_Nanna._--J'avais pris l'habitude jadis de désespérer un de ces

brigands, appelé Giovanni Agnese, en m'efforçant de le contrefaire (en

paroles, car en actions le bourreau n'y parviendrait pas: c'est l'écume

de la ribauderie des ribauds), et un Génois s'en étouffait de rire. Je

me tournai un jour vers celui-ci et je lui dis: «Ma Gênes à toi, ta

superbe à toi, vous savez si bien, vous autres, acheter la vache sans

vous laisser mettre un seul os, que nous n'avons pas grand'chose à

gagner avec vous.» C'est vrai; ils trouvent moyen de raffiner le fin,

d'aiguiser l'aigu, sont excellents ménagers, coupent la tranche aussi

mince qu'elle doit l'être et ne t'en donneraient pas un tantinet de

plus. Glorieux au demeurant, je ne saurais te dire comme, amateurs des

gentilles façons napolitaines espagnolisées, respectueux, te faisant

paraître de sucre le peu qu'ils te donnent, et ce peu ne leur manque

jamais. Ces gens-là, contente-toi de les payer de fumet et mesure-leur

les denrées comme ils te mesurent les leurs; sans trop te dégoûter de ce

qu'ils parlent de la gorge et du nez, avec des hoquets, prends avec eux

la vie comme elle vient.

_Pippa._--Les Bergamesques ont plus de grâce que n'en a leur parler.

_Nanna._--Il y en a parmi eux aussi d'agréables et de séduisants, oui,

certes; mais venons-en à nos Romains; gare les coups, Rienzi! Ma fille,

s'il te convient de manger du pain et du fromage, avec des lames d'épée

et des pointes de pique en salade, assaisonnées de superbes bravades que

leurs aïeux firent jadis aux Prévôts, va t'empêtrer d'eux. Bref, le jour

du sac[14] leur chie encore sur la tête (révérence parler), et c'est

pourquoi le pape Clément n'a jamais voulu les revoir.

_Pippa._--N'oubliez pas Bologne, au moins pour l'amour du comte et

chevalier qui est presque déjà de la famille.

_Nanna._--Oublier les Bolonais! Quelle mine auraient les logis des

putains sans l'ombre de ces grands échalas taillés en flûtes?

Nés seulement pour faire nombre et pour faire ombre, dit la chanson; «en

amour, dis-je, et non à la guerre», ajoutait Fra Mariano, suivant ce

que me racontait un jeune drôle d'une vingtaine d'années, sa créature:

«Jamais il n'avait vu, disait-il, fous plus joufflus ni mieux vêtus.»

Par conséquent, toi, Pippa, fais-leur fête, comme aux bouche-trous de

la Cour que tu auras, et amuse-toi de leur babil léger et coulant.

Telle pratique n'est pas tout à fait, tout à fait inutile; elle serait

même plus utile que nulle autre, s'ils se délectaient de chèvre,

autant qu'ils se délectent de chevreau. Quant au reste des Lombards,

ces grosses limaces, ces gros papillons, traite-les en franche putain;

tires-en tout ce que tu pourras, et le plus vite sera le mieux, en

ayant bien soin de leur donner à chacun du chevalier et du comte par

la moustache; les «oui, signor; non, signor», ils y tiennent comme à

l'oeil. Avec eux, quelque bonne petite piperie ne gâtera pas le potage;

il est honnête de leur en faire avaler quelqu'une et plus encore de

s'en vanter: eux aussi dupent les pauvres courtisanes, puis vont s'en

vanter par toutes les auberges où ils logent. Pour que tu saches ce que

c'est que piper, sans en avoir l'air, je veux te conter deux de ces

piperies que je n'ai pas dites à cette bavarde d'Antonia: je me les suis

réservées IN PETTO, pour les cas qui pourraient advenir.

_Pippa._--Oh! je suis bien aise de les connaître.

_Nanna._--La première est basse, basse; la seconde sera haute, haute.

Pour te le dire en douceur, j'avais une petite chambrière, qui m'est

morte, sur ses treize ans, et dodue, dodue! jolie, jolie! avec cela

futée, adroite, vaurienne au possible, cajoleuse, Dieu te le dise! une

vraie petite fouine, une espiègle à éviter prudemment. Je lui enseignai

la manière dont elle devrait s'y prendre pour me gagner, ou plutôt pour

me chiper l'argent des menues dépenses.

_Pippa._--Et comment?

_Nanna._--Dès qu'elle avait réussi à capter les bonnes grâces de

quiconque abordait chez moi, soit un homme de la ville, soit un

étranger, en faisant des agaceries à l'un ou à l'autre, de façon que

celui-ci ou celui-là n'eût bientôt plus d'autre plaisir qu'à la lutiner,

je lui mettais dans la main une tasse de porcelaine brisée en trois

morceaux, et aussitôt que quelque gentilhomme heurtait à la porte, après

lui avoir tiré le cordon, elle accourait au haut de l'escalier, toute

échevelée, criant d'une voix lamentable:--«Holà! je suis morte! holà!

je suis exterminée!» et faisant semblant de vouloir s'enfuir; mon autre

servante, d'un âge mur, la retenait bien fort par un bout de sa jupe et

lui disait:--«Ne t'en va pas, ne t'en va pas; la signora ne te fera pas

de mal.» L'écervelé, la voyant ainsi toute sens dessus dessous, toute en

désordre, la prenait par le bras:--«Qu'y a-t-il donc?» lui disait-il;

«De quoi pleures-tu? Qu'est-ce qui te fait crier?--Malheureuse que je

suis!» répondait-elle, «j'ai cassé cette tasse, qui vaut un ducat;

laissez-moi m'en aller, elle va me tuer, si elle m'attrape.» Elle disait

tout cela avec des mines si gentilles, des soupirs qui partaient si bien

du fond du coeur et des semblants de se trouver mal, qu'elle aurait ému

de compassion la potence du gouverneur de la Man-Mozza; elle touchait

encore bien mieux le cavalier qui venait badiner avec moi, enfermée que

j'étais dans ma chambre, derrière quelque porte entre-bâillée, un bout

de mon tablier dans la bouche de peur qu'on ne m'entendît éclater de

rire, pendant que lui, d'ordinaire plus serré que le poing, lui mettait

dans la main un écu, qu'il comptait avec ses autres aumônes; et je

croyais crever quand la vieille, prenant l'écu, dégringolait l'escalier

en courant, comme si elle allait chercher une autre tasse.

_Pippa._--La bonne fourbe!

_Nanna._--Aussitôt, je me montrais dans la salle.--«Je viens faire la

révérence à Votre Seigneurie,» s'écriait le cavalier, et me prenant la

main, il me la baisait en bavant dessus. Puis il se mettait à converser

avec moi, et un quart d'heure après venait la petite, apportant la soeur

de la tasse brisée; elle me disait:--Je vais la replacer dans votre

chambre.--Qu'as-tu donc? lui demandais-je; qu'est-ce que cela veut dire?

tu as les yeux rouges.» Et la petite sournoise, la petite drôlesse lui

faisait signe de ne pas me dire l'histoire.

_Pippa._--Enfin, pour être courtisane, il faut en savoir plus long qu'un

docteur.

_Nanna._--Je l'envoyais ainsi jouer le tour à quiconque venait me voir,

tenant tantôt un verre, tantôt une tasse, tantôt un plat à la main; elle

réussissait à tirer d'eux quatre, quelquefois cinq Jules d'une bourse,

autant d'une autre, et de la sorte les menues dépenses de la maison se

trouvaient on ne peut plus subtilement couvertes. Arrivons maintenant à

la grande piperie.

_Pippa._--Voici que je la bois, avant même que vous ne l'entamiez.

_Nanna._--Un officier, un gaillard à qui ses charges rapportaient en

rentes près de deux mille ducats de chambre, était si démesurément

amoureux de moi qu'il en faisait pénitence de ses péchés. Il dépensait

lunatiquement, et besoin était de recourir à l'astrologie, je puis le

dire, pour en tirer quoi que ce fût s'il ne se trouvait pas en fantaisie

de donner. Ce qui est bien pis, c'est que la mauvaise humeur naquit

le jour où il vint au monde; pour la moindre parole dont le son lui

déplaisait, il entrait en colère; mettre la main à son poignard et t'en

fourrer la pointe jusque sous le nez, c'est la moindre frayeur qu'il

pût te faire. Pour ce motif, les courtisanes le détestaient comme les

paysans détestent la pluie; moi qui ai donné ma peur à ressemeler, je le

recevais tant qu'il voulait, et bien qu'il me fît quelques-unes de ses

mauvaises plaisanteries, je le souffrais patiemment, méditant toujours

de lui en rendre une qui me payât de toutes les siennes. J'y songeai

si assidûment qu'à la fin je la trouvai. Que fis-je? Je me confiai à

certain peintre, maître Andréa, je puis bien le nommer, et lui laissai

prendre quelques menus suffrages, à condition qu'il ferait ce que je

voudrais et viendrait se cacher sous mon lit, muni de couleurs et de

pinceaux, pour me dessiner une balafre sur la figure, à un moment donné;

je m'en ouvris également à maître Mercurio, d'heureuse mémoire; je sais

que tu l'as connu.

_Pippa._--Oui, je l'ai connu.

_Nanna._--Je lui dis que je l'enverrais chercher telle nuit et qu'il

accourût avec de la charpie et des oeufs; pour m'obliger, il ne sortit

pas de chez lui le jour de la fête que je voulais fêter. Voici donc

maître Andréa sous le lit et maître Mercurio chez lui; moi, je suis à

table avec l'officier. Nous avions presque fini de souper, quand je me

mis à lui rappeler certain camérier du Révérendissime à qui il m'avait

défendu de parler, sous n'importe quel prétexte; c'était pour le faire

monter. Pain déjà levé n'a pas besoin de beaucoup de levain.--«Sacrée

garce, vieille putain, sale coureuse!» s'écria-t-il; et comme je

voulais lui renfoncer ses injures dans la gorge avec un démenti, il me

donna du plat de son poignard sur la joue un tel soufflet que je le

sentis pour de bon. J'avais dans une vessie je ne sais quel vermillon

détrempé d'huile, à moi donné par maître Andréa; je m'en barbouillai

les mains, m'en frottai le visage et aux cris les plus épouvantables

qu'ait jamais poussés une femme en couches, je lui fis véritablement

croire qu'il m'avait frappée de la pointe. Épouvanté comme un homme

qui en a tué un autre, il joua des jambes, s'enfuit au palais du

cardinal Colonna et, s'étant blotti dans la chambre d'un courtisan de

ses amis, se mit à geindre tout bas, tout bas: «Hélas! adieu la Nanna,

Rome et mes emplois; j'ai tout perdu!» Moi je m'étais renfermée dans

ma chambre avec ma vieille servante seulement; maître Andréa, sorti du

nid, en un clin d'oeil me dessina une balafre sur la joue droite, et

si parfaitement que, me regardant au miroir, je fus sur le point de

tomber à la renverse de saisissement et de tremblement. A l'instant

même arrive maître Mercurio qu'était allée chercher ma petite drôlesse

à la tasse cassée; il entre et me dit: «--N'ayez pas peur; vous n'avez

aucun mal.» Il laisse à la couleur le temps de sécher, me l'arrange bien

avec de la charpie trempée dans l'huile de rose, et la plaie obtenue

par grâce et privilège spécial ainsi bien nette, bien pansée, il sort

par la salle, où une foule de gens se trouvaient déjà rassemblés, et

s'écrie: «--Impossible qu'elle en réchappe!» Le bruit en courut par

toute la ville de Rome et en vint jusqu'aux oreilles du meurtrier, en

train de pleurer comme un enfant qu'on a battu. Le lendemain matin

arrive; le médecin, tenant allumée à la main une chandelle d'un denier,

lève l'appareil: je ne sais combien de personnes qui avaient réussi à

passer leur tête par la porte de la chambre (toutes les fenêtres étaient

fermées) se mirent à pleurer, et je ne sais qui, ne pouvant supporter la

vue d'une si horrible blessure, s'évanouit en l'apercevant. C'était le

bruit public que j'avais la figure abîmée pour toujours, et de la plus

triste façon, de sorte que le malfaiteur, en m'envoyant de l'argent, des

médecines et des médecins, cherchait à s'épargner la visite du bargello,

peu confiant qu'il était, au fond, dans la protection des Colonna. Au

bout de huit jours, je fais courir le bruit que j'en réchappe, mais avec

une cicatrice plus affreuse, pour une courtisane, que ne le serait la

mort: le bon ami de vouloir me l'adoucir à force d'argent; il employa

tant de moyens par-ci, tant de moyens par-là, fit si bien agir amis et

patrons, que je consentis à un accord, sans me laisser voir de personne,

si ce n'est d'un monsignor à la fève égoussée qu'il fréquentait. En

somme, il déboursa cinq cents écus pour le dommage, cinquante pour le

médecin et les médecines, et je lui pardonnai, c'est-à-dire que je

promis de ne pas le poursuivre devant le gouverneur, en exigeant de lui

qu'il me laisse en paix et fournirait caution. C'est cet argent-là que

j'ai dépensé à l'achat de cette maison, sans le jardin, dont je l'ai

arrondie plus tard.

