependant, si j'avais de toi un fils qui, dans ses
yeux, rappellerait à tous tes grâces et ton visage.»
Ainsi parla-t-elle, sanglotant et pleurant. Le trompeur, le maître en
fait d'astuces, obstinément attaché à l'illusion de son rêve, n'en
baissa pas même les yeux; il ne se laissa fléchir ni par ses prières,
ni par les larmes, semblable à cet avare, à ce ladre qui, en un temps
de famine, et voyant les pauvres mourir par les rues, refuse de donner
une bouchée de pain aux supplications d'un mendiant affamé. Enfin, d'une
façon brève, il lui répondit qu'il ne voulait pas nier les obligations
dont il lui était redevable, qu'il se souviendrait d'elle toujours,
qu'il n'avait jamais songé à la quitter sans l'en prévenir; il niait
avec un front d'airain lui avoir promis de la prendre pour femme, et
rejetait la faute sur le _coeli coelorum._ Il lui jura que l'ange
lui était apparu et lui avait ordonné de grandes entreprises; mais
c'était prêcher devant des poireaux, car elle le regardait d'un oeil en
courroux, et la rage qui lui faisait sortir de son coeur enflammé un
juste mépris mêlé de douleur lui jaillissait des yeux et de la bouche.
C'est pourquoi elle se tourna de son côté et lui dit:--«Tu n'as jamais
été un Romain, et tu mens par la gorge quand tu dis être de ce noble
sang. C'est le Mont-Testaccio, homme sans foi, qui t'a formé de ces culs
de bouteilles dont il est fait lui-même, et les chiennes de l'endroit
t'ont nourri de leur lait; voilà pourquoi tu n'as pas seulement montré
un signe de compassion pendant que je te suppliais, que je sanglotais.
Mais à qui donc conterai-je mes malheurs, puisque c'est comme s'il
n'y avait là-haut personne pour peser les torts dans la balance de la
justice? Certes, aujourd'hui, il n'y a plus de bonne foi nulle part, et
j'en suis la preuve vivante: je recueille cet homme maltraité par la
mer; je lui fais part de tout ce que j'ai, je me donne et m'abandonne
à lui, et cela n'empêche pas qu'il me quitte, trahie, déshonorée; pour
comble d'outrage, il veut me faire accroire qu'un messager lui est venu
du ciel, chargé de lui découvrir les secrets du bon Dieu, qui n'a rien
de mieux à faire que de s'occuper de tes petites histoires! Mais je ne
te retiens pas; va-t'en, suis le chemin que te montrent les songes et
les visions; bien sûr, bien sûr tu rétabliras le peuple d'Israël. J'ai
toujours l'espérance que le châtiment t'attend au milieu des écueils; tu
invoqueras mon nom alors, tu imploreras plus de sept fois ma générosité
et ma tendresse, mais je te poursuivrai de ma haine, je me vengerai
par le feu et par le fer; morte, mon ombre, mon âme, mon esprit te
poursuivront encore!» Elle ne put en dire davantage, car la douleur lui
obstrua le chemin de la parole, et force lui fut de couper son discours
par la moitié. Comme une malade, la vue éteinte, ne pouvant plus se
tenir sur les jambes, elle se fit un lit des bras de ses suivantes,
qui l'emportèrent et la couchèrent, laissant là le baron, non sans que
la honte de la trahison dont il accablait l'infortunée ne couvrît de
rougeur son visage infâme. Tu pleures, Pippa?
_Pippa._--Qu'il soit assassiné, le lâche!
_Nanna._--Écartelé puisse-t-il être! car après les lamentations de la
signora, il se disposa néanmoins à partir. Ses gens, qui traînaient
le navire au rivage, ressemblaient à des fourmis s'approvisionnant de
grain pour l'hiver; l'un portait de l'eau, l'autre des rameaux garnis de
feuillage, un autre... tous les malheurs que je lui souhaite!
_Pippa._--Que faisait l'abandonnée pendant ce temps-là?
_Nanna._--Elle gémissait, elle soupirait, elle s'égratignait toute, et
rien que d'entendre les cris des mariniers bien repus, le branle-bas de
la chiourme et du reste de l'équipage, elle se pâmait, elle haletait,
elle se mourait. Hélas! cruel amour, pourquoi nous crucifies-tu si
barbarement et de tant de façons? Mais voici que la signora, ayant
encore un peu d'espoir, s'entretient avec sa soeur et lui dit:
«Chère soeur, ne vois-tu pas qu'il s'en va et que déjà le navire
appareille pour détaler? Mais pourquoi, ô cieux ingrats! si je devais
m'attendre à cet abandon, n'ai-je pas la force de le supporter? Soeur
chérie, toi seule maintenant me viendras en aide, puisque ce traître
fit toujours de toi le secrétaire de ses pensées, et toujours eut en
toi confiance. Va donc, parle-lui, et en lui parlant cherche à le
fléchir; dis-lui de ma part que je n'étais point l'alliée de ceux qui,
sous prétexte d'accord, ont fait de sa patrie un monceau de ruines;
que je n'ai pas traîné hors du sépulcre les os de mon père et que,
par conséquent, il lui plaise de m'entendre lui dire quatre paroles
avant que je meure. Qu'il me fasse, lui diras-tu, à moi qui l'adore
éperdument, cette seule grâce de ne pas partir à l'heure qu'il est et
d'attendre que le chemin soit plus navigable. Je n'entends pas le forcer
à m'épouser, puisqu'il me méprise, et encore moins à rester ici; mais
qu'il m'accorde quelque petit délai pour atténuer ma douleur; mon seul
désir, c'est d'apprendre à la supporter.» Après ces mots, elle se tut,
en larmoyant.
_Pippa._--Mon coeur se brise.
_Nanna._--Sa malheureuse soeur, ma Pippa, rapporta tout au long ces
paroles, ces gémissements, ce désespoir, mais le cruel ne s'attendrit
aucunement; on eût dit un mur qui reçoit le choc de ballons gonflés
de vent. Enfin la signora, bien certaine de son départ, résolut de
lui jeter un sort, encore qu'elle s'en fût jusque-là toujours fait
conscience.
_Pippa._--Cela lui réussit-il?
_Nanna._--Ah bien, oui! Elle invoqua stryges, fantômes, démons,
sorcières, fées, esprits, sibylles, la lune, le soleil, les étoiles,
les harpies, les cieux, les terres, les mers, les enfers et toute la
diablerie; elle éparpilla des eaux noires, des poussières de morts,
des herbes séchées à l'ombre; elle prononça des formules magiques,
traça des signes, des caractères, des figures bizarres, dialogua
elle-même, et il n'y eut pas un seul saint qui fit mine de se soucier
des amants trompeurs! Il était minuit quand elle faisait ainsi à crédit
ses incantations, et les hiboux, les chats-huants, les chauves-souris
dormaient tout engourdis; seule, elle ne pouvait appesantir ses yeux
de sommeil; l'amour, au contraire, la tourmentait davantage. Après
être restée muette un bout de temps, elle se mit à parler et se dit à
elle-même:
«Maintenant, que faire, misérable? Redemanderai-je pour mari n'importe
lequel de ceux que j'ai refusés? Suivrai-je la fortune des Romains? Oui,
cela pourra m'être utile, puisque je leur suis venue en aide et que
cette nation sait si bien reconnaître les bienfaits! Mais qui voudrait
de moi, quand même je m'embarquerais sur leur fier navire? N'ai-je pas
éprouvé les parjures de ces Romains, qui se moqueront de moi si je vais
à eux? Enfin, dois-je supporter qu'ils mettent à la voile et qu'en ce
moment même ils voguent vers la mer? Hélas! meurs, meurs donc infortunée
et guéris ta douleur avec du fer. Mais toi, ma soeur, c'est toi qui m'as
précipitée dans tous mes maux, toi qui m'as fait trahir les cendres de
mon époux et mon voeu de chasteté, déloyale et coupable femme que je
suis!
_Pippa._--Quelles belles imprécations!
_Nanna._--Si tu t'émeus de les entendre raconter par moi, qui n'en
répète pas une bribe comme il faut et qui les emmêle en les récitant
pitoyablement, qu'aurais-tu fait en les entendant de sa propre bouche?
_Pippa._--Je me serais évanouie à côté de sa douleur.
