III

LA MISSION D’UN AMBASSADEUR D’ALLEMAGNE A PARIS SOUS LA TROISIÈME

RÉPUBLIQUE.

Les recommandations que fit Bismarck à Hohenlohe avant que celui-ci

quittât Berlin comportent un haut enseignement politique. On connaît ces

«instructions aux ambassadeurs» des ministres de notre monarchie, qui

forment un corps d’admirables leçons diplomatiques où l’expérience de

plusieurs siècles se trouve résumée. Depuis Charnacé jusqu’au comte

d’Esterno, tous les ambassadeurs du roi aux pays d’outre-Rhin recevaient

la mission d’entretenir en Allemagne la division et l’impuissance. C’est

la même politique que Bismarck, à la tête de l’Empire allemand, se

proposait d’appliquer à la France vaincue. La République, le

gouvernement des partis, devait jeter notre pays, au lendemain de ses

défaites, dans le même état d’anarchie où la multiplication des

souverainetés avait plongé les peuples germaniques épuisés par la guerre

de Trente ans. Bismarck savait que le plus grand bénéfice de la victoire

ne consiste pas à arracher au vaincu des provinces et de l’argent, mais

à prendre sur lui un tel ascendant qu’il ne puisse plus agir avec

liberté, même dans ses affaires intérieures. Ce que Richelieu et Mazarin

avaient fait en Allemagne au moyen des traités de Westphalie et de la

Ligue du Rhin, Bismarck le recommença pour nous en aidant par l’intrigue

et par la menace à la fondation de la République. La constitution de

1875 peut être considérée comme l’acte additionnel du traité de

Francfort. Ce n’est pas celui auquel Bismarck tenait le moins.

La République étant, en France, le régime le plus favorable à

l’Allemagne, c’était celui que devait appuyer l’ambassadeur allemand

pendant tout le temps où la forme du gouvernement serait en question

chez nous. Les instructions de Bismarck étaient formelles. Tout patriote

français devrait en connaître l’esprit et en graver dans sa mémoire la

vigoureuse expression:

_Sur la France_, note Hohenlohe le 2 mai 1874, au sortir d’une

entrevue avec le chancelier, _Bismarck me dit qu’avant tout nous

avions intérêt à ce qu’elle ne devînt pas assez forte à l’intérieur ni

assez considérée à l’extérieur pour arriver à se faire des alliés. Une

République et des discordes civiles seraient une garantie de la paix.

Le prince convenait qu’une République forte serait sans doute un

mauvais exemple pour l’Europe monarchique. Cependant, si je l’ai bien

compris, la République lui paraît moins dangereuse que la Monarchie

qui favoriserait à l’étranger toute espèce de désordre... De tous les

monarques de France, les Bonaparte sont pour nous les meilleurs. Mais

le mieux serait encore que la situation présente pût durer._

C’étaient les mêmes instructions qu’avait reçues mais que n’avait pas

suivies le comte d’Arnim auquel Bismarck écrivait: «Nous n’avons

certainement pas pour devoir de rendre la France plus forte en

consolidant sa situation intérieure et en y établissant une monarchie en

règle.» Et ce n’était pas une vue particulière à Bismarck, c’était aussi

l’idée de l’empereur Guillaume. Seulement le vieux souverain, toujours

moins hardi et plus conservateur que son ministre, ayant en outre gardé

sur Gambetta et le gouvernement de la Défense nationale des illusions

que n’avait plus Bismarck, se méfiait un peu de la République. Déjà la

conversation qu’il eut avec Hohenlohe à l’audience qui précéda le départ

du prince pour Paris, indiquait chez Guillaume Ier des tendances qui

devaient se développer sous une influence que nous verrons. Les

préférences de Guillaume Ier allaient évidemment au régime napoléonien.

Il savait gré à Napoléon III d’avoir fait les affaires de la couronne

prussienne et en même temps d’avoir déguisé le caractère démocratique et

révolutionnaire de son pouvoir, caractère odieux à la pensée d’un

souverain traditionnel. Aussi était-ce une approbation nuancée d’une

réserve que l’empereur d’Allemagne donnait, devant Hohenlohe, au

programme français de Bismarck:

_7 mai 1874._--Aujourd’hui, audience de congé chez l’empereur. Il m’a

reçu dans son cabinet, m’a fait asseoir en face de lui et a été très

cordial. Il m’a dit que Bismarck, que j’ai vu aujourd’hui, lui avait

fait part des instructions qu’il m’avait données. L’empereur souhaite

de maintenir avec la France des relations aussi bonnes que possible.