_Pippa._--Vous étiez un vaillant homme, maman, quand vous vous lanciez

dans semblable aventure.

_Nanna._--L'aventure n'est pas encore à l'Alleluia, et je n'en viendrais

pas à bout en une année si je voulais te les conter toutes. En bonne

foi, je n'ai pas jeté dans l'eau le temps que j'ai vécu; ma foi non, je

ne l'ai pas jeté dans l'eau, va.

_Pippa._--Cela se voit bien au résultat.

_Nanna._--Continuons. Ne trouvant pas que les cinq cents écus, avec

cinquante après, eussent touché le palais à mon appétit, j'imaginai très

putanesquement une ruse putanesque. Et de quelle façon, crois-tu? Je

fis surgir un Napolitain, maître filou des filous, et sous le prétexte

d'un secret qu'il possédait, au moyen duquel on pouvait effacer toute

trace de blessure laissée au visage de quelqu'un par un mauvais coup,

il vint me voir.--«Le jour que l'on voudra déposer cent écus», dit-il,

«je me charge de votre affaire; vous n'aurez pas plus de cicatrices sur

la figure que vous ne m'en voyez là»; il montrait le creux de sa main.

Je me contorsionne et je lui dis avec un semblant de soupir;--«Allez

faire part de ce miracle à celui qui est cause que je ne suis plus...»

j'allais ajouter «reconnaissable», mais je détournai la tête pour

sangloter à petit bruit. Le charlatan, beaucoup trop honorablement

habillé de soie, sort, va trouver l'officier tombé en mauvaises griffes

et lui expose l'épreuve qu'il se targue de faire. Pense si notre homme,

que crucifiait le dépit de ne plus me posséder jamais, déposa la

centaine d'écus. Mais pourquoi te traîner en longueur? La cicatrice,

qui n'avait jamais existé, s'en alla grâce à l'eau merveilleuse dont

il m'injecta par six fois le visage en prononçant les paroles qui

semblaient dire MIRABILIUM, et qui ne disaient rien du tout. De la

sorte, les cent piaceri[15], comme dit le Grec, m'arrivèrent dans les

mains.

_Pippa._--Les bienvenus! bon an je leur souhaite.

_Nanna._--Attends un peu. Dès que le bruit se répandit que je restais

ainsi sans une cicatrice au monde, quiconque avait une balafre par

la figure se mit à courir au logis du drôle, comme les synagogues

accourraient au Messie, s'il descendait en pleine Piazza Giudea; le

traître, après avoir rempli d'arrhes sa bourse, fit ses paquets; à son

compte, puisque je lui abandonnais quelques-uns de ces ducats qu'il

m'avait fait gagner, les autres devaient montrer la même discrétion.

_Pippa._--Est-ce que l'officier sut, comprit et crut la chose?

_Nanna._--Il la sut sans la savoir, la comprit sans la comprendre et la

crut sans la croire.

_Pippa._--Suffit alors.

_Nanna._--Dans la queue gît le venin.

_Pippa._--Qu'y a-t-il encore?

_Nanna._--Il reste le meilleur. Le nigaud, après tant de déboursés,

pour lesquels il fut forcé, dit-on, de vendre un titre de chevalier,

se réconcilia avec moi, par l'entremise de ruffians et par le moyen

de ses lettres et ambassades, qui me chantèrent sa passion. Il vint

pour se jeter à mes pieds, la corde au cou, et comme il se composait

intérieurement quelques paroles à le faire rentrer dans mes bonnes

grâces, il se trouva passer devant la boutique du peintre qui m'avait

barbouillé le tableau à miracle que je devais, je le disais bien haut,

porter en personne à Lorette. Ses yeux se fixèrent sur la toile et il

se vit là tout craché, le poignard à la main, en train de me balafrer,

moi, pauvrette; ce n'était rien encore, s'il n'avait lu dessous: «_Moi,

la signora Nanna, j'adorais messire Maco; mais grâce au diable qui lui

entra dans le gobelet, en récompense de mon adoration, j'ai reçu de lui

cette balafre, dont m'a guérie la Madone à laquelle je suspends cet

ex-voto._»

_Pippa._--Ah! ah!

_Nanna._--Il fit, en lisant son histoire, la même grimace que les

évêques[16] font à leurs pancartes, sous les pieds des démons qui les

bâtonnent quand on les excommunie. De retour chez lui, sorti de ses

gonds, il me fit consentir, moyennant le cadeau d'une robe, à effacer

son nom du tableau.

_Pippa._--Ah! ah! ah!

_Nanna._--La conclusion, la voici: ce bravache à ses dépens me donna

encore l'argent nécessaire pour aller où je n'avais nullement fait voeu

d'aller; mais cela ne suffisait pas, je refusai de partir et force lui

fut de me faire absoudre par le pape.

_Pippa._--Est-ce possible qu'il fût insensé à ce point? Venu chez vous,

il ne s'aperçut pas que vous n'aviez jamais eu de cicatrice dans la

figure?

_Nanna._--Je vais te dire, Pippa. Je pris je ne sais plus quoi, quelque

chose comme une lame de couteau, et je me l'appliquai bien fort, bien

fort sur la joue; je l'y tins ferme toute la nuit et je me l'enlevai dès

qu'il survint. Pour un peu, tu aurais cru, en apercevant la trace livide

profondément empreinte dans la chair, que c'était une balafre guérie.

_Pippa._--Comme cela, oui.

_Nanna._--Je vais maintenant te conter l'histoire de la grue, puis je

t'achèverai ce que je dois t'achever.

_Pippa._--Dites-la donc.

_Nanna._--Je feignis de craindre de faire un enfant marqué, tant j'avais

envie de manger une grue aux lasagnes et on n'en trouvait nulle part à

acheter: il fallut que mon amoureux envoyât quelqu'un en tuer une d'un

coup d'escopette; c'est ainsi que je l'eus. Mais qu'est-ce que j'en fis?

Je l'adressai à un charcutier qui connaissait tous mes sujets et tous

mes vassaux, comme Gian-Maria[17], le juif, appelle les siens ceux de

Verrochio et de Scorticata, je l'avais oublié. Je fis jurer à celui qui

m'avait donné la grue de n'en rien dire et comme il me demandait à quoi

importait d'en parler ou non, je lui répondis que je ne voulais point

passer pour une goulue.

_Pippa._--Vous faisiez bien; au charcutier, maintenant.

_Nanna._--Je lui fis dire de ne la vendre à personne, sinon à qui

viendrait l'acheter pour moi, et lui qui avait déjà maintes fois opéré

pour mon compte de semblables ventes comprit la chose d'emblée. A peine

eut-il appendu la grue dans sa boutique, l'un de ceux qui connaissaient

mon désir de femme grosse tomba dessus et lui dit: «Combien en

veux-tu?--Elle n'est pas à vendre», lui répondit le finaud, pour lui

en donner d'autant plus envie et la lui faire payer plus cher. L'autre

de se mettre à le supplier et à lui dire: «Coûte que coûte!» A la fin,

il en donna un ducat et me l'envoya porter par son valet, se flattant

de me faire croire qu'un cardinal la lui avait offerte en cadeau; je

lui fais fête et, dès qu'il est parti, je la renvoie au marchand pour

qu'il la revende. Quoi de plus? la grue fut achetée à la file par tous

mes amoureux, toujours un ducat, puis elle me revint à la maison.

Maintenant, Pippa, crois-tu que ce soit une moquerie de savoir s'y

prendre dans le métier de putain?

_Pippa._--Je suis stupéfiée!

_Nanna._--Arrivons désormais aux moyens que tu dois employer pour

t'attirer des pratiques.

_Pippa._--Oui, tout est bon à connaître.

_Nanna._--Il te viendra cinq ou six pigeons nouveaux, en compagnie de

quelque ancien ami à toi. Fais-leur un accueil princier, assieds-toi

avec eux, engage un entretien agréable et le plus honnête que tu

pourras. Tout en parlant et en écoutant, toise-moi leurs apparences et

estime au juste, d'après leur façon d'être, ce qu'on en peut tirer.

Prends alors à part, galamment, ta connaissance, et informe-toi de la

condition de chacun; puis reviens au jeu et fais des risettes au plus

riche, regarde-le d'un air câlin, comme si tu te mourais pour lui, et ne

détache jamais tes yeux des siens sans lâcher quelques soupirs; quand

tu ne saurais que son nom, à son départ, dis-lui: «Je baise la main à

Votre Seigneurie, signor un tel.» Aux autres, dis-leur simplement: «Je

me recommande à vous», et aussitôt postée à la jalousie, dès qu'ils

sortiront de la maison, ne te laisse pas apercevoir, sauf lorsqu'il se

retournera pour te saluer; au moment que tu seras pour le perdre de vue,

penche-toi à corps perdu hors de la fenêtre, et en te mordant le doigt,

en le menaçant gentiment, fais-lui connaître qu'il t'a tout ensavonné le

coeur, rien que par sa divine présence. Tu verras qu'il reviendra chez

toi tout seul et plus délibérément qu'il n'était venu accompagné. Le

reste te regarde, Pippa.

_Pippa._--Il fait bon vous voir causer.

_Nanna._--Je veux te dire une chose, maintenant que je l'ai dans

l'idée. Ne ris jamais en parlant à l'oreille de qui se trouve à côté de

toi, ni à table, ni autour du feu, ni n'importe où; c'est un des plus

déplorables défauts que puissent avoir les femmes, honnêtes ou putains.

Jamais on n'y tombe, dans ce défaut-là, sans que chacun ne te soupçonne

de se moquer de lui, et il en résulte souvent des brouilleries folles.

En second lieu, ne commande jamais, d'un ton de reine, à tes servantes,

en présence du monde; ce que tu peux faire toi-même, fais-le: on

sait bien que tu as des servantes et que, puisque tu en as, tu peux

leur donner des ordres; en ne leur en donnant jamais avec hauteur, tu

acquiers la bienveillance des gens, et qui te voit s'écrie: «Oh! la

gentille créature! avec quelle grâce elle s'applique à faire toute

chose!» Supposé, au contraire, qu'ils te voient t'emporter, les gronder

de ce qu'elles ne se dépêchent pas de te ramasser un cure-dent qui te

sera échappé des doigts, ou de te brosser une des pantoufles, leur

opinion sera que gare à qui est sous ta dépendance, et ils se feront

remarquer l'un à l'autre ton orgueil, à l'aide de signes.