_Nanna._--C'est ce qui serait arrivé. En ce moment le baron faisait
nager les rames dans l'eau et, en s'escarpinant, souvent se retournait,
dans la crainte d'avoir tout le peuple à ses trousses. Quand l'aube se
montra, la désolée, à qui cette nuit avait paru d'un tiers plus longue,
comme les messes de Noël, se mit à sa fenêtre et, apercevant le navire
loin du port, se frappa la poitrine, s'égratigna la figure, s'arracha
les cheveux et se prit à dire:
«O mon Dieu, cet homme s'échappera malgré moi? Un étranger méprisera
ma Seigneurie, et ma puissance ne pourra rien contre lui, elle ne le
poursuivra pas à travers le monde entier? Accourez tous, apportez-moi
des armes, du feu! Mais que dis-je? et où suis-je? Qui m'a arraché
l'âme de sa place? Ah! malheureuse, ta cruelle destinée est proche;
je devais faire cela quand je le pouvais, et non à cette heure que je
ne le puis plus. Voilà la fidélité de celui qui a sauvé les reliques
de Rome! Voilà l'homme qui aime en fils pieux sa patrie! le voilà; il
vient au-devant de moi en me tournant le dos, c'est comme cela qu'il me
paye de ma bienveillance et de ma courtoisie! Mais pourquoi, sitôt que
je soupçonnais sa félonie, ne l'ai-je pas empoisonné? Ou mieux, que ne
l'ai-je fait hacher menu, pour dévorer sa chair pantelante et chaude?
Peut-être était-ce chanceux ou dangereux; mais, quand même, pouvait-il
m'arriver pis que ce qui m'arrive? Puisqu'il me fallait mourir, mieux
valait, certes, les noyer d'abord ou les brûler, eux et leur navire.»
Cela dit, elle maudit l'origine de Rome et la place où elle est bâtie,
et son passé, et son avenir; elle pria le ciel et l'abîme de faire
naître de ses ossements et de ceux de sa race des hommes de vengeance
et de haine; puis, après avoir dit tout ce qui lui sortit de la bouche
et envoyé sa nourrice s'occuper à je ne sais quoi, elle se disposa à se
tuer.
_Pippa._--Comment, à se tuer?
_Nanna._--A se tuer.
_Pippa._--De quelle façon?
_Nanna._--La figure égarée, les joue tachetées de la pâleur de la mort,
les yeux injectés de sang, elle entra dans sa chambre et, mise en fureur
par le comble du désespoir, dégaina je ne sais quelle épée, à elle
donnée par le Caïn; comme elle allait, sans dire un mot de plus, s'en
transpercer la poitrine, à ses yeux obscurcis se présentèrent quelques
vêtements romains et le lit dans lequel elle couchait avec le Judas.
Elle suspendit un moment sa main, elle la suspendit pour proférer ses
dernières paroles, qui furent presque en propres termes celles-ci;
depuis qu'un pédagogue me les a enseignées, je les ai toujours tenues
dans ma mémoire comme le PANE NOSTRUM QUOTIDIANO:
«Dépouilles qui m'étiez si chères, quand Dieu et le destin voulaient que
vous me le fussiez, prenez, je vous prie, cette âme séparée du feu qui
l'alimentait. Moi qui ai vécu le temps que je devais vivre, je m'en vais
sous terre, avec mon ombre. J'ai bâti une ville d'un assez grand nom;
j'ai vu s'élever mes édifices et je me suis vengée du frère de l'époux
que j'ai eu; je serais donc heureuse entre les plus heureuses, si la nef
romaine n'avait abordé mes rivages.»
Cela dit, elle bouleversa le lit à grands coups de tête, le jeta par
terre toute furieuse, et en claquant des dents s'écria:
«Nous ne quitterons pas la vie sans vengeance; fer, en me traversant
le sein, tu occiras ce Romain cruel, qui vit toujours dans mon coeur;
mourons donc ainsi, c'est ainsi qu'il convient de mourir.» A peine
avait-elle achevé la dernière parole que ses compagnes virent plantée
dans son corps l'épée homicidissime.
_Pippa._--Que dit le baron, quand il le sut?
_Nanna._--Qu'elle avait agi en vraie folle. Ainsi elle alla faire un
petit tour de promenade dans l'autre monde de la manière dont je viens
de te le dire, et cela lui advint pour avoir trop complu à un autre.
Oh! les hommes, les hommes! par Dieu, c'est un sucre que de les
assassiner comme nous le faisons, si l'on considère la façon dont ils
nous assassinent, nous autres. Pour que l'on m'en croie, venons-en à la
farce que jouèrent à une fine mouche de putain je sais bien quel écolier
et je sais bien quel courtisan.
_Pippa._--Vous ne m'avez pas enseigné comment je devrai m'y prendre avec
les écoliers et avec les courtisans.
_Nanna._--Ces deux ribauderies te l'enseigneront à ma place; d'un seul
écolier et d'un seul courtisan, tâche d'apprendre tout ce qu'il te faut.
_Pippa._--Très bien; mais arrêtez-vous encore, arrêtez-vous.
_Nanna._--Pourquoi?
_Pippa._--J'ai fait deux rêves, cette nuit, et je ne vous en ai raconté
qu'un.
_Nanna._--Je n'ai jamais vu fillette plus enfant que toi; tu te
surpasses aujourd'hui en bavardages.
_Pippa._--Écoutez ce dont j'ai rêvé, après la chambre parée.
_Nanna._--Dis-le; qu'était-ce donc?
_Pippa._--Il me semblait que Rome criait à s'égosiller:--«Pippa, oh!
Pippa, ta friponne de mère a volé le quart de Virgile et s'en va faire
sa belle avec.»
_Nanna._--Ah! ah! ah! Un tout petit peu plus et je demandais de
t'expliquer plus clairement; du diable si je sais qui c'est, celui-là!
Mais sans en savoir plus long, ce doit être un grand nigaud de s'être
laissé voler le quart de son individu, et il peut assurément jeter le
reste aux chiens, si c'est comme cela.
_Pippa._--Vite, à l'écolier et au courtisan.
_Nanna._--Un écolier, plus expert en galanteries qu'en livres, madré,
rusé, adroit, vif, malicieux et vaurien au superlatif degré, s'en
vient à Venise; il y reste caché quelques jours, assez de temps pour
s'informer au juste des courtisanes les plus voleuses et les plus riches
qu'il y eût dans la ville, et demande à parler au benêt qui le logeait
chez lui; il lui avait donné à entendre que, neveu d'un cardinal,
il était venu sous un déguisement à Venise pour prendre du plaisir
un bon mois et en même temps acheter des bijoux et des étoffes à sa
fantaisie. Il le prend donc à part et lui dit:--«Mon ami, je voudrais
coucher avec telle signora, va la trouver et dis-lui qui je suis, mais
sous serment qu'elle ne me trahira pas. Si elle est discrète, elle
connaîtra un jour la beauté de mon âme.» Le messager s'en va au galop,
arrive à la porte de la belle, et à l'aide d'un tic, toc, tac fait
comparoir la chambrière au balcon, pour me servir de leurs termes. La
chambrière reconnaît le courtier en marchandises de la patronne, tire le
cordon sans faire de difficulté, et l'homme, après avoir mis la belle
amie au fait de tout, introduit dans l'estacade le neveu postiche de
Monseigneur le Révérendissime, qui se met à gravir l'escalier avec une
majesté pontificale. La signora s'avance à sa rencontre et remarque de
prime abord comme il a bon air sur champ de drap avec le pourpoint de
satin noir, la toque et les escarpins de tezzio pelo, espagnolement
parlant. Elle lui tend alors la main et les lèvres, avec la plus honnête
putanerie qui se puisse imaginer, et, la conversation engagée, l'entend
à tout propos y faire intervenir «Monseigneur mon oncle...» Il branlait
la tête avec certains hochements plus princiers que n'en ont les princes
et faisait comme si tout lui puait au nez; il parlait lentement,
doucement, honnêtement, et, en lançant de petits crachats faits au
moule, semblait s'écouter parler.
_Pippa._--Je le vois en imagination.
_Nanna._--De quoi t'inquiètes-tu? La Vénitienne se tenait sur le
qui-vive, et, à chaque compliment que le ribaud lui adressait,
répondait: «Ze me meurs, assez, de de côses!» et plus de bêtises que
je ne saurais t'en dire; ils convinrent de coucher ensemble. L'écolier
fait signe à celui qui lui avait servi d'entremetteur et lui donne deux
sequins en lui disant:--«Dépense-moi cela, charge-toi de tout.» Messire
le nigaud va, et tout en achetant, chipe les marquettes et les marcelli;
puis il envoie porter les provisions de table par un portefaix à la
maison de la divine.