Bismarck attache une importance particulière à ce que la France ne

devienne ni trop forte ni capable d’avoir des alliances. Cela est fort

bon. Pourtant il ne serait ni possible ni convenable que nous

travaillions nous-mêmes à mettre la France en révolution. Ensuite

l’empereur parla des bonapartistes. Le tsar Alexandre et Gortschakoff

lui auraient affirmé que ceux-ci gagnaient du terrain... «_Pour

nous_», ajouta textuellement l’empereur, «_ce ne pourrait être qu’une

bonne affaire si les bonapartistes reprenaient le gouvernement,

seulement je ne sais pas comment le jeune homme de dix-huit

ans_ (le prince impérial) _gouvernerait un pays comme la

France..._»--L’empereur en vint alors à me raconter une conversation

qu’il avait eue autrefois avec Nigra. Il dit à Nigra, pour que ses

paroles fussent répétées à Napoléon III: «_Je ne verrai pas l’unité

allemande. Mon fils ne la verra peut-être pas non plus. Pourtant elle

viendra. Et si Napoléon cherche à l’empêcher, ce sera sa perte._» Cela

fut redit à Napoléon, qui fit cette réponse: «Le roi de Prusse se

trompe. Je ne commettrai pas cette faute.»--«_Et pourtant_, conclut

l’empereur Guillaume, _c’est bien ce qui est arrivé, quoique Napoléon

n’ait pas commis sa faute_.»

Il y avait beaucoup de philosophie historique et politique dans la

bonhomie du vieil empereur.

* * * * *

Le journal de la mission du prince à Paris, de 1874 à 1885, est la

partie la plus développée de ses _Mémoires_. Elle en est aussi la plus

importante. On y trouve des preuves nouvelles de l’appui que prêta

Bismarck à l’établissement de la troisième République. On y voit par

quelle complicité inconsciente, naturelle et spontanée avec l’ennemi,

les chefs républicains, Thiers, le libérateur du territoire, Gambetta,

l’organisateur de la résistance, sacrifièrent la France à leur parti:

l’intérêt de la République ayant exactement et sur tous les points

coïncidé avec l’intérêt de la Prusse. Et, si tout cela était connu déjà,

connu de toute certitude, par la correspondance du chancelier et les

souvenirs de Gontaut-Biron, les _Mémoires_ du prince de Hohenlohe

apportent une confirmation de plus à la thèse qui est tout entière

exprimée dans ce titre que ratifiera peut-être l’histoire: «La

République de Bismarck[5].»

[5] On trouvera dans la brochure que M. de Roux a publiée avec nous en

1905 aux éditions de la _Gazette de France_, outre une démonstration

de cette thèse, les documents authentiques et révélateurs de la

correspondance de Bismarck. C’est à cette brochure que nous

renverrons pour les lettres de Gambetta et de Bismarck qui sont

citées au cours de ce chapitre.

Mais surtout, par des indiscrétions dont Bismarck paraît bien s’être

gardé, même posthume, nous lisons maintenant, grâce à Hohenlohe,

jusqu’au fond de la politique bismarckienne. Les derniers doutes, les

dernières ambiguïtés se lèvent sur la participation de Bismarck aux

affaires françaises après la guerre. Nous connaissons pleinement

aujourd’hui ses intentions et son point de vue. Avec cette absence de

retenue, avec ce scepticisme et ce dilettantisme qui trouvent leur

explication dans sa qualité de prince médiatisé, Hohenlohe a dit

l’essentiel en révélant les instructions qu’il avait reçues de son

gouvernement. Sans égard aux conséquences que ses indiscrétions

pourraient entraîner dans la suite pour la politique allemande (qui n’a

plus varié depuis que Bismarck a fait école et que le succès a imposé sa

doctrine), le prince de Hohenlohe apprend aux patriotes français le rôle

que joue dans la République un ambassadeur d’Allemagne[6].