_Pippa._--Les saints conseils, les excellents conseils!

_Nanna._--Mais comment ai-je omis la façon dont tu devras te tenir à un

repas où se trouveront une foule de courtisanes, dont le naturel est

d'être envieuses, jalouses, fâcheuses et fastidieuses? Tu me connaîtras

quand tu ne m'auras plus.

_Pippa._--Pourquoi me dites-vous cela?

_Nanna._--C'est pour n'avoir plus à te le dire que je te dis. Te voici

à un repas où se trouvent invités (on est en carnaval) quantité et

quantité de signoras; elles entrent dans la salle, toutes masquées, et

elles dansent, elles s'assoient, elles causent sans vouloir s'ôter le

masque du visage; elles font bien de rester ainsi pendant que la cohue,

qui ne doit pas souper avec elles, s'amuse à écouter la musique, à voir

danser: mais elles font mal ensuite, quand on se lave les mains, de

ne pas vouloir manger à la table préparée pour tout le monde: l'un va

par-ci, l'autre va par-là, il faudrait bâtir des chambres à l'aide de

la nécromancie pour contenter toutes celles qui veulent manger à part

avec leurs amoureux et qui s'en vont bouleversant le repas, la fête, la

maison, les laquais, les servants, les cuisiniers; Dieu leur donne mal

an et male Pâques! Chaque jour soit-il pour elles un an et une Pâques!

_Pippa._--Les fastidieuses!

_Nanna._--Ma douce espérance, je te vais enseigner ici le moyen

d'arracher le coeur à tout un chacun par ta gentillesse.

_Pippa._--Un moyen certain?

_Nanna._--On ne peut plus certain.

_Pippa._--Dites-moi comment et payez-vous.

_Nanna._--Déballe ta marchandise sans te faire aucunement prier, va

t'asseoir à l'endroit que l'on t'indique et dis: «Me voici telle que m'a

faite celle qui m'a mise au monde.» En parlant de la sorte, tu toucheras

le ciel du doigt, rien que d'entendre les louanges qu'ils t'adressent

tous, jusqu'aux broches de la cuisine.

_Pippa._--Pourquoi se sauvent-elles donc par les chambres?

_Nanna._--Parce qu'elles craignent les comparaisons. Qui est ridée

ne veut pas le paraître; qui est laide ne tolère pas qu'une jolie se

place à côté d'elle; qui a les dents jaunes refuse d'ouvrir la bouche

n'importe où il s'en trouve une qui les ait blanches comme du lait

caillé; une autre se dépite de ne pas avoir la robe, le collier, la

ceinture, la coiffe de celle-ci ou de celle-là, elle, qui se croit le

Seicento même et plus encore, pour le reste; elle aimerait mieux être à

l'article de la mort que de se laisser voir en public. L'une se cache

par fantaisie, l'autre par bêtise, une autre par malice; de plus, je te

dirai qu'étant ainsi séparées, elles disent les unes des autres le pis

qu'elles peuvent ou savent dire: «Ce collier de perles n'est pas à elle;

cette jupe est celle de la femme d'un tel; ce rubis appartient à messire

Piccinolo; tel objet vient de chez tel juif.» Elles se soûlent ainsi

de médisance et de maintes sortes de vins, mais il leur est bien rendu

verjus pour merises par ceux qui soupent avec toi. L'un dit: «La signora

une telle fait bien de cacher sa mauvaise grâce.» D'autres s'écrient:

«Signora une telle, quand prenez-vous la décoction de bois?» Un autre

rit à n'en plus pouvoir du marquis dont il a reconnu la présence dans

les yeux de celle-ci ou de celle-là. Un autre exalte comme un homme

d'un courage à toute épreuve quelque pauvre «laissez-moi tranquille»,

pour l'intrépidité qu'il a de dormir avec sa déesse, plus semblable

encore à Satanas en personne qu'à la mère du diable. A la fin, chacun se

tourne de ton côté et t'offre son corps et son âme.

_Pippa._--Je vous remercie.

_Nanna._--Quand tu seras où je te dis, fais-toi honneur, tu me feras

aussi honneur à moi. Il t'arrivera d'aller au Popolo, à la Consolazione,

à Saint-Pierre, à Saint-Laurent, aux autres principales églises, les

jours solennels; galants, seigneurs, courtisans, gentilshommes y seront

en groupes, postés à l'endroit qu'ils trouveront le plus commode pour

dévisager les belles et dire son fait à celles qui passent et prennent

de l'eau bénite du bout des doigts, non sans leur lancer quelque brocard

qui cuise. Passe outre gentiment; ne va pas répondre avec une arrogance

putanesque; tais-toi plutôt ou dis: «Révérence, belle ou laide, à votre

service»; ce disant, ta modestie te servira de vengeance, si bien que

lorsque tu repasseras, ils s'écarteront au large et s'inclineront devant

toi jusqu'à terre. Au contraire, que tu veuilles leur répondre quelques

brusques paroles, leurs murmures t'accompagneraient par toute l'église;

il n'en serait pas autrement.

_Pippa._--J'en suis certaine.

_Nanna._--Lorsqu'il s'agira de te mettre à genoux, place-toi honnêtement

sur les marches de l'autel le plus en vue qu'il y ait, ton livre de

messe à la main.

_Pippa._--Pourquoi faire ce livre de messe, si je ne sais pas lire?

_Nanna._--Pour paraître le savoir, et peu importe que tu le tiennes à

l'envers comme font les Romanesca pour qu'on croie qu'elles sont des

fées et ce sont des fantômes.

Venons-en, à cette heure, aux mérites des jouvenceaux: ne place en eux

nulle espérance, ne fais aucun fonds sur leurs promesses; ils n'ont pas

la moindre stabilité, ils tournent selon que leur cervelle ou leur

sang s'échauffe, ils s'énamourent, puis se désénamourent dès qu'ils

rencontrent une autre amourette; s'il t'arrive de leur en donner une

fois par hasard, fais-les payer d'avance. Malheur à toi si tu venais

à te coiffer de l'un d'eux ou de tout autre; il sied très bien de se

coiffer de quelqu'un à celles qui vivent de leurs rentes, non pas à

celles qui doivent vivoter au jour le jour. Quand il n'y aurait pas

d'autre raison, sitôt que tu es engluée, tu es ruinée; en effet, n'avoir

plus l'esprit tendu que vers un seul, c'est donner congé aux autres,

que d'ordinaire tu caressais sans préférences. Tu peux compter qu'une

courtisane qui se met à être amoureuse d'autre chose que des bourses

est comme un ivrogne, un goulu de tavernier qui mange et boit ce qu'il

devrait plutôt s'arracher du corps pour le vendre.

_Pippa._--Vous les connaissez toutes, toutes, toutes!

_Nanna._--Il me semble entendre un capitaine te fracasser la porte. Oh!

par Dieu, tout le monde aujourd'hui s'appelle capitaine, et je crois

bien que jusqu'aux muletiers, chacun se donne de la capitainerie. Je dis

«fracasser», parce qu'ils font heurter aux portes en bravaches, pour

paraître avoir des manières brutales; avec cela, ils introduisent dans

leur langage un tas de mots espagnols et mélangés de mauvais français

encore! Ne donne pas audience à de pareils secoue-panaches ou du moins,

si tu les aimes, tâche de t'y fier comme tu te fierais à des zingari;

ils sont pires que des charbons qui vous brûlent ou vous salissent;

toujours à coasser qu'ils attendent leur solde. Qui veut être payée de

l'expédition qu'ils conseillent au roi d'entreprendre ou des victoires

que remportera mère l'Église, pour leur donner à faire dodo; pour celle

qui a besoin d'argent, qu'elle les exalte comme autant de Rolands du

quartier, puis passe son chemin. Autrement, elles les quittera la tête

rompue, ce qui lui arriverait aussi avec les jeunes gens, les gamins,

les galopins; le plus grand honneur qu'ils te feront, ce sera d'aller

partout révéler les défauts de ton endroit et de ton envers, et de se

vanter qu'ils te font aller et démener de la belle façon.

_Pippa._--Les hiboux!

_Nanna._--C'est en pleine mer que s'aventure à nager celle qui se fait

putain pour se passer sa rage d'amour, et non pas de faim; qui veut

sortir des guenilles, dis-je, qui veut se retirer des haillons, il

lui faut être sage; qu'elle n'aille pas baguenauder, en actions ni en

paroles. Te voici une petite comparaison, tout chaud, tout chaud: moi,

je parle à l'impromptu, je ne tiraille pas les choses à la filière, je

les dis d'une haleine, et non en cent ans comme font certaines pécores,

fatiguant les pédagogues qui leur enseignent à composer des ouvrages,

prennent à bail des pour ainsi dire, des pour ainsi faire et des pour

ainsi chier, bâtissant des comédies avec des mots plus constipés que la

constipation; c'est pour cela que tout le monde accourt entendre mon

babillage et le porte aussitôt à imprimer, comme si c'était le VERBUM

CARO.

_Pippa._--Et cette petite comparaison?

_Nanna._--Un soldat qui n'a du courage qu'à dépeupler les poulaillers

des paysans et à faire sortir les chanoines de leurs prisons passe pour

un lâche et à grand'peine reçoit-il sa paye, comme me le disait un de la

garnison. Il me disait aussi que celui qui se bat et fait des prouesses

voit courir après lui toutes les guerres et toutes les soldes du monde.

De même une putain qui ne sait que se faire travailler, et rien de plus,

ne va jamais au delà d'un éventail dépenaillé et d'une mauvaise robe de

messire taffetas; donc, mignonne, il faut de plus ou de l'adresse ou de

la chance, et si je n'avais qu'à demander de bouche, je ne te cache pas

que j'aimerais encore mieux de la chance que de l'adresse.

_Pippa._--Pourquoi?

_Nanna._--Parce qu'avec de la chance, nulle fatigue, et que pour

l'adresse, il faut suer; et force est d'astrologuer de vivre

d'expédients, comme il me semble te l'avoir dit. La meilleure preuve

que la chance est une route sans cailloux, regarde cette gueuse, cette

saleté, cette pouilleuse de... tu m'entends bien, et sois convaincue.

_Pippa._--Oh! n'est-elle pas riche à crever?

_Nanna._--C'est pour cela que je t'en parle. Elle n'a pas un brin de

grâce, pas une seule qualité, pas un agrément dans sa personne, pas de

prestance; elle est niaise, elle a passé la trentaine, et avec tout

cela on la croirait enduite de miel, tant les hommes lui courent droit

dessus. Est-ce de la chance, hé? est-ce de la chance, hein? Demande-le

aux familiers, aux laquais, aux ruffians, et ne me le fais pas dire,

puisque la chance en a fait des seigneurs et des monseigneurs; nous

voyons cela arriver tous les jours. Est-ce de la chance, hé? est-ce de

la chance, hein? Messire Trojano dégrossissait des mortiers; à cette

heure, il possède un beau palais; est-ce de la chance, hé? est-ce de la

chance, hein? Sarapica tondait les chiens; par la suite il fut pape:

est-ce de la chance, hein? est-ce de la chance, hé? Accursio était le

commis d'un orfèvre; il est devenu Jules II; est-ce de la chance, hé?

est-ce de la chance, hein? Certes, quand la chance et l'adresse se

trouvent ensemble chez une putain, oh! alors, SURSUM CORDA! Cela c'est

chose plus douce que ne l'est ce «Oui, là! oui, là!» qui se dit au

moment où le doigt qui te chatouille quelque part, après bien des: «Un

peu plus bas, un peu plus haut, plus par ici, plus par là», trouve enfin

le bouton qui te démange. Heureuse qui sait les réunir toutes deux,

l'adresse et la chance, hé! la chance et l'adresse, hein!