_Pippa._--On dirait que vous êtes allée à Venise, à la façon dont vous
parlez de portefaix et de panier.
_Nanna._--Ne le sais-tu pas si j'y suis allée?
_Pippa._--Si, si.
_Nanna._--Le moment vint de se mettre au lit. En se déshabillant, le
docteur à venir, après avoir dit d'abord:--«Je ne veux pas, n'en faites
rien», et ajouté: «Votre Seigneurie est trop bonne», la laissa l'aider
à s'ôter de dessus le dos une jaquette de toile toute crasseuse, toute
déchirée et fort lourde, grâce au poids que lui donnaient deux mille
ducats dont tu vas entendre parler.
_Pippa._--Je suis dans l'attente.
_Nanna._--Quand la putain sentit sa main fléchir sous le poids de ce qui
était cousu dans la doublure, on eût dit un filou en train de guigner
de l'oeil un de ces badauds qui se laissent enlever leur bourse d'entre
les cuisses. La veste posée sur la table, elle fit mine de ne s'être
aperçue de rien, se promettant bien d'aveugler l'homme de caresses et
de baisers, et en lui donnant à discrétion, dès qu'elle serait couchée
avec lui, pommes et fenouil. Le matin venu, le petit valet du fripon
entre dans la chambre, en faisant des révérences cérémonieuses, et le
maudit écolier lui jette sa bourse qui, en tombant par terre, ne fit
pas grand bruit.--«Va chercher du malvoisie et des massepains», lui
dit-il. On n'attendit pas longtemps; les massepains et le malvoisie
arrivèrent, accompagnés d'oeufs frais. On dîne ensuite, par le moyen
de celui qui était allé acheter le souper, puis on se recouche et on
se relève comme cela cinq matins à la file; compte que le malandrin
en fut pour une quinzaine d'écus, ou environ, et que pour ce prix-là
il eut un amour et des caresses du meilleur aloi. Continuellement
l'écolier, vaurien au sortir du nid, élevait la voix et s'écriait:--«Que
ne fais-je un garçon à Votre Seigneurie! Je lui résignerais prieuré,
paroisse et abbaye!--Plût à Dieu!» répondit-elle.--«Alors ne perdons
pas de temps», dit l'enjôleur de celle qui enjôlait tout le monde. Que
fit-il? Il ôta la jaquette et, la tenant à la main, aperçut un coffre
plein de ferrures et de serrures diaboliques; il la pria de serrer
dedans les ducats cousus et cachés par lui dans la doublure, pour de
bonnes raisons. Elle les y enferme et lui remet la clef, se croyant bien
certaine d'en avoir à revenir au moins une ou deux centaines. Aussitôt
la mauvaise laine, la triste espèce lui dit:--«Je voudrais acheter une
chaîne de dame, d'environ cent cinquante sequins; comme je ne suis
pas grand connaisseur, faites-m'en apporter une ici, aujourd'hui ou
demain, je l'achèterai aussitôt.» Elle y courut en poste, pensant que
le cadeau était pour elle, feignit d'aller chez tel ou tel joaillier,
et fit apporter des chaînes et des chaînettes de mince valeur; aucune
ne convenant, elle s'ôta du cou la sienne, qui pesait deux cents ducats
d'or non rognés, et l'envoya à Son Altesse par un prétendu orfèvre. En
la lui montrant, à force de dire:--C'est de l'or fin, et quel travail
merveilleux!» il fit si bien que l'on en vint au marché et que le
prix fut convenu à deux cent vingt-cinq ducats. Voilà la signora bien
contente et se disant à part soi: «Outre que la chaîne me reviendra,
j'aurai encore du profit les vingt-cinq ducats de surplus.»
_Pippa._--Je vois le tour et je ne vois pas.
_Nanna._--Le fourbe, tenant à la main la chaîne de cou, ne la louait
pas en d'autres termes que s'il eût eu à la vendre à quelqu'un. Tout
en la couvant des yeux et en la maniant:--«Signora», dit-il, «si vous
voulez m'en répondre, je donnerai en gage à ce marchand l'objet que je
vous ai remis pour le garder, parce que je voudrais aller montrer la
chaîne à l'un de mes amis; j'irai ensuite toucher la somme que je dois
pour le joyau à l'endroit où est payable cette lettre de change.» En
lui exhibant un bout de papier, il fit bondir celle qui n'était pas si
maligne que lui.
_Pippa._--Comment bondir?
_Nanna._--Pour ne pas laisser sortir de son coffre la jaquette
rembourrée de ducats de laiton, elle dit:--«Emportez tout de même
la chaîne; grâce à Dieu, j'ai du crédit pour plus que cela»; et se
tournant vers son compère, elle le congédia d'un signe. L'écolier prit
ses affaires et déguerpit de la maison. Le soir arrive, il ne se montre
pas; le matin se lève, il ne vient pas davantage; le jour entier se
passe, point de nouvelles. Elle envoie chez l'homme qui le logeait;
l'homme lève les épaules et accuse pour tout bagage une paire de
besaces, une chemise sale et un chapeau laissés par lui dans sa chambre.
Quand on lui rapporta la chose, elle se fit de cette couleur dont pâlit
la figure de celui qui s'aperçoit que son valet a décampé, le plantant
là avec zéro. Elle fit briser le coffre, déchira la jaquette à coups
de dents et, la trouvant bourrée de jetons à faire les comptes, ne se
pendit point par la raison qu'on l'en empêcha.
_Pippa._--Que diable font les bargelli, dans ce sale monde?
_Nanna._--Rien du tout, rien du tout; il n'y a plus de justice pour les
putains, et nulle part on ne voit de police comme autrefois. Notre monde
était un beau monde, au beau temps, et mon excellent compère Motta m'en
donna jadis un bel exemple: «Nanna, me dit-il, les putains d'à présent
ressemblent aux courtisans d'à présent, qui, s'ils veulent s'enrichir,
sont obligés de voler; autrement, ils meurent de faim, et pour un qui a
du pain dans sa huche, il y en a des quantités qui s'en vont mendiant.
Mais tout le mal provient de ce que les goûts des grands personnages
ont changé; puissiez-vous être écartelés, petits chevreaux et grands
chevreaux qui en êtes cause!»
_Pippa._--Que fait donc le feu? qu'attend-il?
_Nanna._--Le feu s'occupe à chauffer les fours et à mettre le verjus sur
le rôti; sais-tu pourquoi?
_Pippa._--Ma foi non.
_Nanna._--Parce que le scélérat s'en lèche les doigts, lui aussi; voilà
pourquoi il donne plus haut goût aux quartiers de derrière, qu'il rôtit,
qu'aux quartiers de devant qu'il fait bouillir.
_Pippa._--Qu'il soit brûlé!
_Nanna._--Tout irait mieux si nous avions le manche à les rembourser,
comme leurs petits vauriens, polissons de valets et autres canailles.
Écoute l'histoire du courtisan. O sainte, douce et chère Venise! Tu
es certes divine, tu es certes merveilleuse, tu es certes gentille;
mais quand ce ne serait pas pour autre chose, je voudrais jeûner en
ton honneur deux carêmes entiers, rien que parce que les gloutons, les
débauchés, les filous, les coupe-jarrets et autres coupe-bourses, tu les
appelles des courtisans. Pourquoi donc? A cause des tristes effets qui
résultent de leurs déportements.
_Pippa._--Les courtisanes sont-elles donc aussi des pécheresses, comme
eux?
_Nanna._--Puisqu'elles tiennent d'eux leur nom, il est de toute
nécessité qu'elles en tiennent aussi la mise, verbo et opere, comme
le dit le _Confitebor_; mais je reviens à lui. Certain messire,
un de ces signors qui vivent à l'office et meurent sur la paille,
un crache-dans-le-coin, un porte-la-toque-sur-l'oreille, un
tortille-du-derrière, un va-se-dandinant, le plus fin et le plus
joli muguet qui relevât jamais le coin d'une portière, portât les
plats et vidât le pot de chambre, son poignard orné d'un gland, ses
vêtements bien lustrés sur le corps, frétillant, cajoleur et chenapan
dans ses moindres gestes, bourdonna si bien aux oreilles d'une
pauvre malheureuse, qu'elle se cuisit tout à fait à la fumée de ses
vantardises. Il la lanterna quatre mois, à lui donner quelques chétifs
cadeaux, comme qui dirait de petites bagues, des pantoufles de satin et
de velours usé, des gants à l'oeillet, des écharpes, des coiffes et,
une fois sur dix, une paire de poulets maigres, un chapelet de grives,
un baril de corso et autres présents de galants sans le sou. Tu peux
compter qu'il y dépensa une vingtaine d'écus, en tout le temps, pour la
manier à son plaisir. Elle, qui était entretenue à l'égal de n'importe
quelle autre, ne se souciant plus de rien, si ce n'est de la grâce de ce
pouilleux, se laissa échapper des mains autant d'amants qu'elle en avait
et, toute au courtisan, se rengorgeait quand elle le voyait trancher du
grand seigneur.
