Pentapolis.--Plaine sur le bord de la mer.
PÉRICLÈS _entre tout mouillé_.
PÉRICLÈS.--Apaisez votre colère, étoiles furieuses du ciel; vent, pluie
et tonnerre, souvenez-vous que l'homme mortel n'est qu'une substance qui
doit vous céder, et je vous obéis comme ma nature le veut. Hélas! la mer
m'a jeté sur les rochers, après m'avoir transporté sur ses flots de
rivage en rivage et ne me laissant d'autre pensée que celle d'une mort
prochaine. Qu'il suffise à votre puissance d'avoir privé un prince de
toute sa fortune; repoussé de cette tombe humide, tout ce qu'il demande
c'est de mourir ici en paix.
(Entrent trois pêcheurs.)
PREMIER PÊCHEUR.--Holà! Pilch.
SECOND PÊCHEUR.--Holà! viens et apporte les filets.
PREMIER PÊCHEUR.--Moi, vieux rapetasseur, je te dis!
TROISIÈME PÊCHEUR.--Que dites-vous, maître?
PREMIER PÊCHEUR.--Prends garde à ce que tu fais; viens, ou j'irai te
chercher avec un croc.
TROISIÈME PÊCHEUR.--En vérité, maître, je pensais à ces pauvres gens qui
viennent de faire naufrage à nos yeux, tout à l'heure.
PREMIER PÊCHEUR.--Hélas! pauvres âmes! cela me déchirait le coeur,
d'entendre les cris plaintifs qu'ils nous adressaient quand nous avions
peine à nous sauver nous-mêmes.
TROISIÈME PÊCHEUR.--Eh bien! maître, ne l'avais-je pas dit en voyant ces
marsouins[3] bondir. On dit qu'ils sont moitié chair et moitié poisson.
Le diable les emporte! ils ne paraissent jamais que je ne pense à être
noyé; maître, je ne sais pas comment font les poissons pour vivre dans
la mer.
[Note 3: Le docteur Malone considère ce pronostic comme une superstition
des matelots; mais le capitaine Cook, dans son second voyage aux mers du
Sud, dit aussi que les marsouins jouant autour du vaisseau annonçaient
toujours un grand coup de vent.]
PREMIER PÊCHEUR.--Eh! comme les hommes à terre: les gros mangent les
petits. Je ne puis mieux comparer nos riches avares qu'à une baleine,
qui se joue et chasse devant elle les pauvres fretins pour les dévorer
d'une bouchée. J'ai entendu parler de semblables baleines à terre, qui
ne cessent d'ouvrir la bouche qu'elles n'aient avalé toute la paroisse,
église, clochers, cloches et tout.
PÉRICLÈS.--Jolie morale!
TROISIÈME PÊCHEUR.--Mais, notre maître, si j'étais le sacristain, je me
tiendrais ce jour-là dans le beffroi.
SECOND PÊCHEUR.--Pourquoi, mon camarade?
TROISIÈME PÊCHEUR.--Parce qu'elles m'avaleraient aussi, et qu'une fois
dans leur ventre, je branlerais si fort les cloches qu'elle finirait par
tout rejeter, cloches, clochers, église et paroisse. Mais si le bon roi
Simonide était de mon avis....
PÉRICLÈS.--Simonide!
TROISIÈME PÊCHEUR.--Nous purgerions la terre de ces frelons qui volent
les abeilles.
PÉRICLÈS.--Comme ces pêcheurs, d'après le marécageux sujet de la mer,
peignent les erreurs de l'homme et de leurs demeures humides ils passent
en revue tout ce que l'homme approuve et invente.--Paix à vos travaux,
honnêtes pêcheurs.
SECOND PÊCHEUR.--Honnête!... bonhomme, qu'est-ce que cela?--Si c'est un
jour qui vous convienne, effacez-le du calendrier, et personne ne le
cherchera.
PÉRICLÈS.--Non, voyez, la mer a jeté sur votre côte....
SECOND PÊCHEUR.--Quelle folle d'ivrogne est la mer, de te jeter sur
notre chemin!
PÉRICLÈS.--Un homme que les flots et les vents, dans ce vaste jeu de
paume, ont pris pour balle, vous supplie d'avoir pitié de lui; il vous
supplie, lui qui n'est pas habitué à demander.
PREMIER PÊCHEUR.--Quoi donc, l'ami, ne peux-tu mendier? Il y a des gens
dans notre Grèce qui gagnent plus en mendiant que nous en travaillant.
SECOND PÊCHEUR.--Sais-tu prendre des poissons?
PÉRICLÈS.--Je n'ai jamais fait ce métier.
SECOND PÊCHEUR.--Alors tu mourras de faim; car il n'y a rien à gagner
aujourd'hui, à moins que tu ne le pêches.
PÉRICLÈS.--J'ai appris à oublier ce que je fus; mais le besoin me force
de penser à ce que je suis, un homme transi de froid; mes veines sont
glacées et n'ont guère de vie que ce qui peut suffire à donner assez de
chaleur à ma langue pour implorer vos secours. Si vous me les refusez,
comme je suis homme, veuillez me faire ensevelir quand je serai mort.