_Pippa._--Retournez où vous m'avez laissée.

_Nanna._--Je t'ai laissée au moment où je te dissuadais de l'amour

des jeunes gens, ces entripaillés, et de celui des capitaines à beaux

panaches; je te disais de les fuir, comme à présent je te dis de courir

tout droit aux gens rassis, parce qu'ils ne te payeront pas moins en bon

argent qu'en bonnes manières.

_Pippa._--Un peu plus de baïoques et un peu moins de politesse.

_Nanna._--Sans doute, mais ils ont pour vous des uns et des autres;

aussi les gens d'un naturel si aimable sont-ils bien notre affaire. A

rester avec eux, on a le plaisir d'une nourrice qui allaite, gouverne et

élève un poupon exempt de rogne, lequel jamais ne pleure, ni jour, ni

nuit. Tourne-toi maintenant du côté des difficiles: miséricorde, avec

cette espèce de gens-là! Dépouille-toi de l'orgueil que nous autres,

mesdames les putains, apportons de la fente qui nous a pondues, et quand

ces acariâtres te parlent d'un ton bourru, crient après toi et, d'un air

goguenard, t'insultent, tiens-toi sur tes gardes, comme l'homme qui fait

la parade avec l'ours; sache t'y prendre de façon que les baudets ne

t'atteignent pas de leurs ruades et qu'ils te laissent toujours de leur

poil dans la main.

_Pippa._--Si je n'y réussis point, qu'ils m'exposent en effigie!

_Nanna._--Après ces animaux-là viennent les spadassins, braves au coin

du feu et autour de la bouteille, qui ne donneraient pas un coup de pied

au cul à Castruccio; ils ne laissent pas de faire des rodomontades et

t'apporteraient la mer dans un gobelet. Oh! ne seras-tu pas plus que

l'Ancroia, si tu sais leur faire lâcher jusqu'à leur cotte de mailles,

jusqu'à l'épée qu'ils portent au côté, sans raison aucune?

_Pippa._--Oui.

_Nanna._--Entre l'une et l'autre de ces deux catégories se placent les

bons nigauds, toujours le rire épanoui sur les lèvres, et qui avec ces

Ah! ah! ah! dont ils tombent étourdiment à la renverse, diront à tout

le monde, en lettres d'enseigne d'épicier, ce qu'ils t'ont fait et ce

qu'ils comptent te faire; qu'il y ait là qui veut, plus ils voient

de monde, plus ils haussent la voix. C'est tout naturellement qu'ils

agissent de la sorte, pour se montrer bons compagnons, et ils ne feront

pas plus de cas de te relever les jupes devant qui que ce soit que de

cracher par terre. Ne crains pas de leur dire des sotises, houspille-les

aussi délibérément qu'ils te houspillent toi-même; tu le peux en toute

sûreté, ils ne font attention à rien et vivent à la sans-gêne.

_Pippa._--Croiriez-vous que de tels gens me plairont très bien?

_Nanna._--Tu me ressembles; nous avons les mêmes goûts. Mais, dis-moi,

ne t'ai-je pas prévenue que les écervelés sont comme les singes, qui se

radoucissent moyennant une noisette? La mer, qui est un si monstrueux

animal, sa colère passée fait moins de bruit qu'un ruisseau!

_Pippa._--Il me semble que si.

_Nanna._--Oui, je t'en avais parlé, mais des ignorantasses, non. A

l'égard de ceux-là, et ils sont pires encore que les poltrons, que les

baudets, que les avares, que les butors, que les hypocrites, que les

pédants, que les vauriens, que tout le reste de l'espèce humaine, je

n'ai pas de règle à te donner. Ils font les dégoûtés à tout ce qu'il y

a de bon et, n'importe quelle gentillesse tu leur fasses, ce sont les

trois eaux perdues. Les bélîtres te tombent dessus sans crier gare, et

chacune de leurs actions, à ton détriment et à ta honte, porte elle-même

témoignage de leur stupidité.

_Pippa._--Pourquoi à mon détriment et à ma honte?

_Nanna._--Parce qu'étant sans éducation, sans le moindre suc, ils

s'assoient au-dessus des plus dignes, parlent quand ils devraient se

taire et se taisent quand ils devraient parler. Le résultat, c'est

qu'ils éloignent de toi l'affection des honnêtes gens, et il est clair

que qui les aperçoit autour des femmes leur conter fleurette, autant lui

vaut voir des porcs flairer les roses dans un jardin. Donc, casse-leur

l'échine avec le bâton de la prudence.

_Pippa._--Et par-dessus le marché, je leur briserai le coeur. Mais

écervelés et fantasques, n'est-ce pas tout un?

_Nanna._--Pas du tout! Les fantasques sont pires que des horloges

détraquées et plus à fuir que les fous déchaînés; ils veulent, puis

ils ne veulent plus; tantôt les voici muets, tantôt voilà qu'ils nous

assourdissent de leur caquetage; le plus souvent, ils ont leurs lunes,

sans savoir pourquoi; et sainte Nafissa, qui fut la patience et la bonté

mêmes, ne saurait supporter leurs boutades; par conséquent, le premier

jour que tu les connaîtras, sers-leur des fèves et des pois.

_Pippa._--Je vous obéirai.

_Nanna._--Et que dis-tu des puise-la-science-dans-la-bouche-à-papa? Quel

supplice, quelle pénitence c'est de vivre avec ces archisages qui, de

peur d'ôter à leurs lèvres le pli qu'ils leur ont fait prendre devant

le miroir, ne parlent jamais, ou, s'ils parlent, ouvrent la bouche avec

assez de promptitude pour remettre vite les lèvres dans leur premier

pli, et toujours interprètent tes paroles en sens contraire! Ils mangent

doctoralement, crachent rond, regardent en dessous, voudraient être

aperçus avec des putains et ne veulent pas qu'on le sache, prennent bien

garde de ne te rien donner en présence de leur valet et pourtant sont

heureux que le valet sache ce qu'ils te donnent.

_Pippa._--Quels hommes sont donc ces gens-là?

_Nanna._--Si quelqu'un survient pendant qu'ils se trouvent chez toi,

ils vont se cacher dans la chambre et, se mettant aux aguets derrière

quelque fente de la porte, crèvent dans leur peau jusqu'à ce qu'ils te

fassent dire à celui qui a été cause de leur retraite:--«Messire un

tel est dans la chambre.» Au surplus, ils mesurent scrupuleusement le

soleil, la veillée, la nourriture, le jeûne, la promenade, le repos

chez soi, l'histoire de faire cela, de ne pas le faire, le rire, le

sérieux, et mettant tant de chieries à la moindre de leurs actions que

les nouvelles mariées en auraient de reste. Encore n'est-ce rien; ce

qui est insupportable, c'est qu'ils te farfouillent si bien que force

est de leur rendre compte de ce que tu as, de ce que tu fais de tes

épluchures. Or, comme tout sage ou qui se croit tel, pour mieux dire,

tient un peu de l'avaricieux, parce qu'il alambique la peine qu'on a à

gagner des écus, rivalise d'astuce avec sa finesse; en composant tes

démarches, tâche d'être toi-même la Sapientia Capranica, d'une sapience

à faire désencapuchonner Salomon. Je le tiens de bonne source, il n'y a

pas de folies plus salées que celles que se décident à la fin à faire

ces sages, sans même que l'amour soit en jeu; estime maintenant quelles

doivent être celles qui leur jaillissent de la tête quand ils sont

amoureux perdus.

_Pippa._--Je saurai comment m'y prendre, si de semblables hiboux tombent

dans mes filets.

_Nanna._--Ne t'ai-je encore rien dit des hypocrites?

_Pippa._--Non, Madonna.

_Nanna._--Les hypocrites qui ne se le touchent jamais qu'avec des

gants et qui observent les vendredis de mars et les Quatre-Temps dans

la dévotion des dévotions viendront te voir en cachette. Si tu leur

dis, quand ils manderont ta petite pudeur par derrière:--«Eh quoi!

voulez-vous donc aller par là?» ils te répondront: «Nous sommes pécheurs

comme les autres.» Pippa, ma belle enfant, tiens bien secrets leurs

faits et gestes, ne va pas gargouiller leur infamie comme un pot qui

ne tient pas l'huile; ce sera tout profit pour toi. Ces ribauds, ces

ennemis de la foi vous pelotent les tétons, rendent visite aux fesses,

vous trépanent toute espèce de trou et fente, à l'égal de n'importe

quel vaurien. S'ils rencontrent une femme qui sache ensevelir les

turpitudes dont ils se délectent, ils donnent démesurément; les cordons

de la braguette une fois renoués, ils se mettent à remuer les lèvres,

marmottent le MISERERE, le DOMINE NE IN FURORE, le EXAUDI ORATIONEM, et

s'en vont pas à pas gratter les pieds aux incurables.

_Pippa._--Fussent-ils tenaillés vifs!

_Nanna._--Il leur arrivera pis un jour, n'en doute pas, et leurs

vilaines âmes seront foulées aux pieds par ces ladres, ces avares, ces

pourceaux qui, même lorsqu'il s'agit de faire l'amour, regardent aux

épluchures. Avec ces gredins, il te faudra, pour leur sortir l'argent de

la poche, toute l'adresse dont ils usent, eux, à le mettre de côté! Oh!

quelle pénitence que d'avoir à leur arracher l'argent des doigts! Ne

crois pas que leur poirier se laisse cueillir ses poires, si fort qu'on

le secoue. Une maman, plus tendre encore que les autres, ne fait pas

tant de mamours à son enfantelet qui ne veut pas s'endormir ou manger

la bouillie, qu'il n'en faut faire à un avare; au moment qu'il sort un

écu, la paralysie lui tombe sur les doigts, et il reluque du coin de

l'oeil sa monnaie rognée pour t'en faire don. Les ladres, tends-leur tes

lacets et prends les gros lourdauds au piège, comme on y prend les vieux

renards. Quand tu veux qu'ils en viennent au fait, ne leur demande pas

de grosses sommes à la fois, mais bois-leur le sang goutte à goutte;

dis-leur:--«Je ne puis le faire, faute de cinq mauvais teigneux de

ducats.»

_Pippa._--Faire quoi? Un corsage?

_Nanna._--Oui, un corsage. En lui disant cela, tu le verras se tordre

comme quelqu'un qui a grande envie de faire ses besoins et qui ne sait

où aller, et tout en se tordant, marronner, se gratter la tête, se

prendre la barbe et faire ces grimaces de belle-mère que fait un joueur,

lorsque n'ayant plus un écu, ni bon ni rogné, il est invité à jouer son

reste. Enfin il te les donnera en bougonnant. Dès que tu auras les cinq

ducats, applique-lui des baisers à la file, avec mille mignardises,

reste comme cela avec lui deux ou trois jours, puis mets-toi à souffler,

à te mordre les doigts, à ne plus lui faire bonne mine. S'il te

demande:--«Qu'as-tu donc?--Triste chance que j'ai», lui répondras-tu;

«de là vient que je suis toute nue et toute crue, et la cause, c'est que

je suis trop bonne. Si j'étais autrement, il ne tiendrait pas à moins

de quatre écus que je garde cette mauvaise jupe.» Là-dessus, voilà en

triste état le misérable ladre, qui te réplique:--«J'ai beau te donner,

tu ne te remplis jamais; tu jettes l'argent dans le ruisseau; va-t'en de

là, ne me casse plus la tête, je ne te donnerai pas un rouge liard.» Et

tout en serrant les cordons de son escarcelle, il cherchera le moyen de

carotter la somme à celui-ci ou à celui-là.

_Pippa._--Pourquoi ne dois-je pas lui demander tout, d'un seul coup?

_Nanna._--Pour ne pas l'épouvanter par la quantité.

_Pippa._--Je vous entends.