_Pippa._--A quel propos tranchait-il du grand seigneur?
_Nanna._--A propos de son cardinal, dont la Révérendissime Seigneurie
l'embrassait par le cou deux fois par jour, ne mangeait rien sans le
partager avec lui et lui découvrait tous ses secrets; quand il avait
disserté à tort et à travers de rentes, provisions, expectatives, montré
des airs d'Espagne, de France et d'Allemagne, il se mettait à chantonner
d'une voix de cloche fêlée:
Des cheveux d'or étaient épars au vent...
et:
Si mince est le fil; oh!...
Il avait toujours la poche de son pourpoint pleine et archi-pleine de
madrigaux, de la main même des poètes, dont il récitait les noms de la
même façon que les curés de campagne récitent les fêtes. Le calendrier
ne les connaît pas si bien que je les connaissais moi-même autrefois;
je me les étais mis dans la tête à l'occasion de certaine comédie.....
suffit; et ils me furent très utiles, suffit, et je fis croire à
quelqu'un que j'étais une poétesse, suffit.
_Pippa._--Apprenez-les-moi donc, pour que s'il m'arrive d'avoir à faire
ce que vous faisiez, je puisse m'en tirer.
_Nanna._--Les noms, tu pourras avoir affaire avec eux, mais avec les
poètes en personne, non.
_Pippa._--Pourquoi avec les noms et pourquoi pas avec les personnes?
_Nanna._--Parce que leurs écus ont la croix de bois et qu'ils vous
payent de _Gloria Patri_; qu'ils sont (je leur en demande pardon)
une nichée de fous en cage. Comme je te le disais hier, ouvre-leur,
choie-les, colloque-les à table à la meilleure place, mais ne leur
donne pas de nanan, si tu ne veux avoir à t'en repentir. Pour retourner
à mon courtisan parfumé, sans sou ni maille, tout en brouillard, le
voici qui vient un soir se heurter à la porte de sa signora; une fois
entré, il décoche un _Te Deum laudamus_ d'une grâce exquise et, grimpant
l'escalier avec la hâte de celui qui apporte une bonne nouvelle, baise
la signora venue à sa rencontre, et après le baiser s'écrie: «--Le
diable enfin a voulu que je sorte de la misère, en dépit des cours
et des balivernes dont elles leurrent ceux qui servent les révérends
cuistres.» La bonne niaise se troubla toute à ces mots, et comme
elle croyait bien avoir placé à usure les plaisirs qu'elle lui avait
donnés: «--Que t'est-il arrivé de bon?» lui demanda-t-elle avec une
hardiesse inaccoutumée.--«Mon oncle est mort, ce gros richard qui n'a
ni garçons ni filles, ni d'autres neveux que moi.--Ah! ah! fit-elle;
Votre Seigneurie veut parler de ce vieil avare dont elle m'a entretenue
maintes fois?--C'est cela même», répondit-il. En fille madrée, elle se
mit à lui lâcher du monseigneur par la figure, aussitôt qu'elle eut
entendu parler de l'héritage, et il se risqua à lui donner du tu; cet
artifice était suffisant, pensait-il, pour qu'elle crût à sa nouvelle
grandeur.
_Pippa._--Voyez les petits scélérats!
_Nanna._--La chose alla droit au but où visait le courtisan, et il
entortilla la pauvrette de telle sorte qu'il la fit monter par-dessus
les cimes des arbres. Voici les hâbleries qu'il lui débita:--«Ma chère
maîtresse, je n'ai pu jusqu'ici vous montrer réellement l'amour que
je vous porte; je dépensais toute mon âme au service de Monseigneur,
attendant que ma récompense vînt de lui. Maintenant, Dieu a voulu, en
ramenant à lui le frère de mon père, me faire connaître qu'il est,
j'allais dire aussi miséricordieux que sont ingrats ces gredins de
patrons. Ce que je puis t'affirmer, c'est que j'hérite de cinquante
mille ducats, tant en maisons qu'en terres et en écus sonnants, et que
je n'ai ni père, ni mère, ni frères, ni soeurs; en vertu de quoi je te
choisis pour ma légitime épouse, et parce que je veux aussi prendre mon
plaisir.» Cela dit, ce véritablement digne valet du prêtre la baisa, et
s'ôtant une bague du doigt la passa au doigt de la signora. Tu penses
si cette histoire la rendit contente et la fit rougir d'aise; si, en le
serrant entre ses bras, elle put retenir ses larmes! Elle voulait le
remercier et ne pouvait: là-dessus, l'enjôleur déplie la lettre d'avis,
écrite de son encre, à sa façon, prend un siège et dit:--«Voici ce que
chante la lettre»; il la lui lut tout entière.
_Pippa._--Jusqu'à l'_Alleluia_ il lui récita l'alphabet.
_Nanna._--La signora, après l'avoir attiré sur elle une petite fois,
le congédia, pour qu'il pût aller mettre ordre à leur départ qu'ils
devaient effectuer ensemble, comme elle se l'était fourré dans la tête,
et il n'eut pas plus tôt franchi le seuil de la porte qu'elle ouvrit une
cassette où, tant en joyaux qu'en écus, colliers et plateaux d'argent,
elle avait pour plus de trente centaines d'écus; ses robes et autres
affaires en valaient plus de douze cents. Comme elle achevait de ranger
tout, le voici de retour; elle court à lui:--«Mon cher époux», dit-elle,
«voilà toutes mes pauvres richesses; je ne vous les offre pas comme ma
dot, mais en signe d'amoureuse affection.» L'affreux traître prit les
objets de valeur, les remit où ils étaient auparavant, et ferma de sa
main la cassette. La folle à lier, ne sachant comment entrer encore
plus avant dans les bonnes grâces, voulut qu'il gardât la clef, envoya
chercher des juifs et fit de l'or de tout ce qu'elle possédait en robes
et autres parures; avec l'argent de la vente, il s'habilla en paladin,
acheta au Campo di Fiore deux haquenées de voyage, et, sans un mot de
plus, emmena la pauvrette après l'avoir fait habiller en homme. Il ne
voulut rien emporter, si ce n'est les bijoux et autres objets de la
cassette, et se dirigea avec elle du côté de Naples.
_Pippa._--Bon endroit pour les filous!
_Nanna._--Deux ou trois gîtes de suite, il la traita en marquise; la
nuit, il la tenait entre ses bras avec les plus grandes chieries du
monde. A la fin, il voulut abréger l'histoire, et, après lui avoir mis
dans son vin je ne sais quelle drogue soporifique apportée par lui de
Rome, au beau moment où elle dormait de son mieux, il la planta là,
courtisanesquement, dans le lit de l'aubergiste, lui enlevant jusqu'à
son bidet, sur lequel il fit monter un jeune gars qui se rencontra là
juste comme il sortait de l'hôtellerie; puis il se mit à courir la poste
d'un tel trot que l'on ne sut jamais où il était allé.
_Pippa._--Que fit la malheureuse, à son réveil?
_Nanna._--Elle mit sens dessus dessous tout le village, courut à
l'écurie, prit la longe de sa haquenée et se pendit au râtelier de sa
mangeoire; on prétend que l'hôte, pour hériter de ses vêtements, la
regarda faire.
_Pippa._--Celle qui est sotte, tant pis pour elle!
_Nanna._--Un de ceux qui croient faire une oeuvre pie en trompant une
putain, comme si les putains dussent être autant de saintes Nafisses,
comme si les putains n'avaient pas à payer le loyer de la maison, à
acheter le pain, le vin, le bois, l'huile, la chandelle, la viande,
les poulets, les oeufs, le fromage, l'eau et jusqu'à leur place au
soleil; comme si elles allaient toutes nues, ou si, pour les vêtir,
les marchands leur donnaient gratis le drap, la soie et le velours, le
brocart... Et de quoi donc doivent-elles vivre? Est-ce du Saint-Esprit,
par hasard? Et pourquoi s'abandonneraient-elles pour rien au premier
venu? Les soldats exigent leur paye de celui qui les mène en campagne;
les docteurs ne parlent dans les procès que moyennant finance; les
courtisanes empoisonnent leurs patrons, si ceux-ci ne les pourvoient pas
de bénéfices; les palefreniers reçoivent leurs salaires et émoluments,
moyennant quoi ils courent près de l'étrier. Si donc tout métier qui
coûte de la peine est payé, pourquoi serions-nous forcées de nous
soumettre pour rien à qui nous le demande? Belles histoires, beaux
raisonnements, jolies trouvailles! Par mon serment, la police est mal
faite et le gouverneur devrait publier un édit: «A peine de feu!» contre
quiconque duperait ou lâcherait une putain.
