XII

Le visage propre et bien soigné de M. Galoin n’avait rien de

prétentieux.

Quand il me vit, il me dit simplement:

--Je suis l’inspecteur de la Sûreté que vous avez demandé.

Il ne tira pas avec autorité un calepin de sa poche pour prendre des

notes; il me pria simplement de lui raconter tout ce que je savais du

crime de Toul et de la démarche de Marteau.

Il hochait de temps en temps la tête, non pas avec la gravité d’un

pontife, mais avec la satisfaction d’un homme qui enregistre un détail

utile à son enquête.

Je crois qu’il aimait son métier; mais il l’aimait simplement, et sans

avoir l’air de s’en rendre compte. Il me demanda si j’avais l’intention

de venir à Londres, en me disant que ce n’était pas nécessaire et que je

pouvais m’épargner ce dérangement.

Mais comme il vit que j’y tenais:

--Après tout, me dit-il, j’aime autant que vous veniez. Je n’ai pas pu,

n’est-ce pas? vous poser toutes les questions auxquelles vous êtes en

mesure de répondre, et je ne suis pas fâché de vous avoir sous la main

pour vous demander, à l’occasion, des détails complémentaires sur

Larcier et tout ce qui concerne l’affaire. On ne peut pas songer dès

l’abord à demander tout ce qu’il faut savoir. Cela ne vous vient que peu

à peu.

M. Galoin ne vous donnait pas des explications pour étaler la beauté de

son système. Il vous disait cela par politesse, pour ne pas avoir l’air

fermé et mystérieux, et pour vous tenir au courant du travail même de

son esprit; d’ailleurs, et je m’en suis aperçu par la suite, il ne vous

disait pas absolument tout. Il y avait bien des choses qu’il conservait

pour lui. Il m’expliqua plus tard pourquoi il se gardait d’émettre des

hypothèses incomplètement formées, de peur qu’un signe de désapprobation

ou d’incrédulité chez son interlocuteur ne l’encourageât à renoncer à

une piste qui pouvait, en somme, être bonne.

--On dit des choses devant quelqu’un, me dit-il, on a une idée, et la

personne à qui on en parle n’a pas l’air de votre avis. On ne se demande

pas si elle a réfléchi avant de vous désapprouver, on est malgré soi

impressionné par son attitude, et l’on abandonne quelquefois son idée.

On a tort.

Je demandai à M. Galoin quand nous partirions pour Londres, mais il lui

était impossible de s’en aller avant le lendemain à quatre heures.

N’était-il pas imprudent de laisser prendre à Marteau une trop grande

avance? Il me répondit qu’il ne s’en inquiétait pas, et cette assurance

m’imposa d’autant plus confiance qu’il n’avait pas l’habitude d’affirmer

ainsi les choses avec autant d’autorité.

Ce ne fut donc que le lendemain, à quatre heures, que nous nous

retrouvâmes dans le train de Boulogne.

Blanche et moi, nous étions très contents de voyager avec un détective.

Elle lui posa des questions sur sa vie avec cette jolie indiscrétion des

femmes qui se fait si facilement excuser.

M. Galoin nous raconta très bonnement qu’il avait été économe dans un

lycée et qu’il y avait eu des histoires... Une somme qu’il avait

empruntée à la caisse et qu’il n’avait pu rétablir à temps. L’affaire

s’était arrangée, grâce à des appuis. Il avait perdu sa place d’économe,

et il avait pu obtenir, grâce à ces mêmes relations, d’être employé

parfois par la Sûreté générale, qui le chargeait de missions payées.

Il faisait ce métier depuis quatre ans et il avait déjà rendu quelques

services très importants, notamment en retrouvant une bande de

faussaires, et en apportant un peu de clarté dans la comptabilité très

embrouillée d’une grande société financière.

Je lui demandai s’il y avait vraiment à la Sûreté des détectives

extraordinaires.

Il me répondit qu’il s’y trouvait des hommes intelligents, souvent un

peu trop infatués, qui n’avaient sans doute pas toutes les qualités

d’ingéniosité qu’ils voulaient bien se prêter, mais qui possédaient

néanmoins une aptitude remarquable à faire «causer» les gens.

--C’est ce qui ma manqué au début de ma nouvelle carrière, me dit M.

Galoin. Je n’osais pas parler aux gens, j’avais toujours peur d’être

indiscret en les interrogeant... Puis je m’y suis fait. J’ai fini par

acquérir la manière de poser des questions, qui fait que ceux à qui on

s’adresse sont contents d’être interrogés. Cela s’apprend par routine,

oui, sans qu’on s’en doute.