_Nanna._--Avec les généreux, ce n'est pas de l'adresse du baudet

qu'il faut user, mais de celle du lion. Si tu as quelque chose à leur

demander, demande-le-leur CORAM POPULO: les glorieux se haussent d'un

pouce quand tu les traites publiquement en grands seigneurs; car c'est

aux grands seigneurs qu'il appartient de donner, quoique pourtant

ils n'en usent guère. Sans que tu leur demandes rien, tu n'as qu'à

dire:--«Je veux me faire faire une robe à la mode», ils te répliqueront

aussitôt, pourvu qu'il y ait du monde:--«Va, je veux te la payer,

moi.» Vis-à-vis de ceux-là, ma chère enfant, sois libérale, toi aussi;

tourne-toi comme ils le veulent et ne leur refuse jamais ce que réclame

de toi leur désir.

_Pippa._--Il est honnête que je m'y prête.

_Nanna._--Fais bien attention à certains autres, qui ne te donneraient

pas un grain de coriandre, si tu le leur demandais; d'autres ne

t'obligeraient pas d'un denier, à moins que tu ne leur mettes

toujours les éperons au flanc. Les gens courtois, ne leur fais pas

de prix, rapporte-t'en à leur naturel, qui s'épanouira en te donnant

continuellement; lorsqu'ils donnent sans en être priés, il leur semble

non pas dépenser de l'argent avec les putains, mais en gagner à faire

les grands seigneurs, puisque, comme je te l'ai dit, les grands

seigneurs devraient être larges. Par conséquent, tu n'as pas autre chose

à faire avec semblables gens que de leur complaire, de leur montrer de

l'estime, et non point d'être toujours à leur dire: «Donnez-moi ceci,

faites-moi cela.» Mais quoi qu'ils te donnent et qu'ils te fassent,

feins toujours de ne pas vouloir qu'ils te donnent ou qu'ils te fassent

rien.

_Pippa._--Fort bien.

_Nanna._--Les grosses bêtes de somme, comme disait la Romanesca, il ne

faut pas cesser de les persécuter avec les «Donne-moi ceci, fais-moi

cela»; ces rustres veulent être piqués de semblables aiguillons. S'il

y a du monde quand tu leur en parles, ils en sont enchantés, parce que

cela leur donne l'air d'être des finauds et non pas de simples niais. En

outre, cela leur semble sentir son grand clerc de se faire prier par la

signora, et, bien qu'ils soient proches parents des fourmis du sorbier,

ils sortent de leur trou pour venir frapper à ta porte quand ils en

devraient crever.

_Pippa._--Ils en sortiront, ou crèveront.

_Nanna._--Je ne veux pas oublier, encore bien que dans mon parler je me

serve tantôt du tu, tantôt du vous, que tu devras dire vous à tout le

monde, jeune ou vieux, grand ou petit; le tu a quelque chose de sec et

ne plaît pas trop aux gens. Il n'y a pas de doute là-dessus, les bonnes

manières sont d'excellents moyens de parvenir; donc, ne sois jamais

hautaine dans tes façons et tiens-toi au proverbe qui dit: _Ne te moque

de personne pour de bon et ne dis jamais en ricanant: Tant pis pour qui

se fâche_. Quand tu te trouves avec les amis ou les connaissances de ton

amant, ne laisse échapper de ta bouche aucun trait qui pique; qu'il ne

te vienne jamais l'envie de tirer les cheveux ou la barbe, ou de donner

des tapes, pas plus de petites que de grosses tapes, à personne. Les

hommes sont des hommes, et si tu leur touches le museau, ils font la

grimace et se fâchent comme s'ils étaient vraiment insultés; moi, j'ai

vu faire de brutales menaces, bien mieux, j'ai vu infliger de bonnes

corrections à certaine fastidieuse qui pousse l'aplomb jusqu'à tirer les

oreilles aux gens, et chacun lui dit: C'est bien fait pour toi.

_Pippa._--Ma foi, oui, c'est bien fait pour elle.

_Nanna._--J'ai encore quelque chose à te rappeler. Quitte les errements

des putains dont le premier article de foi, c'est de ne jamais garder

leur foi. Sois décidée à mourir plutôt que de planter là personne:

promets ce que tu peux tenir et pas davantage. Vienne n'importe quelle

bonne occasion, ne donne jamais de la casse et du plantoir au nez de qui

doit passer la nuit avec toi, sauf s'il se présentait le Français dont

je t'ai parlé. Dans ce cas-là, fais appeler celui qui devait venir le

soir et dis-lui: «Je vous ai promis la nuit prochaine, elle est à vous,

comme je suis toute vôtre; mais je pourrais gagner, si je l'avais à moi,

une bonne aubaine. Laissez-la-moi donc et je vous en rendrai cent pour

une. Un Monseigneur de France la veut absolument; je la lui donnerai,

si vous le voulez bien; si cela vous déplaît, me voici aux ordres de

Votre Seigneurie.» Lui, qui se verra estimer davantage en t'accordant

ce qu'il ne pourrait pas te vendre, se prêtera à ton intérêt, et non

seulement te fera cette grâce, mais ne t'en sera que plus attaché. Au

contraire, si, sans rien dire, tu le plantais là, tu courrais le risque

de le perdre; bien mieux, en allant se plaindre partout de la vilenie

que tu lui aurais faite, il te mettrait en bisbille avec ceux qui ont de

la fantaisie pour toi.

_Pippa._--Et ce serait malheur sur malheur, voulez-vous dire?

_Nanna._--Tu l'as dis. Maintenant, note ceci. Il t'arrivera de te

trouver au milieu de tous tes galants; tu dois penser que si tu ne

partages également tes caresses, la moutarde montera également au nez

du moins favorisé. Pèse-les donc dans la balance de la discrétion,

et supposé que ton goût se porte plus vers l'un que vers l'autre,

manifeste-le par de petits signes et non par de grands gestes

débraillés. Fais en sorte que personne ne parte fâché, ni contre toi, ni

contre le favori; tout homme qui dépense mérite récompense, et si celui

qui donne davantage doit recevoir davantage, acquitte-toi discrètement

avec lui. La route que je t'indique est bonne pour aller dans tous les

pays du monde; il ne faut que savoir faire, savoir dire, savoir se tenir.

_Pippa._--Je m'en acquitterai excellemment.

_Nanna._--Maintenant, voici le principal. Ne prends pas plaisir à

brouiller les amitiés en rapportant ce que tu entends dire; évite

les scandales; partout où tu peux mettre la paix, mets-la, et s'il

t'arrive qu'on jette de la poix sur ta porte ou qu'on la brûle, ne fais

qu'en rire: ce sont des fruits qui poussent naturellement aux arbres

que plantent les jaloux dans les jardins putanesques; pour n'importe

quelle vilenie que l'on te fasse ou que l'on te dise, ne force jamais

à en venir aux mains ceux à qui tu peux commander. S'il y en a un qui

te joue un mauvais tour, tais-toi; ne va pas courir t'en plaindre

en pleurnichant à celui qui meurt pour toi et dont le cerveau fume.

Lorsqu'il te vient chez toi quelqu'un de ces chasse-mélancolie, ne va

pas lui dire du mal de celle contre laquelle il est dans une de ses

fureurs qui s'apaisent plus tard, à la honte et aux dépens de celui qui

a voulu faire son malin; au contraire, gronde-le, dis-lui: «--Vous avez

tort de vous fâcher contre elle; elle est jolie, pleine de talents,

honnête et gracieuse au possible.» Il en résultera que notre homme, qui

un jour ou l'autre retournera à la mangeoire, t'en aura de l'obligation;

elle, qui le saura, te rendra la pareille dans le cas que l'un de tes

amants prendrait de l'ombrage contre toi.

_Pippa._--Je sais que vous êtes fine.

_Nanna._--Ma fille, fais ton profit de ce conseil: si moi, qui fus

la plus scélérate et la plus ribaude putain de Rome, que dis-je? de

l'Italie, que dis-je? du monde entier, à force de mal faire et de

dire pis, assassinant sans plus me gêner amis, ennemis et simples

connaissances, je suis devenue d'or et non de billon, que deviendras-tu,

toi, en te conduisant comme je te l'enseigne?

_Pippa._--Reine des reines et non pas signora des signoras.

_Nanna._--Par conséquent, obéis-moi.

_Pippa._--Je vous obéirai.

_Nanna._--Fais-le d'abord en ne te passionnant jamais pour le jeu: les

cartes et les dés sont l'hôpital de celles qui s'y adonnent, et pour une

qui y gagne un casaquin à la mode nouvelle, il y en a mille qui s'en

vont mendier. Un damier, un échiquier te garnissent la table, et si l'on

joue un Jules ou deux, cela te suffit pour la chandelle, parce que le

moindre gain que font les joueurs: «Tout est pour vous,

signora.» Pourvu que l'on ne joue ni à la condemnade, ni à la prime,

jamais il ne s'élève une dispute, jamais ne se dit un mot hors des

convenances. S'il arrive que quelque joueur acharné te veuille du bien,

prie-le en grâce, mais de façon que les autres t'entendent, de ne plus

jouer, et montre-lui bien que si tu lui dis cela, c'est de peur qu'il se

ruine, et non pour qu'il te donne son argent.

_Pippa._--Je vous tiens par le bec.

_Nanna._--Gronde-le encore de ce qu'il te donne trop à manger, et feins

d'en agir ainsi parce que tu ne prises pas la bonne chère, non afin de

lui voir réserver cela pour toi. Mais par-dessus toute recommandation,

je te donne celle-ci: que ton plaisir soit d'avoir autour de toi

d'honorables personnes; quand bien même ces gens-là ne seraient pas

tes amoureux, ils t'en attireront rien que par leur présence, en te

faisant estimer de tout le monde. Que tes vêtements soient simples et

propres, rien de plus; les broderies sont bonnes pour celles qui veulent

jeter l'or dans la rue; la façon coûte un royaume, et si, plus tard, on

veut les revendre, on n'en trouve rien; quant aux velours et au satin,

une fois défraîchis par les marques de passementeries brodées dessus,

ils sont pires que des guenilles. Fais donc de l'économie de ce côté,

puisque finalement nos robes doivent être converties en argent.

_Pippa._--Très bien.

_Nanna._--Restent les talents; naturellement les putains les détestent

à l'égal de ceux qui viennent à elles les mains vides. Pippa, personne

n'osera te refuser quelque petit instrument; demande donc à l'un le

luth, à l'autre la harpe, à celui-ci la viole, à celui-ci des flûtes,

à un autre le petit clavecin, à un autre une lyre; c'est autant de

gagné. Tu feras venir des maîtres pour apprendre la musique et tu les

amuseras en faisant jouer des morceaux à bâtons rompus, en les payant

d'espérances et de promesses, en les régalant de quelques petites

faveurs au galop, au galop. Après les instruments, adonne-toi aux

peintures, aux sculptures et agrippe-moi des cadres, ronds ou carrés,

des portraits, des bustes, des statuettes, tout ce que tu pourras; cela

ne se vend pas moins bien que les vêtements.

_Pippa._--N'y a-t-il point de honte à vendre les habits que l'on a sur

le dos?

_Nanna._--Comment, de honte? N'est-il pas plus vilain de les jouer aux

dés, comme furent ceux de Messire le bon Dieu?

_Pippa._--Vous dites vrai.

_Nanna._--Certes, le jeu a le diable dans le coeur. J'y reviens donc:

n'aie chez toi ni cartes, ni dés, parce qu'il suffit de les voir: qui

s'y adonne est perdu, bel et bien. Je te le jure par la vigile de sainte

Madeleine à l'Huile, ils empoisonnent les gens qui les regardent,

absolument comme donnent la contagion les effets empestés que l'on

touche, dix ans après qu'ils avaient été enfermés.

_Pippa._--Cartes et dés, hors d'ici!