_Pippa._--Peut-être le publiera-t-on, cet édit.
_Nanna._--A leur volonté. Je te parlais d'un de ces trompeurs de femmes,
qui se prélassait à la maison comme un grand seigneur, mangeait à la
française, buvait à l'allemande, et, sur une petite crédence, faisait
parade d'un plateau et d'un gobelet d'argent fort beau et de grande
taille; plateau et gobelet étaient disposés au milieu de quatre grandes
coupes également d'argent, de deux compotiers et de trois salières. Cet
homme-là serait mort si chaque semaine il n'avait pas changé de putain,
et il avait imaginé, pour besogner sans bourse délier, la plus nouvelle
piperie, la plus jolie niche à laquelle ait jamais songé vaurien digne
de la potence et de la corde qui vive à cette heure. Le chenapan sur cet
article (car pour tout le reste c'était un honnête homme) possédait une
jupe de satin cramoisi, sans le corsage, et chaque fois qu'il emmenait
une signora coucher chez lui, vers la fin du souper, il se mettait à
dire:--«Votre Seigneurie a sans doute entendu parler du vilain tour que
m'a joué une telle; par le corps! par le sang! on ne se comporte pas
ainsi, et elle mériterait autre chose que des injures!» Il n'y avait pas
un mot de vrai dans ce qu'il disait. La bonne signora, donnant raison au
hâbleur, s'efforçait tout à fait de lui faire croire qu'elle n'était pas
une de ces espèces et lui jurait de n'avoir rien promis sans tenir. Le
galant homme lui prenait la main et s'écriait:--«Ne jurez pas, je vous
crois; je sais que vous êtes une femme comme on n'en trouve plus.» Bref,
il finissait par appeler un sien valet qui était, je n'ai pas besoin de
le dire, ma chère enfant, bien au courant de la chose, et lui faisait
retirer de l'armoire la susdite jupe. Levé de table, il l'essayait à
la signora et lui donnait à entendre que, de toute façon, il voulait
lui en faire présent. La jupe, pour n'avoir pas de corsage, était comme
peinte sur le corps de toutes celles qui l'essayaient et alla donc à la
putain dont je te parle. Le dupeur de femmes appelle orgueilleusement
son valet et lui crie: «Cours chez mon tailleur et dis-lui d'apporter de
quoi prendre mesure à la signora; qu'il vienne tout de suite, tout de
suite, car je suis las de ces tout à l'heure, tout à l'heure.» Le drôle
vole, plutôt qu'il ne court, et en moins de temps qu'on essuie un buffet
revient avec le marchand qui était dans la confidence de la bonne
histoire à la jupe. Il monte l'escalier, essoufflé comme un homme qui a
couru et dit en ôtant son bonnet:--«Que commande Votre Seigneurie?»
_Pippa._--Voyez la farce!
_Nanna._--«Je veux», lui dit-il, «que tu trouves assez de satin cramoisi
pour en faire un corsage à cette jupe (il lui montrait la robe qui
était encore sur le dos de la pauvrette). Le tailleur mâchonne un «Ce
sera difficile de trouver du satin de cette qualité-là, mais je veux
vous être agréable, et je crois pouvoir si bien m'arranger que nous
aurons le reste de celui-là même qui sert à faire les chaussures de
monseigneur; il se les a fait confectionner en pénitence de ses péchés;
et quand même je ne pourrais pas l'avoir, je me procurerai les rognures
des chapeaux des cardinaux promus aux prochains Quatre-Temps.--Maître,
je vous serai bien obligé si vous le faites,» déclare en minaudant la
dame à la jupe verte, couleur d'espérance. Le marchand en prend congé
avec un «N'en doutez pas», feint de porter la robe à sa boutique, s'en
va, et elle reste à gorger des fruits de son jardin le gros scélérat,
qui la retient près de lui tant qu'il veut avec l'appât du «Ce soir
vous l'aurez, sinon demain sans faute»; puis il prend les devants et,
s'emportant contre elle sans la moindre raison, fait semblant de se
mettre en fureur:--«Allons, vite,» dit-il à son valet, «remmène-la chez
elle; est-ce ainsi qu'on me traite, hein?» Il s'enferme dans sa chambre,
l'autre peut crier et jacasser des excuses, point d'audience.
_Pippa._--Mon seau n'a pas encore tiré de cette eau-là.
_Nanna._--Descends-le profondément dans le puits et tu le rempliras de
science. Il faisait ainsi essayer la jupe et venir le susdit tailleur
pour toutes les putains amenées par lui dans sa maison, et, après en
avoir joui de toutes façons, bouilli et rôti, feignait de se fâcher tout
rouge et les mettait à la porte sans rien leur donner; il croyait avoir
assez fait en les payant de l'espoir d'avoir la robe, qu'il promettait à
chacune et ne donnait à personne.
_Pippa._--Quelle engeance!
_Nanna._--Oui, une engeance, et dont on se passerait bien d'avoir des
petits. Je t'en raconte quelques traits au hasard, par-ci par-là, parce
que les gredineries de ces gens qui crachent l'enfer et mangent le
paradis sont si nombreuses que la nécromancienne ne les découvrirait pas
toutes, elle qui sait retrouver les esprits. Oh! les dangereuses bêtes!
Quel miel ils ont dans la bouche, en même temps que le rasoir dans le
manche! Nous autres, femmes, nous avons beau être madrées, méchantes,
avares, friponnes, sans foi aucune, nous ne sortons pas des futilités
de femmes, et qui fait bien attention à nos mains connaît mieux notre
jeu que les habitués ne connaissent les tours de passe-passe de ceux
qui jouent des gobelets ou escamotent des boules de liège. Puis il y a
lieu de nous excuser si nous sommes avares: c'est le fait de la bassesse
de notre condition, c'est parce que nous craignons continuellement de
mourir de faim; voilà pourquoi nous dérobons, nous quémandons, nous
harcelons; toute chose, si mince qu'elle soit, nous est bonne, et les
fourmis, si industrieuses, ne le sont pas autant que nous; encore,
encore revenons-nous à vide quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent. Mais
les hommes, qui font des merveilles grâce à leurs talents, et, de tout
petits personnages qu'ils étaient nés, deviennent des illustres et des
illustrissimes, des révérends et des révérendissimes, les hommes sont si
coquins qu'ils ne rougissent pas de nous voler, dans nos chambres, des
livres, des miroirs, des peignes, des serviettes, de petits vases, un
pain de savon, deux doigts de ruban ou n'importe quoi de moindre valeur
encore qui leur tombe sous la main.
_Pippa._--Parlez-vous de vrai?
_Nanna._--On ne peut plus vrai. Y a-t-il quelque chose de plus honteux
que d'attraper une pauvre malheureuse dont la richesse est celle d'une
tortue, qui porte sur son dos tout ce qu'elle possède, et, après lui
avoir abîmé l'escalier et la margelle de son puits et de sa citerne,
de la payer d'un petit diamant faux, de quatre Jules dorés ou d'une
chaînette de laiton? Puis ils s'en vont se vanter d'être un jour
gonfalonniers de Jérusalem! Quelle cruauté que d'en entendre un, monté
en chaire et mis sur notre chapitre, trouver à nous reprocher des choses
qui ne sont ni vraies ni invraisemblables!--«J'étais il y a deux jours,»
disent-ils, «à tâter d'une telle; oh! la garce, la dégoûtante saleté!
elle a sa croupe plus rugueuse qu'une oie, l'haleine d'un cadavre, les
pieds puant la sueur, une valise au lieu de corps, un marécage par
devant et un gouffre par derrière, à faire s'en retourner je ne sais
qui.» Puis, ils passent à une autre et s'écrient:--«Quelle rosse! quelle
vache! quelle truie galeuse! elle veut avoir tout le paquet dans le
rond et se trémousse en dessous à vous stupéfier; puis après l'avoir
retiré, elle vous le lèche, vous le pelote, vous le nettoie d'une façon
à laquelle on n'a jamais songé ni qu'on n'a jamais vue.» Plus ils
aperçoivent de monde autour d'eux, plus ils élèvent la voix;--«Quelle
lâcheuse de pets! quel sac à moines! quelle coureuse!» Quand nous leur
faisons quelque grimace, lorsqu'ils descendent nos escaliers, ils ne se
souviennent pas de celles qu'ils nous font quand nous descendons les
leurs, et est-ce bien à eux de nous trahir et de nous assassiner de la
pire façon par leurs calomnies? S'il nous échappe de dire:--«C'est un
misérable, un ingrat,» ou lorsqu'une grande colère nous enflamme: «C'est
un traître,» cela ne va pas plus loin; si nous leur dérobons quelque
bagatelle, c'est pour achever de nous payer: l'honneur qu'ils nous
enlèvent, tous les trésors des trésors ne le payeraient pas.