PREMIER PÊCHEUR.--Mourir, dis-tu? que les dieux t'en préservent. J'ai un
manteau ici, viens t'en revêtir; réchauffe-toi: approche. Tu es un beau
garçon; viens avec nous, tu auras de la viande les dimanches, du poisson
les jours de jeûne, sans compter les _poudings_ et des gâteaux de pomme,
et tu seras le bienvenu.
PÉRICLÈS.--Je vous remercie.
SECOND PÊCHEUR.--Écoute, l'ami, tu disais que tu ne pouvais mendier?
PÉRICLÈS.--Je n'ai fait que supplier.
SECOND PÊCHEUR.--Je me ferai suppliant aussi, et j'esquiverai le fouet.
PÉRICLÈS.--Quoi! tous les mendiants sont-ils fouettés?
SECOND PÊCHEUR.--Non pas tous, l'ami; car si tous les mendiants étaient
fouettés, je ne voudrais pas de meilleure place que celle de bedeau;
mais notre maître, je vais tirer le filet.
(Les deux pêcheurs sortent.)
PÉRICLÈS.--Comme cette honnête gaieté convient à leurs travaux!
PREMIER PÊCHEUR.--Holà, monsieur, savez-vous où vous êtes?
PÉRICLÈS.--Pas trop.
PREMIER PÊCHEUR.--Je vais vous le dire: cette ville s'appelle
Pentapolis, et notre roi est le bon Simonide.
PÉRICLÈS.--Le bon roi Simonide, avez-vous dit?
PREMIER PÊCHEUR.--Oui, et il mérite ce nom par son règne paisible et son
bon gouvernement.
PÉRICLÈS.--C'est un heureux roi, puisque son gouvernement lui mérite le
titre de bon. Sa cour est-elle loin de ce rivage?
PREMIER PÊCHEUR.--Oui-dà, monsieur, à une demi-journée; je vous dirai
qu'il a une belle fille; c'est demain le jour de sa naissance, et il est
venu des princes et des chevaliers de toutes les parties du monde, afin
de jouter dans un tournois pour l'amour d'elle.
PÉRICLÈS.--Si ma fortune égalait mes désirs, je voudrais me mettre du
nombre.
PREMIER PÊCHEUR.--Monsieur, il faut que les choses soient comme elles
peuvent être. Ce qu'un homme ne peut obtenir, il peut légitimement le
faire pour... l'âme de sa femme.
(Les deux pêcheurs rentrent en tirant leur filet.)
SECOND PÊCHEUR.--A l'aide, maître, à l'aide, voici un poisson qui se
débat dans le filet comme le bon droit dans un procès. Il y aura de la
peine à le tirer.--Ah! au diable!--Le voici enfin, et il s'est changé en
armure rouillée.
PÉRICLÈS.--Une armure! mes amis, laissez-moi la voir, je vous prie. Je
te remercie, fortune, après toutes mes traverses, de me rendre quelque
chose pour me rétablir; je te remercie quoique cette armure
m'appartienne et fasse partie de mon héritage; ce gage me fut donné par
mon père avec cette stricte recommandation répétée à son lit de mort:
_Regarde cette armure, Périclès, elle m'a servi de bouclier contre la
mort_ (il me montrait ce brassard); _conserve-la parce qu'elle m'a
sauvé; dans un danger pareil, ce dont les dieux te préservent, elle peut
te défendre aussi_. Je l'ai conservée avec amour jusqu'au moment où les
vagues cruelles, qui n'épargnent aucun mortel, me l'arrachèrent dans
leur rage; devenues plus calmes, elles me la rendent. Je te remercie;
mon naufrage n'est plus un malheur, puisque je retrouve le présent de
mon père.
PREMIER PÊCHEUR.--Monsieur, que voulez-vous dire?
PÉRICLÈS.--Mes bons amis, je vous demande cette armure qui fut celle
d'un roi, je la reconnais à cette marque. Ce roi m'aimait tendrement, et
pour l'amour de lui je veux posséder ce gage de son souvenir. Je vous
prie aussi de me conduire à la cour de votre souverain où cette armure
me permettra de paraître noblement, et, si ma fortune s'améliore, je
reconnaîtrai votre bienveillance; jusqu'alors je suis votre débiteur.
PREMIER PÊCHEUR.--Quoi! voulez-vous combattre pour la princesse?
PÉRICLÈS.--Je montrerai mon courage exercé à la guerre.
PREMIER PÊCHEUR.--Prends donc cette armure, et que les dieux te
secondent.
SECOND PÊCHEUR.--Mais, écoutez-nous, l'ami, c'est nous qui avons tiré
cet habit du fond de la mer; il est certaines indemnités. Si vous
prospérez, j'espère que vous vous souviendrez de ceux à qui vous le
devez.
PÉRICLÈS.--Oui, crois-moi. Maintenant, grâce à vous, je suis vêtu
d'acier; et, en dépit de la fureur des vagues, ce joyau a repris sa
place à mon bras. Il me servira à me procurer un coursier dont le pas
joyeux réjouira tous ceux qui le verront. Seulement, mon ami, il me
manque encore un haut-de-chausse.
SECOND PÊCHEUR.--Nous vous en trouverons; je vous donnerai mon meilleur
manteau pour vous en faire un, et je vous conduirai moi-même à la cour.
PÉRICLÈS.--Que l'honneur serve de but à ma volonté. Je me relèverai
aujourd'hui, ou j'accumulerai malheur sur malheur.
(Ils sortent.)