_Nanna._--Écoute, écoute ce que j'ai à te dire touchant la vanité des

pompes et des fêtes. Pippa, ne te mêle point aux courses de taureaux,

ni aux jeux de quintaines, de bagues: il en résulte des inimitiés

mortelles. Ces jeux-là ne sont bons qu'à amuser les enfants et la

canaille. Si pourtant tu as envie de voir assommer un taureau, jouter

à la quintaine ou à la bague, assiste à ces sortes de spectacles d'une

fenêtre, dans la maison d'un autre. S'il t'arrive, tu sais, de louer

une casaque, une jupe, un cheval de prix, pour te masquer, prends-en

autant de soin que s'ils étaient à toi, et au moment de les rendre, ne

va pas renvoyer les effets sans les bien nettoyer, comme font toutes les

putains; qu'ils soient au contraire on ne peut plus propres et repliés

dans leurs plis. Autrement ceux à qui ils appartiennent t'en voudraient

à mort et souvent, souvent ils se fâchent contre celui à la prière

duquel ils te les ont prêtés.

_Pippa._--Vous ne pensez pas que je sois si peu soigneuse; ce sont des

bourriques celles qui ne le font pas.

_Nanna._--Des bourriques, c'est le mot. A présent, si je voulais te

dire comment tu dois accommoder tes cheveux, laisser dépasser une petite

mèche qui te pende sur le front ou bien autour de l'oeil, de façon

que tu l'entr'ouvres et que tu le fermes avec plus de gentillesse et

de lasciveté, il me faudrait bavarder jusqu'à la nuit. De même si je

voulais t'enseigner la manière d'arranger les seins, au corsage, de

telle sorte que qui les voit faire saillie par l'entre-bâillement de

la chemise y arrête ses yeux et plonge son regard aussi loin qu'on lui

en découvre; sois plus chiche de les montrer que n'en sont prodigues

certaines femmes qui semblent vouloir les jeter dans la rue, tant

certaines se les laissent ballotter sur la poitrine, hors du corsage.

Maintenant, je vais achever en une ou deux haleines, trois au plus.

_Pippa._--Je voudrais vous voir continuer de parler une année entière.

_Nanna._--Ce qu'il ne me vient pas à l'esprit de te dire ou ce que

j'ignore, le putanisme te l'apprendra seul. Ses difficultés résident en

lui-même, elles surgissent en des circonstances qu'un autre ne peut ni

supposer ni prévoir. Tu devras donc suppléer d'instinct aux lacunes de

mon oublieuse mémoire. Mais ne faut-il pas que je te dise?...

_Pippa._--Quoi?

_Nanna._--Les prêtres et les moines voulaient me déchirer la cervelle et

s'échapper par les mailles rompues.

_Pippa._--Voyez-vous cela, les ribauds!

_Nanna._--Dis les affreux ribauds.

_Pippa._--Lorsque vous m'aurez enseigné comment je dois m'y prendre avec

eux, je veux savoir quel mal cela me fera de perdre mon pucelage.

_Nanna._--Rien ou presque rien.

_Pippa._--Cela me fera-t-il crier comme celui à qui on perce un abcès?

_Nanna._--Tu y es bien!

_Pippa._--Comme celui à qui on reboute une main tournée?

_Nanna._--Moins.

_Pippa._--Comme lorsqu'on vous arrache une dent?

_Nanna._--Moins encore.

_Pippa._--Comme lorsqu'on vous coupe un doigt?

_Nanna._--Non.

_Pippa._--Comme quelqu'un qui se brise la tête?

_Nanna._--Tu n'y es pas du tout.

_Pippa._--Comme celui qui s'ouvre un panaris?

_Nanna._--Veux-tu que je te l'inculque dans la cervelle?

_Pippa._--Je veux bien.

_Nanna._--Te souviens-tu de t'être jamais gratté quelque petite dartre,

comme celle de la gale?

_Pippa._--Je m'en souviens.

_Nanna._--Eh bien! cette cuisson qui te brûle, dès que tu t'es grattée,

ressemble à la douleur qui se fait sentir quand on entaille une

virginité de pucelle.

_Pippa._--Oh! pourquoi donc, alors, a-t-on si grand'peur de perdre son

pucelage? Je l'ai cependant entendu dire, il y en a qui se jettent au

bas du lit, d'autres qui crient au secours, d'autres qui compissent à

profusion les coffres, la chambre et tout ce qu'il y a.

_Nanna._--La peur qu'éprouvent celles qui ne savent pas ce que c'est

était bonne dans l'ancien temps, quand les nouvelles mariées allaient

trouver leur époux au son des trompes et qu'on jetait un coq par la

fenêtre, en signe de ce que le mariage était consommé. Entre le regret

que l'on a de ne se l'être pas fait plus tôt arracher, dès qu'on a dans

la main la dent qui vous a causé tant de souffrance, et le repentir

d'avoir tant tardé, crainte du «cela me fera mal», à se faire gratter la

chauve-souris, il n'y a point de différence, et ce «Je croyais que de se

faire tirer une dent c'était le diable» sort aussi de la bouche de la

pucelle qui s'est laissé faire courageusement.

_Pippa._--J'en suis bien aise.

_Nanna._--Comment il y a moyen de se faire passer pour vierge une

centaine de fois, si l'on a intérêt de le paraître tant de fois que

cela, je te l'enseignerai la veille du jour où tu devras entrer en

lice. Tout le secret gît dans de l'alun de roche et de la résine de

sapin bouillie avec le susdit alun; c'est une petite recette connue dans

tous les bordels.

_Pippa._--Tant mieux.

_Nanna._--Maintenant, aux moines qui, jusqu'à cet endroit où nous

sommes, m'empoisonnent des senteurs de bouc, de potage, de sauces et de

graisse de porc qu'ils exhalent; il s'en trouve cependant parmi eux des

coquets et fleurant bon mieux que les boutiques de parfumeurs.

_Pippa._--Ne perdez pas de temps, parce que je veux que vous me disiez

comment il faudra m'ôter et me mettre le fard; je veux également savoir

s'il vous convient que j'emploie les maléfices, les sorcelleries et les

charmes, oui ou non.

_Nanna._--Ne me parle pas de semblables balivernes, bonnes pour les

sottes. Les charmes, ce seront mes recommandations savoureuses, toujours

fraîches à ta mémoire; pour ce qui est de se farder, je te dirai

comment tu dois faire. Les moines m'appellent; ils me crient de te dire

que désormais les femmes leur puent au nez, que la faute en est aux

prêtres, aux généraux, aux prieurs, aux ministres, aux provinciaux, et

que toute la séquelle s'est affiliée à la ligue des révérends et des

révérendissimes; que lorsqu'ils couchent avec une femme, ils en font

autant de cas que des victuailles un homme qui vient à l'instant même de

souper à crève-panse. Bien qu'on leur chante la chanson qu'on chante aux

vieux, c'est-à-dire:

Lima, lima, limaçon;

Pousse en avant les trois cornes,

Tes trois, tes quatre,

Et celles du maréchal,

la leur ne se lève pas tant que leurs maris ne viennent pas se coucher

près d'eux.

_Pippa._--Oh! est-ce que les moines et les prêtres ont des maris?

_Nanna._--Plût au ciel qu'ils eussent aussi bien des épouses!

_Pippa._--Au feu!

_Nanna._--Je voudrais te le dire;... mais je ne veux pas te le dire.

_Pippa._--Pourquoi non?

_Nanna._--Parce que dire la vérité, c'est crucifier le Christ; je l'ai

dite, pourtant, et c'est vraiment une belle affaire! A conter des

mensonges, on ne recueille que du bien, et à proclamer la vérité, que du

mal. Donc, c'est une misérable langue celle qui m'a traitée de vieille

putain et de voleuse, de maquerelle. Je te l'affirme, les gros poissons

de la moinaille et de la prêtraille couchent avec les courtisanes

seulement pour les voir travailler par leurs bardaches, oui, par leurs

bardaches; ils aiguisent leur appétit en voyant ceux-ci les trépaner PER

ALIA VIA, comme dit l'épître, et tu dois les tenir pour de bons amis,

aller chez eux quand ils te demandent; parce que si tu me comprends

bien et s'ils peuvent faire faire à leurs bardaches ce qu'ils veulent,

ils s'éprennent de toi à la folie et te jettent, sans y regarder, les

revenus de l'évêché, de l'abbaye, du chapitre, de l'ordre entier.

_Pippa._--J'ai bon espoir de m'approprier, en suivant vos conseils,

jusqu'au clocher où sont les cloches.

_Nanna._--Tu ne feras que ton devoir si tu réussis. Ah! ah! je ris en

songeant aux marchands dont je ne t'ai pas encore dit un mot.

_Pippa._--Mais si.

_Nanna._--Tu veux parler des Allemands, qui sont presque tous les commis

des autres, et c'est pourquoi ils se garderont bien de venir te voir,

comme je te l'ai dit. Mais les gros marchands, les pères aux écus, le

bubon leur vienne! ils veulent absolument que l'état putanesque ne vive

que de ce qu'ils donnent sou à sou, et pour un qui fait de la dépense,

il y en a vingt qui ont toujours prête la réponse: «--Je l'ai placé

à usure, je veux dire à intérêt,» quand tu lui demandes quoi que ce

soit. La coquinerie, c'est qu'ils font banqueroute, avec de pleins

sacs d'écus, se murent chez eux ou s'ensevelissent tout vivants dans

les églises, et s'écrient: «--Cette putain d'une telle m'a ruiné!» Je

te conseille, Pippa, de leur donner de la casse à ceux-là, quoique les

niaises, sans trop savoir pourquoi, croient qu'une liaison avec eux pose

une femme en grande réputation; lorsqu'on demande: «--Qui est celui-là?»

il leur semble que d'entendre répondre: «--C'est un marchand», cela les

canonise déesses, mais ils ne valent pas tant que cela, non, sur mon âme!

_Pippa._--Je vous crois bien.

_Nanna._--Pour faire notre affaire, il faut montrer autre chose que des

gants, une lettre à la main, une bague au doigt.

_Pippa._--Je le crois comme vous.

_Nanna._--Ma chère enfant, je t'ai donné une éducation de duchesse; oh!

sache que des mères comme la tienne il n'en pousse point par les haies,

et je ne connais pas de prédicateur dans toute la Maremme qui aurait

su te faire le sermon que je t'ai fait. Garde-le bien dans ta mémoire,

et je veux être mise au carcan si tu n'es pas adorée comme la plus

riche et la plus sage courtisane qui fut, soit ou sera jamais; aussi, à

l'heure de la mort, mourrai-je contente. Et sache-le bien, les humeurs,

la morve, les crachats, l'ennui des mauvaises haleines, des émanations

fétides, des caprices et des malédictions de tes amants, c'est

l'histoire du vin gâté: qui en a bu trop trois jours durant finit par

oublier le goût de moisi. Mais écoute encore deux petits mots, touchant

deux petites choses.

_Pippa._--Lesquelles?

_Nanna._--La première, c'est qu'il ne faut pas que tu aies de

ces oreillers de velours, posés sur des matelas de soie, que les

vaniteuses jettent par terre pour y faire agenouiller ceux qui leur

parlent: pécores que vous êtes, vous mourrez de faim aux brancards des

charrettes! En second lieu, aie de la direction dans les mains et ne

touche les boîtes aux onguents que du bout des doigts; ne te plâtre

pas le visage comme ces grosses Lombardes, un tout petit peu de rouge

suffit pour faire disparaître cette pâleur que souvent répand sur les

joues une mauvaise nuit, une indisposition et la chose d'avoir trop fait

l'amour. Rince-toi la bouche, le matin à jeun, avec de l'eau de puits;

si cependant tu veux que ta peau soit douce, transparente, toujours dans

le même état, je te donnerai mon livre de recettes, tu y apprendras à te

maintenir le teint, à te donner des chairs appétissantes, je te ferai

composer une eau de talc, qui est merveilleuse, et pour les mains, je

te donnerai une eau de lavande qui est délicate, délicatissime. J'ai de

plus, pour mettre dans la bouche, certaine substance qui, outre qu'elle

conserve les dents, métamorphose l'haleine en senteur d'oeillet. Les

bras m'en tombent de voir ces tanches enfarinées qui se peignent, se

vernissent la figure comme un masque de Modène et se vermillonnent si

bien les lèvres que qui les baise se sent la bouche en feu d'une façon

extravagante. Quelles haleines, quelles dents, quelles rides font à

telle ou telle tous ces fards dont elles abusent étourdiment! Pippa?