_Pippa._--Vous me faites peur, avec les méchancetés.
_Nanna._--Je te fais peur pour qu'à ton tour tu les épouvantes à l'aide
des sages façons que je t'ai apprises; et qui pourrait comparer les
artifices, les mensonges, les plaintes, les serments, les blasphèmes,
dont ils se cuirassent pour nous attraper, aux duplicités, aux faux
semblants, aux larmes, aux parjures, à la foi jurée et reprise, aux
malédictions dont nous usons envers eux, saurait bien qui sait le mieux
tromper.
Un gentilhomme (la chance aux gentilhommeries!), Piémontais, je crois,
ou peut-être Savoyard, sauf erreur, une face de lanterne, avait gagné
au jeu un bois de lit en noyer, incrusté de filets d'or, fort beau. Dès
qu'il entrait en pourparlers avec une signora, il faisait intervenir
à propos son bienheureux bois de lit, et, après l'avoir prôné tant et
plus, l'estimant à cinquante ducats, il l'offrait, et à l'aide de ce
stratagème en venait à coucher avec la dame; pour payement, il lui
donnait le bois de lit, jouissait d'elle une dizaine de nuits, et,
quand il en avait pris tout son soûl, se mettait à ressembler à l'un de
ces gredins qui voudraient acquérir le renom d'antan de Bevilaqua, en
cherchant à tout propos querelle aux mouches. Il la taquinait jusque
sur sa façon de couper le pain, pour rompre avec elle, et, l'occasion
arrivée, se levait tout droit en s'écriant: «Rebut de tout le monde!
pouilleuse! rends-moi ce qui m'appartient, sinon je ferai de toi la plus
malcontente coureuse de bordels qu'il y ait; donne-le-moi, rends-le-moi,
te dis-je!» Il dégainait un petit couteau qui n'aurait pas pu seulement
tirer un filet de sang à un millier de moutons et épouvantait si fort
la pauvrette qu'il lui semblait tirer trente sous d'une livre à ne
plus entendre parler que de démonter le bois de lit et le transporter
ailleurs.
_Pippa._--Belle affaire que de donner et reprendre comme les enfants!
_Nanna._--Il le donna et le reprit de la manière que je t'ai dite à une
soixantaine, et il n'a jamais pu se dépêtrer du sobriquet de gentilhomme
au bois de lit; toutes les putains le montrent au doigt, comme elles
font également à celui de la robe sans corsage, et le Ponte-Sisto ne lui
donnerait pas un baiser même dans l'espoir de perdre son renom d'infamie.
_Pippa._--Je voudrais bien le connaître.
_Nanna._--Ça, je ne m'en soucie guère. Sache bien que, grâce à leur nom
de gentilhomme et à leur haute mine, ils pourraient me pincer, moi qui
t'enseigne, et bien mieux encore toi, qui ne fais qu'apprendre.
_Pippa._--Peut-être bien.
_Nanna._--Je vais t'en dire une belle, mais non pour celle qui l'eut à
sa porte. Il y avait, à la disposition du public, certaine madonna...
je ne veux pas dire qui, un superbe brin de fille, grande, belle,
fraîche au possible, et si une putain peut être d'une bonne nature,
elle en était; avec cela, plaisante, affable, ayant avec tous le mot
pour rire, s'accommodant à tous avec cette grâce aimable que l'on a dès
le berceau. Elle fut un jour priée d'aller souper à la vigne et manger
la galette romagnole; ceux qui l'invitaient n'eurent pas besoin de la
prier beaucoup, car elle prenait sa mine riante dès qu'il lui était fait
quelque proposition agréable de la part de gens qui lui semblaient comme
il faut, et ils lui avaient semblé bien comme il faut, ces misérables.
Vers les vingt-deux heures, ils la menèrent à la maudite vigne, en
croupe sur une mule; le souper marcha d'un bon pied; chevreau, veau de
lait, perdrix, tourtes, ragoûts, et ce qu'il y avait de mieux en fruits;
mais cela tourna mal pour la trop, trop confiante madonna.
_Pippa._--Eh quoi! est-ce qu'ils la taillèrent en pièces?
_Nanna._--En pièces, non, mais en quartiers, comme tu vas le voir.
Le premier coup de l'_Ave Maria_ venait juste de sonner lorsqu'elle
pria les signors avec lesquels elle venait de souper de lui permettre
de se retirer, parce qu'elle voulait aller coucher avec celui qui
l'entretenait; les ivrognes, les fous, les méchants lui firent répondre
par un méchant plaisant digne du fouet, qui lui dit: «Signora, cette
nuit nous est due, à nous et à nos garçons d'écurie; nous voulons
qu'il vous plaise que dorénavant les trente-et-un simples deviennent
les trente-et-un doubles, et, grâce à vous, on les appellera les
archi-trente-et-un; de la sorte, il y aura entre les anciens et les
nouveaux la même différence qu'entre les évêques et les archevêques.
Si vous ne vous trouvez pas traitée selon votre propre mérite,
prenez-vous-en à l'endroit où nous sommes.» Le scribe ne dit pas un mot
de plus, mais, empoignant sa manivelle, se mit à chantonner:
La petite veuve, quand elle couche seule,
Peut se plaindre d'elle; de moi, elle aurait tort.
En écoutant ces paroles, la victime de son bon naturel et de la
méchanceté des autres me ressembla à moi-même quand, dans la forêt de
Montefrascone, à l'aube du jour, je heurtai de l'épaule le corps d'un
pendu, et elle se sentit étreinte d'une telle douleur qu'elle n'en put
proférer une parole. Voici que ce cochon l'entraîne jusqu'au tronc
d'un amandier abattu, sur lequel il lui appuie le front. Il lui relève
ses jupons par-dessus la tête et, après le lui avoir mis où bon lui
semblait, il la remercie du service en lui appliquant sur les fesses
deux tapes des plus cruelles qu'on puisse recevoir. Ce fut le signal
donné au second, qui la renversa sur le tronc d'arbre, et, l'enfilant à
l'endroit, s'amusait grandement de ce que les aspérités du bois mal uni
piquaient au derrière l'infortunée, ce qui la forçait malgré elle à se
trémousser sous lui; en achevant, il lui fit faire la culbute du singe,
et les cris qu'elle poussa firent accourir le troisième champion; mais
ce sont de simples gentillesses le plaisir que prit celui-ci à l'ôter,
à le remettre, à le fourrer partout. La mort, ce fut de voir arriver
une troupe de goujats, de marmitons, de cuisiniers qui sortirent de la
maison de la vigne avec un tapage de chiens affamés que l'on déchaîne,
et qui sautèrent sur leur proie comme des moines sur le potage. Ma
fille, je te ferais pleurer si je te contais par le menu tous les
outrages qu'ils lui firent subir, comment ils l'aspergèrent d'urine des
pieds à la tête, en quelle posture la retournait celui-ci ou celui-là
et les contorsions, les gémissements de la malheureuse. Sois sûre
que toute la sainte nuit ils la pilonnèrent; puis, fatigués d'abuser
d'elle par tous les bouts, ils la coiffèrent d'une mitre de feuilles de
figuier et la fouettèrent à tour de bras avec des baguettes de saule,
pendant qu'un des bons raillards lisait à haute voix la sentence portée
contre elle pour cause de maléfices, énumérait toutes les filouteries,
sorcelleries, coquineries, sodomies, putaneries, faussetés, cruautés,
ribauderies qui se peuvent imaginer, et les lui mettait sur le dos.
_Pippa._--Les bras m'en tombent.
_Nanna._--Le matin venu, ils commencèrent à lui donner une aubade
de sifflets, de hurlements, de pétarades et de claques, avec plus
de vacarme que n'en font les paysans à la vue du renard et du loup.
