SCÈNE I

Antioche.--Appartement du palais.

ANTIOCHUS _entre avec_ PÉRICLÈS _et sa suite_.

ANTIOCHUS.--Jeune prince de Tyr, vous êtes instruit du danger de ce que

vous osez entreprendre.

PÉRICLÈS.--Oui, Antiochus, et mon âme, enhardie par la gloire qui

l'attend, compte pour rien la mort que je risque.

(Musique.)

ANTIOCHUS.--Amenez notre fille, parée comme une fiancée, et digne des

embrassements de Jupiter lui-même. A sa naissance (où présida Lucine),

la nature la combla de ses dons; et toutes les planètes s'assemblèrent

pour réunir en elle leurs différentes perfections.

(Entre la fille d'Antiochus.)

PÉRICLÈS.--Voyez-la venir, parée comme le printemps. Les grâces sont ses

sujettes, et sa pensée, reine des vertus, dispense la gloire aux

mortels. Son visage est le livre des louanges, où l'on ne lit que de

rares plaisirs, comme si le chagrin en était expulsé pour toujours, et

que la colère farouche ne pût jamais être la compagne de sa douceur. O

vous, dieux qui me créâtes homme et sujet de l'amour, vous qui avez

allumé dans mon sein le désir de goûter le fruit de cet arbre céleste ou

de mourir dans l'aventure, soyez mes soutiens; fils et serviteur de vos

volontés, que je puisse obtenir cette félicité infinie.

ANTIOCHUS.--Prince Périclès....

PÉRICLÈS.--Qui voudrais être fils du grand Antiochus.

ANTIOCHUS.--Devant toi est cette belle Hespéride avec ses fruits d'or

qu'il est dangereux de toucher, car des dragons qui donnent la mort sont

là pour t'effrayer. Son visage, comme le ciel, t'invite à contempler une

gloire inestimable à laquelle le mérite seul peut prétendre, tandis que

tout ton corps doit mourir par l'imprudence de ton oeil, si le mérite te

manque. Ces princes jadis fameux, amenés ici comme toi par la renommée,

et rendus hardis par le désir, avec leur langue muette et leurs pâles

visages qui n'ont d'autres linceuls que ce champ d'étoiles,

t'avertissent qu'ils ont péri martyrs dans la guerre de Cupidon. Leurs

joues mortes te dissuadent de te jeter dans le piège inévitable de la

mort.

PÉRICLÈS.--Antiochus, je te remercie: tu as appris à ma nature mortelle

à se connaître et tu prépares mon corps à ce qu'il sera un jour, par la

vue de ces objets hideux. Car le souvenir de la mort devrait être comme

un miroir qui nous fait voir que la vie n'est qu'un souffle: s'y fier

est une erreur. Je ferai donc mon testament; et comme font ces malades

qui connaissent le monde, voient le ciel, mais qui, sentant la douleur,

ne tiennent plus comme autrefois aux plaisirs de ce monde. Je te lègue

donc une heureuse paix à toi et à tous les hommes vertueux, comme

devraient l'être tous les princes: je laisse mes richesses à la terre

d'où elles sont sorties.--Et à vous (_à la fille d'Antiochus_) la pure

flamme de mon amour.--Ainsi préparé au voyage de la vie ou de la mort,

j'attends le coup fatal, Antiochus, et je méprise tous tes avis.

ANTIOCHUS.--Lis donc cette énigme: si tu ne l'expliques pas, la loi veut

que tu périsses comme ceux qui sont devant toi.

LA FILLE D'ANTIOCHUS.--En tout, sauf en cela, puisses-tu être heureux!

En tout, sauf en cela, je te souhaite du bonheur.

PÉRICLÈS.--Comme un vaillant champion, j'entre dans la lice, et je ne

demande conseil qu'à ma fidélité et à mon courage.

(Il lit l'énigme.)

Je ne suis pas une vipère, et cependant je me nourris

De la chair de la mère qui m'engendra:

Je cherchai un époux, et dans ma recherche

Je le trouvai dans un père.

Il est père, fils et tendre époux;

Moi, je suis mère, femme, et cependant sa fille.

Comment toutes ces choses peuvent-elles être en deux personnes?

Si tu veux vivre, devine-le.

Triste alternative de cette dernière ligne! Mais, ô vous, puissances qui

avez donné au ciel d'innombrables yeux pour voir les actions des hommes,

pourquoi n'obscurcissent-ils pas sans cesse leurs regards, si ce que je

viens de lire en pâlissant est véritable? (_Il prend la main de la

princesse_.) Beau cristal de lumière, je vous aimais et vous aimerais

encore si cette noble cassette ne contenait pas le crime; mais je dois

vous dire....--Ah! mes pensées se révoltent, car il n'est pas honnête

homme celui qui, sachant que le crime est en dedans, touche la porte.

Vous êtes une belle viole, et vos sens en sont les cordes. Touchée par

une main légitime, votre harmonie ferait abaisser les cieux et rendrait

les dieux attentifs. Mais touchée avant votre temps, c'est l'enfer seul

que vos sons discordants réjouissent.--En bonne conscience... je renonce

à vous.