_Pippa._--Quoi, maman?

_Nanna._--N'use ni de musc, ni de civette, ni d'autre parfum pénétrant;

ils ne sont bons qu'à pallier la mauvaise odeur de ceux qui puent. Des

petits bains, à la bonne heure, le plus souvent que tu pourras, lave et

relave-toi fréquemment; se laver avec de l'eau où l'on a fait bouillir

certaines herbes odoriférantes, cela vous pénètre les chairs de ce je

ne sais quoi de suave qui s'échappe du bon linge de lessive quand on le

tire de l'armoire et qu'on le déplie; de même que, lorsqu'on voit son

linge bien blanc, on ne peut se retenir de s'en essuyer la figure, de

même l'homme qui aperçoit une gorge, une nuque, des joues bien fraîches

ne peut s'empêcher de les baiser et de les rebaiser. Pour que tes dents

soient toujours tenues propres, avant de te lever, prends le bord du

drap et frotte-les-toi à plusieurs reprise, tu enlèveras ainsi cette

matière qui se dépose dessus et qui s'ôte aisément, tant que l'air n'a

pas pénétré dans la bouche. Mais voici une foule de petites délicatesses

qui me viennent à l'idée juste au moment où je voulais en finir et où je

te disais que je ne voyais plus rien dont je me souvinsse; sache que je

suis un puits profond, profond, dont la veine d'eau est si grosse que

plus on en tire, plus il en vient. A cette heure, passe-toi celle-ci au

doigt.

_Pippa._--Je me la passe.

_Nanna._--Aux approches de la San-Filippo, commence à dire à tes

adorateurs que tu es dans l'intention de faire dire une vingtaine de

messes, la veille de la fête du saint dont tu portes le nom, et de

donner à manger à une dizaine de pauvres; partage-leur entre eux la

dépense. La veille et la fête arrivées, mets-toi à grommeler, fais

grand tapage, dis: «--Force m'est de me charger la conscience et l'âme

par-dessus le marché.--Pourquoi donc?» te demanderont-ils, les gros

nigauds.--«Parce que les prêtres sont en location pour aujourd'hui et

pour demain, et qu'ils ne peuvent m'obliger de ces messes.» Tu les

remettras à une autre fournée et les écus te resteront en main, ton

honneur sauf.

_Pippa._--Cela cadre à mes vues.

_Nanna._--Supposé que tu te voies chez toi toute une volée de galants et

de gentilshommes, venus pour te faire leur cour, feins qu'il te vienne

la fantaisie de te promener à pied une couple d'heures, et, sans y

mettre de sel ni d'huile, pare-toi avec un agrément qui semble l'effet

du hasard. Une fois passé le seuil de la porte avec eux, dis-leur:

«Allons à la Pace.» Là, après avoir marmotté un bout de PASTER NOSTRO,

prends le chemin du pèlerin et arrête-toi à toutes les boutiques des

merciers, pour leur faire étaler ce qu'ils ont de beau en fait de

pommades, d'ambres gris et autres babioles. Ne va pas dire, à chaque

chose qui te donne dans l'oeil:--«Achète-moi ceci; toi, achète-moi

cela,» non; mais dis:--«Ceci me plaît bien, cela également», et fais

mettre les objets de côté, en ajoutant: «J'enverrai les prendre.» Fais

comme cela pour les parfums et les simples bagatelles.

_Pippa._--Où visez-vous?

_Nanna._--Droit à leur pigeonnier.

_Pippa._--Avec cette arbalète?

_Nanna._--Avec celle de leur générosité, qui se tiendrait pour

déshonorée si sur l'heure ou l'instant d'après ils n'achetaient pas ce

que tu as dit de mettre pour toi en réserve, et ne t'en faisaient pas

cadeau.

_Pippa._--Qui n'a pas de malice, tant pis pour lui.

_Nanna._--Quand tu seras de retour chez toi, partage entre tous tes

faveurs menu, menu, et fais comme je vais te le dire.

_Pippa._--Vous me l'avez déjà dit.

_Nanna._--Oui, je te l'ai dit et je veux te le redire, derechef, parce

que savoir charmer les gens, c'est le remède que donnent les charmeurs

contre le venin. Place-toi donc sur une petite chaise basse, très basse,

et fais-en allonger deux à tes pieds; comme tu seras assise entre deux

autres, avance les bras et donne-leur à chacun l'une de tes mains. En te

tournant tantôt vers celui-ci, tantôt vers celui-là, tu en contenteras

encore deux par ton babil; les autres, cajole-les du regard et, en leur

clignant de l'oeil, donne-leur à entendre que le coeur est tout dans les

yeux et non dans les mains, les pieds, ni les paroles. De la sorte, par

l'artifice de ta grâce, tu la chatouilleras à huit grands dadais, en

même temps.

_Pippa._--Deux à deux.

_Nanna._--Encore bien que tel ou tel ne soit pas trop à ton goût,

force ta nature et regarde-toi dans le miroir d'un malade qui prend

la médecine, quoique à contre-coeur; toi aussi tu auras à te guérir,

non pas de la pauvreté, car sans te faire autrement putain, tu serais

encore assez riche, mais de la situation de courtisane, en devenant une

signora: tu en seras une de fait, sinon de titre.

_Pippa._--Si archicroire vaut être, j'en suis déjà une.

_Nanna._--Attache-toi encore à ceci: ne te laisse pas mettre dedans

par ceux qui te feront un tas de promesses pour t'avoir seule à leur

discrétion; ne leur sois point fidèle, si nobles et si riches qu'ils

puissent être. Il n'est rien de tel que la rage de l'amour et le délire

de la jalousie pour mettre les homme sens dessus dessous, et, tant que

cela dure, ils font des miracles. Angela Greca peut te le jurer, elle

qui a mis pas mal les pieds hors du lit. Il importe de faire comme cela,

parce que les amoureux fous sont inconstants, et sache bien qu'à défaut

d'autres avantages, le fait de se donner à une foule de gens nous rend

plus jolie: la preuve en est dans les maisons inhabitées que les toiles

d'araignées envieillissent, et les outils de fer gagnent aussi du lustre

à se faire fourbir.

_Pippa._--C'est vrai.

_Nanna._--Et puis, qui doute que beaucoup ne fassent beaucoup, tandis

que peu ne font que peu, est un cheval. Il est clair que j'entends que

tu sois comme une louve qui entre dans une bergerie pleine de moutons,

et non dans celle où il n'y en a qu'un. Je veux te le dire maintenant,

ma chérie. Bien que l'Envie ait été une putain et qu'elle soit pour

cela le péché mignon des putains, enferme-la en toi-même, et si tu

entends dire ou si tu vois que la signora Tullia et la signora Béatrice

reçoivent à foison des tapisseries, des tentures, des joyaux, des robes,

montres-en de l'allégresse et dis:--«Vraiment, leur vertu et leur

gentillesse méritaient encore davantage. Dieu récompense la générosité

de qui leur en a fait présent!» Rien que pour cela, eux et elles te

porteront une vive amitié, et c'est une aussi vive haine qu'ils te

porteraient si tu te tordais le museau, en disant:--«Nous voilà jolies;

dirait-on pas que c'est la reine Iseult? Je les verrai un jour l'une

et l'autre aller chier sans chandelles!» Et cependant, sur ma foi, le

martyre que subit une putain à voir d'autres putains bien nippées est

plus insupportable que ne l'est un vieux reliquat de mal français niché

dans la cheville d'un pied, dans la jointure du genou, dans le pli du

coude, ou, pour dire pis encore, qu'une de ces atroces douleurs de tête

que ne guériraient pas saints Côme et Damien.

_Pippa._--Aux prêtres, tous ces maux-là!

_Nanna._--Parlons un peu des dévotions, qui sont utiles au corps et

à l'âme. J'entends que tu jeûnes non pas le samedi, comme les autres

putains, qui veulent être plus rigides que le Vieux Testament, mais

toutes les Vigiles, tous les Quatre-Temps, tous les vendredis de

mars; fais savoir partout que ces saintes nuits-là tu ne couches avec

personne: ce qui ne t'empêchera pas de les vendre à qui voudra les payer

plus cher, en te gardant bien de te laisser prendre en fraude par tes

amoureux.

_Pippa._--Si j'en paye la gabelle, tant pis pour ma bourse.

_Nanna._--Note cette galanterie: de temps en temps, fais semblant

d'être malade et reste au lit une couple de jours sans être habillée ni

déshabillée. Outre que tu seras courtisée comme une signora, les vins

de choix, les gros chapons, toutes sortes de bonnes choses te viendront

à la douce, à la douce; les piperies de ce genre s'opèrent par signes,

sans que la langue s'en mêle.

_Pippa._--Elle me plaît cette façon de paresser, à la fois utile et

agréable.

_Nanna._--Pour ce qui est du prix des plaisirs que tu vendras, il est

nécessaire de t'informer, c'est d'une importance capitale. Tu devras t'y

prendre avec adresse, considérer la condition de celui qui en veut et

faire en sorte que pendant que tu cherches à attraper des douzaines de

ducats, tu n'en laisses pas échapper de tes filets une simple couple, ou

même la moitié d'une couple. Les hauts prix, tâche qu'on les crie à la

ronde et que les bas prix on les taise; que celui qui te donne un ducat

le fasse et ne dise rien; celui qui en donne dix, publie-le à son de

trompe; à la fin du mois, autant de flibusté, autant d'épargné; celle

qui ne se livre pas à moins de la vingtaine est comme une fenêtre qui

n'a que des rideaux, le moindre vent la met en pièces. Mais il me vient

à l'idée de t'enseigner un joli coup. Fille, quand tu chasses aux grives

bien grasses, s'il t'en vient une près de tes filets, ne l'épouvante

pas en faisant du bruit; retiens ton souffle, au contraire, jusqu'à ce

qu'elle tombe dans les mailles; une fois prise, plume-lui le cul, morte,

vivante ou étourdie.

_Pippa._--Je ne comprends pas.

_Nanna._--Je te dis que s'il te vient à travers les jambes un homme qui

ait de quoi, ne va pas l'effrayer en lui demandant des sommes folles,

prends ce qu'il donnera; une fois qu'il sera bien entortillé, plume-le

jusqu'au vif. Un filou, pour donner confiance à sa dupe et montrer qu'il

peut perdre, commence par se laisser gagner un coup ou deux, puis triche

tant qu'il lui plaît.

_Pippa._--C'est ce que je ferai.

_Nanna._--Ne perds jamais le temps, Pippa; va par la maison, donne deux

coups d'aiguille, par contenance, manie des étoffes, chantonne quelques

petits vers que tu auras appris pour rire, gratte la guitare, pince

le luth, fais semblant de lire le _Furieux_, le Pétrarque, les _Cent

Nouvelles_, que tu auras toujours sur la table, mets-toi à la jalousie,

puis éloigne-t'en, et pense et repense à étudier le putanisme. Quand tu

t'ennuieras de ne faire quoi que ce soit, enferme-toi dans ta chambre

et, le miroir à la main, apprends-toi devant lui à rougir gentiment, à

te composer les gestes, les maintiens, les attitudes qui conviennent,

s'il te faut pleurer, abaisser les yeux sur ton corsage ou les relever à

propos.