Plus morte que vive, avec les paroles les plus douces et les plus
attendrissantes qu'on puisse ouïr, elle les priait de la laisser
désormais en repos; ses yeux enflammés, ses joues baignées de larmes,
ses cheveux emmêlés, ses lèvres sèches, ses vêtements en lambeaux la
faisaient ressembler à l'une de ces religieuses maudites de leur papa et
de leur maman et tombées entre les jambes des Allemands en se rendant à
Rome, où ils l'avaient envoyée PRETRORUM PRETARUM.
_Pippa._--J'en ai compassion.
_Nanna._--La fin fut encore pire que le commencement. Ils la renvoyèrent
chez elle, à l'heure où les boutiques des changeurs sont ouvertes, sur
un cheval de bât, tout pareil à ces rosses qui amènent les revendeurs
au marché au blé. Et sache bien que jamais voleuse qui a reçu le fouet
n'eut autant de honte; elle en perdit tout crédit et ne se reconnut plus
elle-même, si bien qu'elle en mourut de douleur et de dépit. Demande-toi
donc si les hommes jouent de telles farces à qui s'efforce de leur
complaire, ce qu'ils sont capables de faire à qui leur déplaît.
_Pippa._--Ah! les hommes!
_Nanna._--Un signor capitaine, brave, fameux, noble et tout aussi
méchant, il faut le dire, vint à Rome, pour des histoires de solde, et
voulut avoir soir et matin avec lui certaine courtisane qui n'était
pas jolie, jolie, mais faite de telle sorte qu'elle pouvait gagner sa
vie; bien nippée, proprette chez elle, pleine de suc, savoureuse au
possible. Quoiqu'elle éloignât d'elle bon nombre de clients, à ne le
quitter ni jour ni nuit, elle s'en moquait pas mal et se disait: «Je
gagne plus avec celui-ci que je ne perds en mécontentant les autres.»
Or il arriva que le capitaine dut s'en aller le lendemain de très bonne
heure; la pauvre crut que Sa Seigneurie, qui la tenait par la main,
disait à l'un de ses familiers, auquel il parlait dans l'oreille:
«Donne-lui cent écus»; il ordonnait tout justement de lui attacher
ses jupes par-dessus la tête et de la fouailler avec une paire de
bottes d'hiver, entre deux torches allumées, par le Borgo-Vecchio, le
Borgo-Nuovo et le Pont, jusqu'à la Chiavica. On l'empoigna donc et, avec
une ceinture de taffetas, on lui lia sa robe relevée du bout des pieds
par-dessus la tête; son séant apparut, rond et blanc comme la lune en
son plein. Oh! qu'il était ferme! oh! qu'il était bien fait! ni gros
ni maigre, ni trop large ni trop étroit, soutenu par deux cuissettes
qui surmontaient deux jambes tournées en fuseaux, plus jolies que ne
le sont les deux petites colonnes de cet albâtre transparent que l'on
travaille au tour, à Florence; les mêmes veines que possède ce marbre
dont je te parle se dessinaient le long des cuisses et des mollets.
Pendant que de l'intérieur des jupons elle jetait des cris, de la
voix de quelqu'un qui se trouve enfermé dans un coffre, les torches
allumées, la paire de bottes apportée, voici que les valets appelés pour
la fouailler, stupéfaits de la gentillesse du culisée, en eurent le
vertigo et, laissant les bottes leur tomber des mains, restèrent comme
ensorcelés: de bons coups de bâton, tout frais sortis de la Monnaie, les
réveillèrent; il reprirent les bottes, chassèrent la malheureuse hors
du seuil et se mirent à la frapper tant et tant que d'abord se montra
le rouge, puis le bleu, puis le noir, puis le sang, et aux tuff, taff,
toff que faisaient les coups de semelle, canaille ou non, tout le monde
poussait les mêmes clameurs que les gamins quand le bourreau accomplit
son office et fustige les malfaiteurs. La mal tombée fut ainsi ramenée
chez elle, où elle se renferma un bout de temps, déshonorée par la
sérénade qu'on lui avait donnée et méprisée de tous ceux qui l'apprirent.
_Pippa._--O poignards, qu'attendez-vous donc? Pourquoi perdez-vous votre
temps, épées?
_Nanna._--Je ne sais d'où vient ce mauvais renom que nous avons de faire
et de dire pis que pendre aux hommes, et je m'étonne de n'entendre
personne raconter leurs déportements à l'égard des putains, car toute
femme qui se coiffe d'eux est une putain. Mais que l'on mette d'un côté
tous les hommes ruinés par les putains et de l'autre toutes les putains
mises à mal par les hommes, et l'on verra qui est le plus coupable d'eux
ou de nous. Je pourrais t'énumérer des dizaines, des douzaines, des
trentaines de courtisanes qui ont fini sur les charrettes, à l'hôpital,
dans les cuisines, dans la rue, sur les bancs, tout autant qui sont
devenues lavandières, loueuses en garni, maquerelles, mendiantes et
vendeuses de bouts de chandelles, grâce à ce qu'elles ont fait la
putain pour les beaux yeux de l'un ou de l'autre; mais, par contre,
personne ne me montrera les gens qui par la faute des putains soient
devenus logeurs, estafiers, étrilleurs de chevaux, charlatans, sbires,
pourvoyeurs ou bateleurs. Du moins, une putain sait garder quelque
temps ce qu'elle a reçu des hommes pour prix de ses sueurs; les baudets
gaspillent en un jour ce qu'ils sont parvenus à nous voler et ce que des
folles, dignes de l'écriteau, leur jettent à pleines mains.
_Pippa._--Je me repens de l'envie d'être homme, qui m'était venue plus
d'une fois.
_Nanna._--Il y a encore une autre infamie que l'on nous met sur le dos,
à tort.
_Pippa._--Quelle est-elle?
_Nanna._--La faute que l'on rejette sur nous, s'il arrive d'être blessé
ou tué à l'un de nos poursuivants; que diable pouvons-nous faire à
leurs jalousies et à leurs brutalités? Et quand bien même nous serions
cause de leurs disputes, que l'on me dise un peu quelles sont les plus
nombreuses, des balafres que l'on aperçoit sur les figures des putains,
qui sont à la discrétion des hommes, ou des estafilades que l'on
remarque sur les visages des hommes qui se plaisent avec les putains?
Hélas! le monde ne marche pas comme il devrait marcher.
_Pippa._--Non, certes.
_Nanna._--Puis, voici le mal français qui me vient à l'idée
maintenant. Je me mange les sangs quand j'entends dire à quelque grand
escogriffe:--«Un tel est estropié, grâce à une telle.» On écartèle, on
crucifie en blasphémant la sacrée putain et chacun s'écrie:--«Elle a
gâté le pauvre garçon!» J'ai bon espoir, puisqu'on a découvert qui est
né le premier de la poule ou de l'oeuf, que l'on découvrira aussi bien
si les putains ont donné le mal français aux hommes, ou si ce sont les
hommes qui l'ont donné aux putains; il faudra qu'un jour nous allions le
demander à messire saint Job; autrement, il en sortira une discussion
interminable, puisque enfin l'homme a été le premier à taquiner la
putain, qui se tenait bien tranquille, et que ce n'est pas la putain qui
a taquiné l'homme; cela se voit encore tous les jours, par les messages,
les lettres, les ambassades qu'ils leur envoient, et les filles du
Ponte-Sisto, elles-mêmes, rougissent de raccrocher le monde. Donc, s'ils
sont les premiers à nous solliciter, ils ont aussi été les premiers à
nous le donner.
_Pippa._--Vous ôtez la tache complètement.
_Nanna._--Retournons aux légendes qui pourraient s'écrire touchant les
trahisons dont on nous paye. Certaine demoiselle d'une grande, grande
signora, la plus gentille et la plus douce petite personne que l'on ait
jamais vue de nos jours, se tenait au service de sa madame qui n'avait
pas de plus grand plaisir que de la voir s'empresser autour d'elle, tant
ses façons étaient aimables et délicates; pour lui préparer à boire,
pour l'habiller, la déshabiller, elle montrait de si gracieuses manières
qu'elle en rendait tout le monde amoureux d'elle, non sans envie de la
part des autres paresseuses chambrières. Sur cette demoiselle jeta les
yeux certain comte de carton, qui portait toute sa fortune dans les
broderies de son pourpoint, les ornements de sa toque, les galons de sa
cape et la gaine de son épée; ce comte, dis-je, s'en affola, et comme
il avait ses entrées à la Cour, il lui parlait souvent, dansait souvent
avec elle; il parla et dansa tant qu'enfin le feu prit à la mèche. Le
comte de deux liards, qui s'en aperçut, fit fabriquer un sonnet en
son honneur et le lui adressa enveloppé dans une lettre pleine de ses
soupirs, de ses tourments, de ses flammes et de ses fournaises; il y
exaltait les charmes de la jeune fille avec ses jactances habituelles
et disait de ses cheveux, de son visage, de sa bouche, de ses mains et
de toute sa personne des choses de l'autre monde. Elle, qui n'avait
pas plus de cervelle que les crabes hors de leurs bonnes lunes, se
rengorgeait et croyait être l'Angélique de Roland de Montauban.