ANTIOCHUS.--Prince Périclès, ne la touchez pas, sous peine de perdre la

vie. C'est un point aussi dangereux pour vous que le reste. D'après

notre loi, votre temps est expiré: ou devinez, ou subissez votre

sentence.

PÉRICLÈS.--Grand roi, peu de personnes aiment à entendre citer les

crimes qu'ils aiment à commettre; ce serait vous outrager que de

m'expliquer davantage. Celui qui a le registre de tout ce que font les

monarques agit plus sûrement en le tenant fermé qu'ouvert. Là, le vice

qu'on dénonce est comme le vent errant, qui, pour se répandre au loin,

jette de la poussière aux yeux des hommes, et la fin de cela c'est que

le vent passe, et que la vue malade s'éclaircit. Arrêter le vent leur

serait funeste. La taupe aveugle pousse des monticules arrondis vers le

ciel, pour dire que la terre est opprimée par les crimes de l'homme; le

pauvre animal est puni de mort pour cela. Les rois sont les dieux de la

terre. Dans le vice, leur volonté est leur loi. Si Jupiter s'égare, qui

osera dire que Jupiter fait le mal? Il suffit que vous sachiez... Et il

convient d'étouffer ce qui deviendrait pire encore, si on le

connaissait. Chacun aime le sein qui le nourrit; permettez à ma langue

d'aimer ma tête.

ANTIOCHUS, à _part_.--Que n'ai-je sa tête en mon pouvoir? Il a trouvé le

sens de l'énigme.--Mais je vais user de ruse avec lui. (_Haut_.) Jeune

prince de Tyr, quoique, par la teneur de notre édit sévère, votre

explication étant fausse, nous puissions procéder à votre supplice,

cependant l'espérance que nous inspire votre belle jeunesse nous fait

prendre une autre résolution. Nous vous accordons encore quarante jours

de répit. Si au bout de ce terme notre secret est connu, cette clémence

prouvera le plaisir que nous aurons à vous agréer pour notre fils.

Jusqu'alors vous serez traité comme il convient à notre honneur et à

votre mérite.

(Antiochus sort avec sa fille et sa suite.)

PÉRICLÈS.--Comme la courtoisie voudrait déguiser le crime! Tout ce que

je vois n'est que l'acte d'un hypocrite qui n'a de bon que ce qu'il

laisse voir au dehors. S'il était vrai que j'eusse mal interprété

l'énigme, tu ne serais pas assez coupable pour te livrer à l'inceste:

tandis que tu es à la fois un père et un fils par ton coupable commerce

avec ton enfant qui devait faire la joie d'un époux et non d'un père, ta

fille ne serait pas condamnée à dévorer la chair de sa mère, en

souillant la couche maternelle. Ils sont comme deux serpents qui, en se

nourrissant des plus douces fleurs, n'en retirent que venin. Antiochus,

adieu! La sagesse me dit que ceux qui ne rougissent pas d'actions plus

noires que la nuit ne négligeront rien pour les dérober à la lumière! Un

crime, je le sais, en provoque un autre. Le meurtre suit de près la

luxure, comme la flamme la fumée. Le crime tient dans sa main la

trahison, le poison et un bouclier pour écarter la honte. De peur que ma

vie ne soit sacrifiée à votre honneur, je veux éviter le danger par la

fuite.

(Il sort.)

(Antiochus rentre.)

ANTIOCHUS.--Il a trouvé le mot de l'énigme, il trouvera la mort. Il ne

faut pas le laisser vivre pour proclamer mon infamie et pour dire au

monde le crime révoltant qu'a commis Antiochus. Que ce prince meure

donc, et que sa mort sauve mon honneur. Holà! quelqu'un!

(Thaliard entre.)

THALIARD.--Votre Majesté m'appelle-t-elle?

ANTIOCHUS.--Thaliard, tu es de ma maison et le confident des secrets de

mon coeur: ta fidélité fera ton avancement.--Thaliard, voici du poison

et voici de l'or; nous haïssons le prince de Tyr, et tu dois le tuer. Il

ne t'appartient pas de demander le motif de cet ordre. Dis-moi, cela

suffit-il?

THALIARD.--Sire, cela suffit.

(Entre un messager.)

ANTIOCHUS.--Un instant! reprends haleine, et dis-nous pourquoi tu te

hâtes tant.

LE MESSAGER.--Sire, le prince Périclès a pris la fuite.

(Il sort.)

ANTIOCHUS.--Si tu veux vivre, vole après lui, et, comme un trait lancé

par un archer habile, atteins le but que ton oeil a visé. Ne reviens que

pour nous dire: Le prince Périclès est mort.

THALIARD.--Seigneur, si je puis le voir seulement à la portée de mon

pistolet, je le tiens pour mort. Adieu donc.

(Il sort.)

ANTIOCHUS.--Thaliard, adieu; jusqu'à ce que Périclès soit mort, mon

coeur ne pourra secourir ma tête.

(Il sort.)

Périclès Tragédie · 第 6 / 37 题