_Pippa._--Que de subtiles affaires!

_Nanna._--Je pense à ce gredin d'argot usité de filous à filoutés; ne te

plais pas à le parler et n'écoute pas ceux qui le parlent; forcément,

tu serais tenue pour une de ces espèces..., je sais bien qui je veux

dire, et tu ne pourrais ouvrir la bouche sans faire entrer le monde en

défiance. Je te donne toute permission d'user de coquineries le jour

où l'occasion s'en présente et avec cette sorte de gens que Dieu a

faits pour que jamais ils ne reviennent te voir; mais l'argot, je ne le

permets sous aucun prétexte.

_Pippa._--Il suffit de m'en prévenir.

_Nanna._--Je ne t'enseigne pas comment tu devrais te disculper de tes

propres scélératesses à l'aide de bonnes excuses, de bonnes réponses;

ta prudence me marche sur le pied et me fait signe de ne pas m'échiner

à te le dire. Je lui obéis donc et t'avertis que si tu veux faire

souffrir qui t'aime, tu devras t'y prendre de façon qu'il ne souffre

pas continuellement, qu'il ne s'habitue pas à son martyre comme celui

qui loge à bail la fièvre quarte depuis cinq ou six ans. Use d'un moyen

terme et tiens-t'en au livre de Serafino, qui dit:

Ni trop de cruauté, ni trop d'indulgence;

L'une désespère, l'autre rassasie.

Ne te montre jamais si éprise d'un homme, quelque bien que tu en penses,

que tu ne puisses lui donner deux coups du petit marteau sur l'enclume

du coeur; par-dessus tout, ouvre à deux battants la porte à qui vient

les mains pleines et ferme-la au nez de qui les a vides. Prends-y-toi de

façon que celui qui donne t'écoute, quoique tu feignes de ne pas être

entendu de lui, quand tu diras à celui qui ne donne rien:--«Pourvu qu'un

tel me veuille du bien, je ne me soucie de nul autre.» Sois toujours

la première à te fâcher contre ceux que tu auras offensés: domptés par

l'amour, ils te feront leur MAXIMA CULPA de tes propres péchés; mais,

suppose que tu t'irrites fort contre quelqu'un, ne lui tiens pas rigueur

trop longtemps, tu courrais le risque d'être quittée par lui. Son amour

ressemble à quelque petite faim qui vous reste quand votre appétit ne

s'est pas rassasié complètement; une fois levé de table, cette faim-là

se passe tout de suite et l'on n'avalerait pas une bouchée de plus, pour

n'importe quoi.

_Pippa._--J'ai éprouvé cela.

_Nanna._--T'ai-je parlé des jurements?

_Pippa._--Oui, mais redites-le-moi.

_Nanna._--Je ne fais que dire et redire; c'est l'ordinaire des femmes

qui répètent dix fois la même chose. Peut-être en ai-je fait autant.

_Pippa._--Vous m'avez prévenue de ne jamais jurer par Dieu ni par

les Saints, puis vous m'avez enseigné à protester par serment de mon

innocence vis-à-vis de l'homme qui, par jalousie, me défendait de voir

tel ou tel amoureux.

_Nanna._--C'est vrai; tu peux donc jurer, mais pas blasphémer:

blasphémer est mal, même pour celui qui a perdu jusqu'à ses boyaux,

encore pis pour une femme qui gagne à tout coup.

_Pippa._--Je me tais.

_Nanna._--Apprends à ta servante et à ton valet, lorsqu'ils bavarderont

avec tes galants, pendant que tu seras dans ta chambre, à savoir leur

suggérer quelques-unes de tes petites envies; qu'ils sachent leur

dire:--«Voulez-vous faire de la signora votre esclave? achetez-lui cette

chose, elle en a un désir à se pâmer.» Mais tâche qu'ils ne demandent

jamais que des futilités, comme qui dirait des oiseaux dans une cage

dorée, un perroquet, de ceux qui sont verts.

_Pippa._--Pourquoi pas un gris?

_Nanna._--Ils coûtent trop cher. De cette façon, tu peux tirer quelque

petit profit. Après, tu sauras de temps à autre emprunter à celui-ci,

à celui-là ce qu'il te plaira, et le plus possible tarder à le rendre.

Si on ne te le redemande pas, garde-le: l'homme qui t'a fait le prêt

hésite, rumine, attend ton bon plaisir et, dans l'intervalle, il peut

venir à l'esprit de quelques-uns certaine délicatesse qui leur fasse

honte de te rien réclamer, mettons qu'il s'agisse de vêtements, d'une

casaque, d'une chemise, n'importe quoi. Comme cela, souvent, souvent, tu

gardes de bonnes petites choses.

_Pippa._--Cela me manquait.

_Nanna._--Je l'ai prêché moi-même. Te voici une quinzaine de jours avant

la Saint-Martin; rassemble en consistoire tous tes amants, assieds-toi

au milieu du cercle; fais à tous les plus gentilles câlineries que

tu saches ou que tu puisses, et quand tu les as bien englués de tes

chieries, dis-leur: «Je veux que nous fassions le roi de la fève et que

jusqu'au carnaval nous continuions ainsi de payer un souper chacun notre

tour: nous commencerons par moi; à condition qu'on ne dépense pas des

folies. Nous ne voulons que passer le temps d'une façon honnête.» Un

arrangement pareil est pour toi de beaucoup d'agrément et de non moins

de profit. D'abord, le souper que tu offriras sortira de leur bourse;

ensuite le roi est obligé de coucher avec toi le soir de son souper, et

ce coucher-là, force est que Sa Majesté le paye en roi. D'un autre côté,

chaque fois qu'on mange chez toi, les reliefs te couvrent de la dépense

de la semaine et, en grappillant, il te restera encore par surcroît de

l'huile, du bois, du vin, de la chandelle, du sel, du pain, du vinaigre.

S'il t'est possible de revendre à l'un ou à l'autre, en cachette, ces

denrées-là, fais-le; mais la chose étant découverte, tu t'en acquerrais

un renom à ne pas trouver de savon qui puisse t'en laver la tête; par

conséquent, mieux vaut ne pas s'y risquer.

_Pippa._--Oh! celle-là, oui, elle n'est pas pourrie.

_Nanna._--Je t'égrène à cette heure autant de rubis que de paroles, et,

certes, tu pourrais les enfiler comme on enfile des perles. Fais-toi de

temps en temps faire par ta chambrière un suçon sur la gorge, ou bien

marquer sur la joue la double empreinte d'une morsure, afin de brouiller

l'estomac de qui croira y voir l'oeuvre de son rival. Mets aussi ton lit

en désordre, pendant le jour, emmêle tes cheveux, rends-toi les joues

rouges en te fatiguant, mais pas beaucoup, et tu verras renâcler l'homme

qui est jaloux de toi, comme renâcle celui qui surprend sa femme IN

PECCAVISTI.

_Pippa._--Celle-là m'est allée droit au coeur.

_Nanna._--Ce qui m'ira droit au coeur, à moi, c'est que mes paroles

fructifient dans ta cervelle comme fait le grain semé dans les champs.

Si je les ai jetées au vent, ce sera pour ta ruine, à ma grande douleur,

à mon désespoir, et en une semaine tu chieras sous toi tout ce que je

t'aurai laissé de rentes. Au contraire, s'il advient que tu t'attaches

à mes recommandations, tu béniras les os, la chair et la cendre de ta

mère, tu l'aimeras morte, comme je crois que tu l'aimes vivante.

_Pippa._--Vous pouvez l'archicroire, maman.

_Nanna._--Ici je m'arrête, et ne te plains pas si je t'ai fait bonne

mesure; contente-toi de ce que je ne veux pas t'en dire plus long.

--«Que voudriez-vous me dire de plus?» répondit la Pippa à sa mère.

Celle-ci se leva, engourdie d'être restée trop longtemps assise, et en

bâillant, en se détirant, s'en fut à la cuisine. Le souper prêt, la

fille désormais savante, toute à l'allégresse d'avoir bientôt à ouvrir

boutique, n'y toucha que du bout des dents; elle semblait proprement une

fillette à qui son père vient de promettre de la marier à son amoureux.

Pleine de joie, elle en tenait à peine dans sa peau, du contentement

d'elle-même. Mais comme l'une était éreintée d'avoir parlé, l'autre

d'avoir écouté, elles allèrent dormir ensemble dans le même lit. Le

matin, elles se levèrent, bien reposées, dînèrent quand le temps leur en

parut arrivé, et comme elles se remettaient à causer, la Pippa qui avait

fait un beau rêve au point du jour en fit le récit à sa mère, juste au

moment où celle-ci ouvrait la bouche pour raconter les trahisons dont

les hommes payent l'amour des femmes.

[1] Neuf heures du matin.

[2] Jean de Médicis fut élu pape le 11 mars 1513; il prit le nom de Léon

X.

[3] C'est-à-dire: _Balles! Balles!_ Tout le monde connaît les armes des

Médicis. _Palle! Palle!_ était également le cri de guerre.

[4] C'est-à-dire: en voilà assez là-dessus.

[5] Allusion aux critiques que l'on avait formulées sur la première

partie des _Ragionamenti_, où est racontée _la vie des nonnes_.

[6] _De cette façon_, _tantôt_, expressions recherchées.

[7] Liste d'expressions populaires dont voici le sens: vite; de bonne

heure; tôt, tôt; haleter; au secours; il brame; mouvement; il enveloppe;

lourdaud; à la brune; obscurité.

[8] Tôt et non vite.

[9] L'un et l'autre signifient: dans le mouillé.

[10] L'un et l'autre signifient: il porte, il apporte.

[11] Beffana: c'est-à-dire l'Épiphanie. En Italie, on appelle encore

_Beffana_ le jour des Rois et les enfants attendent la Beffana, vieille

femme qui leur apporte des jouets. La Beffana remplace, en somme, sous

un aspect plus vilain, le petit Noël, ou saint Nicolas.

[12] Jaser; radoter; nausée; caprice; l'heure de midi; je tressaute de

joie; à demi mouillé; il glisse; il râpe.

[13] Monnaie de très petite valeur.

[14] Le sac de Rome.

[15] Terme argotique pour désigner les pièces d'or; en italien il

signifie plaisirs.

[16] C'est-à-dire les criminels coiffés d'une mitre de papier peint.

[17] Ce passage n'a pas encore été éclairci. L'Arétin mentionne ce

Gian-Maria à l'acte III, scène XI, de la _Cortigiana_:

_Le père gardien._--Quant à la venue du Turc, il n'y a rien de vrai

là-dedans; mais lors même qu'il viendrait, que t'importe à toi?

_Alvigia._--Que m'importe à moi? Ah! l'empalement ne me va en aucune

façon. Empaler les pauvres petites femmes vous paraît, peut-être, une

plaisanterie?... Moi, je me désespère, au contraire, de ce qu'il semble

que nos prêtres se fassent une fête d'être empalés!...

_Le père gardien._--A quoi t'en aperçois-tu?

_Alvigia._--A ce qu'ils ne prennent aucune précaution quand on dit:

«Voilà le Turc! le voilà!»

_Le père-gardien._--Bavardages et sornettes!... Maintenant, Dieu te

conduise! Tout à l'heure je vais prendre la poste à cause d'un traité

que j'arrange à Verrochio, afin que l'armée du comte Gian-Maria, ce

juif musicien, soit taillée en pièces; et grâce à certaine confession

que j'ai révélée, cette leçon leur apprendra à se révolter, sois

tranquille.

L'oeuvre du divin Arétin, deuxième partie Essai de bibliographie arétinesque par Guillaume Apollinaire · 第 43 / 61 题