_Pippa._--Renaud, voulez-vous dire.
_Nanna._--Je dis Roland.
_Pippa._--Vous vous trompez, Roland était d'un autre pays.
_Nanna._--Tant pis pour lui, s'il en était; quant à moi, j'ai étudié
toute ma vie afin d'amasser de l'argent et non pas des légendes ou des
termes choisis; arrière donc Roland! Si j'ai mentionné Angélique et ce
particulier-là, c'est que je les ai entendu chanter par un jeune gars
qui tous les soirs, à quatre heures, passait devant notre porte. Quoi
qu'il en soit, la damoiselle, qui savait lire l'écriture, se gobait
elle-même en lisant ces fadeurs, aussi fausses que celui qui les lui
adressait, de sorte que bientôt, plus elle pouvait l'apercevoir et tenir
de ses billets doux, plus elle était heureuse. Des fois, il venait à
la Cour et s'appuyant le long du mur, dans un coin, il mordillait son
mouchoir à belles dents, le jetait en l'air et le rattrapait de la
main, avec un geste de dépit; comme si le Destin lui disséquait les
entrailles, il menaçait le ciel et lui faisait la figue. Des fois,
il dansait avec une autre et ne faisait que soupirer; son page, avec
sa livrée aux couleurs qu'elle lui avait données, par faveur, était
sans cesse en campagne. Mais cette traîtresse de Fortune ne fut pas
satisfaite tant qu'elle ne les eut pas amenés, par le plus singulier
moyen, à s'aboucher ensemble. Engluée par les promesses et par l'amour,
qui donne le monde entier en paroles, à l'aide d'un bout de corde
qu'il lui avait fait passer, elle se laissa dégringoler d'une fenêtre
à laquelle servait de toit la saillie d'un balcon, situé derrière le
palais, et comme la corde n'allait pas tout à fait jusqu'à terre, elle
faillit se casser les jambes en tombant. Sitôt descendue, le comte pour
rire, le drôle de comte, le vaurien de comte la fit porter en croupe
par un de ses valets qui, monté à cheval, suivit son maître; celui-ci
s'enfuit à franc étrier, avec sa proie.
_Pippa._--Moi, je serais tombée, en croupe d'un cheval qui galopait.
_Nanna._--Elle maniait un cheval barbe comme l'aurait fait un gamin et
chevauchait mieux qu'une paladine; elle s'enfuit donc avec le scélérat
qui, à force de croiser une route, puis l'autre, sut fort bien se
garantir de ceux qui pouvaient lui courir sus. La fin de la chose,
c'est qu'au bout de vingt-deux jours il se dégoûta d'elle et qu'un beau
soir, pour deux paroles qu'elle osa répliquer à un petit valet qui le
gouvernait, elle toucha le salaire promis et espéré, c'est-à-dire une
volée de coups de bâton; à huit jours de là, il la laissa à sec, avec
cette jupe de satin jaune usé, bordée de taffetas vert, et la coiffe
de nuit qu'elle portait en s'en allant. La pauvrette, que sa maîtresse
aurait mariée à quelque digne et riche personnage, tomba entre les mains
d'une bande de jeunes vauriens qui se la repassèrent l'un à l'autre;
mais quand on la vit toute fleurie des bubelettes dont le comte lui
avait fait cadeau, elle ne trouva plus un chien ni un chat qui voulut la
flairer, et le bordel seul eut sa miséricorde.
_Pippa._--Béni soit-il!
_Nanna._--Quelqu'un, qui l'y rencontra, disait que ses camarades
s'émerveillaient de l'entendre parler et que l'honnêteté apportée par
elle, de la Cour où elle avait été élevée, donnait au bordel un air de
couvent; il n'y a pas de doute, l'honnêteté servant de parure à une
putain reluit au milieu du bordel avec plus d'éclat que n'en a un prêtre
en grand costume au milieu des noces de sa première messe.
_Pippa._--Si l'honnêteté est belle entre les putains, que doit-elle être
entre les vierges?
_Nanna._--La déesse des déesses, le soleil des soleils, le miracle des
miracles.
_Pippa._--Digne honnêteté, sainte honnêteté!
_Nanna._--Écoute maintenant quelle fut la cruauté d'un homme renommé
pour ses mérites, je ne sais combien de milles au delà de Calicut; je
retire cette histoire-là de la marmite à l'instant, à l'instant, ce qui
fait qu'elle est toute chaude, toute chaude. Le fameux homme que je veux
dire aperçut d'aventure une jeunesse de dix-sept ans, penchée de tout
son côté gauche hors de la fenêtre d'une petite maisonnette que sa mère
tenait à loyer, et plus gracieuse à elle seule que les six plus belles
filles de l'Italie: elle avait les cheveux si vifs et si blonds qu'elle
aurait pu brûler les coeurs et enchaîner la liberté d'autres créatures
que l'homme de chair; la gentillesse de ses manières vous assassinait,
et l'on ne pourrait estimer combien de grâces lui ajoutait la douceur
dont elle était pétrie. La misère, qui l'habillait de serge brune (à ce
qu'il me semble), bordée de serge aussi, mais jaune, avantageait mieux
toute la personne de la pauvrette que ne le font les velours frisés
et surfrisés et les draps de soie et d'or brodés de perles sur le dos
des reines. Il est bien vrai que la beauté de ses formes, par suite
des abstinences qu'elle subissait, ne pouvant ni manger, ni boire, ni
dormir son content, n'était point parvenue à sa perfection; mais ce
qui la faisait le plus reluire, c'était l'air pudique qu'elle gardait
toujours, qu'elle se montrât à la fenêtre ou qu'elle se mît sur le seuil
de la porte. Le bon ami s'éprit de tant de charmes, il s'en affola (que
Sa Seigneurie me pardonne le mot) et, n'ayant plus de repos, s'enquit
d'entremetteurs; il en trouva sans grand'peine, grâce à la célébrité de
son nom et à la splendeur de ses vêtements, dont il changeait chaque
jour: ces changements-là sont les amorces à l'aide desquelles on attrape
les niaises. Tu m'interroges des yeux? Il en vint à parler avec une
certaine Lucia, camarade de l'Angela (ainsi s'appelle l'honnête jeune
fille), et s'il ne l'enjôla pas, elle aussi, mettons qu'il n'y eut rien.
Il la baisa, la prit par la main, lui fit un tas de promesses et, pour
l'avoir encore plus à lui, donna sa parole de servir de parrain à un
petit garçon qu'elle avait, unique. La chemise ne lui touchait plus sur
les flancs à elle; une fois ensorcelée par les assurances du compère, en
deux coups elle sut gagner la petite soeur de celle qui fit le faux pas
dès qu'elle y eut prêté l'oreille; le temps de dire ouf, et les noces
furent conclues.
_Pippa._--Je sais bien que personne ne m'aurait attrapée si vite que ça,
moi.
_Nanna._--Attrapée, toi! Sainte Pétronille elle-même ne résisterait pas
aux tiraillements d'une bonne petite soeur qui vous met dans la main
les béatitudes, les jouissances à venir et de l'argent comptant. Qui ne
lèverait ses jupes en entendant dire:--«C'est le meilleur homme, c'est
le plus charmant, le plus beau, le plus généreux qui soit; il t'aime, il
t'adore et il m'a dit qu'une de tes tresses, un de tes yeux valent plus
que tous les trésors; il jure que sitôt qu'il apprendra que tu ne veux
pas de lui, il se fera ermite.»
_Pippa._--Et elle le crut.
_Nanna._--Dieu veuille que tu n'aies jamais aux flancs les éperons
de semblables ruffianes! tu verras si on y croit ou non. Des soeurs,
hein? des voisines, hé! L'espérance de s'enrichir, la générosité des
hommes!... Les chiennes!