BOULT.--Je vais m'en acquitter. (Boult sort.)

MARINA.--Hélas! pourquoi Léonin a-t-il été si mou, si lent? Il aurait dû

frapper et non parler. Pourquoi ces pirates n'ont-ils pas été assez

barbares pour me réunir à ma mère, en me précipitant sous les flots?

LA FEMME.--Pourquoi vous lamentez-vous, ma belle?

MARINA.--Parce que je suis belle.

LA FEMME.--Allons, les dieux se sont occupés de vous.

MARINA.--Je ne les accuse point.

LA FEMME.--Vous êtes tombée entre mes mains, et vous avez chance d'y

vivre.

MARINA.--J'ai eu d'autant plus tort d'échapper à celles qui m'auraient

tuée!

LA FEMME.--Et vous vivrez dans le plaisir.

MARINA.--Non.

LA FEMME.--Oui, vous vivrez dans le plaisir, et vous goûterez toutes

sortes de messieurs; vous ferez bonne chère; vous apprendrez la

différence de tous les tempéraments. Quoi! vous vous bouchez les

oreilles!

MARINA.--Êtes-vous une femme?

LA FEMME.--Que voulez-vous que je sois, si je ne suis une femme?

MARINA.--Une femme honnête, ou pas une femme.

LA FEMME.--Malepeste! ma petite chatte, j'aurai à faire avec vous, je

pense. Allons, vous êtes une petite folle; il faut vous parler avec des

révérences.

MARINA.--Que les dieux me défendent!

LA FEMME.--S'il plaît aux dieux de vous défendre par les hommes,--ils

vous consoleront, ils vous entretiendront, ils vous réveilleront.--Voilà

Boult de retour. (_Entre Boult_.) Eh bien! l'as-tu criée dans le marché?

BOULT.--Je l'ai criée sans oublier un de ses cheveux; j'ai fait son

portrait avec ma voix.

LA FEMME.--Et dis-moi, comment as-tu trouvé les gens disposés, surtout

la jeunesse?

BOULT.--Ma foi, ils m'ont écouté comme ils écouteraient le testament de

leur père. Il y a eu un Espagnol à qui l'eau en est tellement venue à la

bouche, qu'il a été se mettre au lit rien que pour avoir entendu faire

son portrait.

LA FEMME.--Nous l'aurons demain ici avec sa plus belle manchette.

BOULT.--Cette nuit, cette nuit! Mais, notre maîtresse, connaissez-vous

le chevalier français qui fait de si profondes révérences?

LA FEMME.--Qui! monsieur Véroles?

BOULT.--Oui, il voulait faire un salut à la proclamation; mais il a

poussé un soupir et juré qu'il viendrait demain.

LA FEMME.--Bien, bien: quant à lui il a apporté sa maladie avec lui; il

ne fait ici que l'entretenir. Je sais qu'il viendra à l'ombre de la

maison pour étaler ses _couronnes_ au soleil.

BOULT.--Si nous avions un voyageur de chaque nation, nous les logerions

tous avec une telle enseigne.

LA FEMME.--Je vous prie, venez un peu ici. Vous êtes dans le chemin de

la fortune; écoutez-moi. Il faut avoir l'air de faire à regret ce que

vous ferez avec plaisir, et de mépriser le profit quand vous gagnerez le

plus. Pleurez votre genre de vie, cela inspire de la pitié à vos amants:

cette pitié vous vaut leur bonne opinion, et cette bonne opinion est un

profit tout clair.

MARINA.--Je ne vous comprends pas.

BOULT.--Emmenez-la, maîtresse, emmenez-la; cette pudeur s'en ira avec

l'usage.

LA FEMME.--Tu dis vrai, ma foi, cela viendra; la fiancée elle-même ne se

prête qu'avec honte à ce qu'il est de son devoir de faire.

BOULT.--Oui, les unes sont d'une façon et les autres d'une autre. Mais

dites donc, maîtresse, puisque j'ai procuré le morceau....

LA FEMME.--Tu voudrais en couper ta part sur la broche.

BOULT.--Peut-être bien.

LA FEMME.--Et qui donc te le refuserait? Allons, jeunesse, j'aime la

forme de vos vêtements.

BOULT.--Oui, ma foi, il n'y a pas encore besoin de les changer.

LA FEMME.--Boult, va courir la ville; raconte quelle nouvelle débarquée

nous avons; tu n'y perdras rien. Quand la nature créa ce morceau, elle

te voulut du bien. Va donc dire quelle merveille c'est, et tu auras le

prix de tes avis.

BOULT.--Je vous garantis, maîtresse, que le tonnerre réveille moins les

anguilles[5] que ma description de cette beauté ne remuera les

libertins. Je vous en amènerai quelques-uns cette nuit.

[Note 5: On suppose que le tonnerre ne produit pas d'effet sur le

poisson en général, mais sur les anguilles qu'il fait sortir de la

bourbe et qu'on prend alors plus aisément.]

LA FEMME.--Venez par ici, suivez-moi.

MARINA.--Si le feu brûle, si les couteaux tuent, si les eaux sont

profondes, ma ceinture virginale ne sera pas dénouée. Diane, à mon

secours!

LA FEMME.--Qu'avons-nous à faire de Diane? Allons, venez-vous?

(Ils sortent.)

Périclès Tragédie · 第 28 / 37 题