Blanche s’étonnait qu’il portât toute sa barbe. Il lui semblait qu’il

lui était moins facile ainsi de modifier son visage et de se grimer.

--J’en ai rarement l’occasion, lui dit M. Galoin. Jusqu’à présent je

n’ai pas été chargé de missions où je sois absolument forcé de

dissimuler mon état. Et puis ce n’est pas ma spécialité de me grimer; je

ne saurais pas; ça se verrait. J’ai toujours été habitué à porter ma

barbe. J’ai une figure assez normale, je dirai même assez banale; je

n’ai pas--du moins je ne le crois pas--une tête de roussin.

Nous n’étions que trois dans notre compartiment. Le train, à toute

allure, descendait la pente de Chantilly. M. Galoin avait remplacé son

chapeau melon par une casquette et s’était installé pour lire son

journal dans un coin du compartiment. Blanche et moi, chacun de notre

côté, nous l’examinions avec curiosité.

Blanche lui demanda à brûle-pourpoint:

--Vous êtes marié, monsieur?

Il quitta le journal, sourit un peu de l’indiscrétion de mon amie, puis

il dit:

--Non, madame.

Blanche sentit très bien la signification de ce sourire et rougit, mais

elle ne voulut pas avoir l’air de s’en apercevoir.

--C’est bien plus commode d’être libre, dit-elle, pour voyager ainsi...

Et la conversation tomba.

M. Galoin reprit sa lecture, mais il lisait distraitement, car il posa

tout à coup le journal et me fit quelques questions sur l’affaire qui

nous occupait.

Il parut beaucoup s’intéresser à ce fait que le cadavre n’avait pas été

retrouvé. Il me posa de nombreuses questions sur l’uniforme de Larcier

qu’on avait découvert dans le jardin. Puis il reprit sa lecture.

--Pourquoi posez-vous ces questions? demanda Blanche, décidément d’une

indiscrétion un peu gênante.

--Pour savoir, répondit simplement M. Galoin, qui sourit encore pour

atténuer la sécheresse de sa réponse.

--Je me demande, lui dis-je, pourquoi Larcier, qui ne savait pas

l’anglais, est allé plutôt à Londres qu’en Belgique. Cela ne vous frappe

pas?

--Non, dit M. Galoin. En ce moment, je ne pense pas à Larcier, je pense

à retrouver Marteau. Il ne faut pas faire deux choses à la fois.

--Excusez-moi de vous poser des questions.

--Mais faites donc, faites donc! répondit-il. Cela ne me gêne en aucune

façon. Ma profession est d’interroger, et il serait vraiment

extraordinaire que je fisse des difficultés pour répondre. Je ne

donnerais pas le bon exemple.

--Eh bien, je voulais vous demander si vous avez une idée quelconque

pour retrouver ce Marteau à Londres. Ça me paraît terrible. Je sais bien

qu’il y a des hôtels où les Français vont de préférence, mais si ce

Marteau sait l’anglais, ce qui est bien probable, et qu’il veuille, sur

l’ordre de Larcier, échapper aux recherches, je crois qu’il a plutôt dû

descendre dans un hôtel purement anglais où ne vont pas d’ordinaire des

Français, et qui ne se trouve pas spécialement signalé à l’attention de

la police française... D’abord, est-il sûr que Marteau soit à Londres?

--C’est ce que nous verrons, répondit évasivement M. Galoin.

Il me sembla qu’il devait avoir quelques indices, car, lorsqu’il ne

savait rien, il le disait. J’arrivais peu à peu à le connaître. Je me

dis qu’à ce moment, précisément, il couvait sans doute une de ces idées

naissantes, qu’il ne voulait pas me montrer pour ne pas risquer

d’affaiblir la foi qu’il commençait à avoir en elle.

Nous cessâmes de parler de l’affaire Larcier. Je me rapprochai de

Blanche et nous nous mîmes à causer amicalement tout bas, non sans

remarquer de temps en temps un coup d’œil furtif à M. Galoin. Nous nous

sentions gênés l’un et l’autre. Il y avait entre nous quelque chose

d’inexpliqué, et tant qu’un tiers ne s’était pas trouvé avec nous, nous

n’avions pas été troublés; mais maintenant que notre intimité avait pour

témoin l’œil inquisiteur de M. Galoin, nous n’étions plus aussi

tranquilles.

L'affaire Larcier · 第 20 / 30 题