[6] Rappelons ici, à titre d’exemple, que dans l’été de 1905, le

prince Radolin, ambassadeur d’Allemagne, vint présenter à M. Jaurès

les excuses de son gouvernement qui avait interdit à l’orateur

socialiste français de prendre la parole dans une réunion de Berlin.

En novembre 1906, au Reichstag, le prince de Bülow saluait en ce

même M. Jaurès «l’hirondelle» qui à elle seule ne fait

malheureusement pas le printemps. Ainsi M. Jaurès est choyé

aujourd’hui par l’_auswærtige Amt_ et l’ambassade de la rue de Lille

(dont il a épousé la thèse marocaine) comme Thiers et Gambetta le

furent avant lui par Bismarck et Hohenlohe. C’est ce qui a fait

prononcer au révolutionnaire Kautsky ce mot dont la juste ironie

restera: «Les idées qui, dans la bouche d’un Français, trouvent

l’approbation du plus haut fonctionnaire de l’Empire, conduiraient

tout droit et de façon durable le sans-patrie allemand aux travaux

forcés.» (_Vorwærts_ du 8 juillet 1905.)

Bismarck avait dû sévir rigoureusement contre d’Arnim, infidèle

exécuteur de ses ordres. C’est que les circonstances étaient devenues

graves et menaçantes pour son système. Voici, en effet, à quel point en

étaient les choses lorsqu’il obtint de Guillaume Ier la permission de

destituer Arnim et d’envoyer en France l’ancien ministre du roi de

Bavière.

M. Gabriel Hanotaux a écrit, en termes très justes, dans son _Histoire

de la France contemporaine_, qu’après 1871 «les circonstances pouvaient

devenir favorables à une _politique blanche_ que le prince de Bismarck

considérait comme devant lui être contraire et redoutable». En effet,

Bismarck, parvenu à constituer l’unité allemande par des procédés

révolutionnaires et attentatoires aux principes posés par les traités de

Vienne, vit soudainement l’Europe se ressaisir et toutes les forces

conservatrices se rassembler contre lui. L’élément de désordre, de

trouble et de division qu’apportait dans le concert européen une France

démocratique et napoléonienne avait disparu, depuis qu’une Assemblée

monarchiste semblait promettre à notre pays un retour à sa politique

traditionnelle et normale. Les craintes et les méfiances qu’avait au

début inspirées à l’Europe l’Empire de Napoléon III se retournaient

contre l’Empire de Bismarck. Le chancelier, qui connaissait notre

histoire, nos erreurs et nos passions, essaya d’abord de parer le danger

en agissant sur l’opinion démocratique française par le fantôme de la

Sainte-Alliance. Il profita de l’entrevue des trois empereurs à Berlin

(septembre 1872) pour donner au patriotisme français l’illusion que

l’étranger menaçait la République. La vérité est qu’il n’en croyait rien

lui-même, qu’il n’était nullement rassuré sur les desseins de

l’Autriche, qu’il redoutait et le tsar et la reine Victoria, et qu’il

sentait bien que si la Sainte-Alliance se reformait, ce serait contre

lui, Bismarck, violateur de l’ordre européen au même titre que Napoléon.

L’ordre européen, conception à laquelle la France avait porté les

premières atteintes, aurait peut-être, en 1870, sauvé notre pays, si

notre pays se fût trouvé en état d’y faire dignement appel. Quoique

travaillant pour le compte d’une monarchie légitime, Bismarck avait fait

une politique révolutionnaire. C’était là, il le savait, la partie

faible et vulnérable de l’unité allemande. Mais l’Europe écouterait-elle

Thiers, Gambetta ou Jules Favre se plaignant des révolutions? Était-ce

pour la démocratie française que les puissances répareraient les fautes

de Napoléon III? Nous payâmes, dans ces grandes circonstances, pour nos

institutions républicaines. Mais l’Europe paya avec nous. Elle le

comprit trop tard, lorsque l’hégémonie allemande et le système de la

paix armée commencèrent à peser sur elle. Ainsi la République ne

compromet pas seulement notre avenir national. Regardée de ce point de

vue, elle apparaît comme un malheur européen.

Une neutralité universelle avait favorisé les victoires prussiennes et

les succès de Bismarck. Mais, après la guerre, il craignait de voir se

former contre son œuvre une autre Sainte-Alliance. L’unité allemande

était pour les puissances une menace qui pouvait les unir contre le

nouvel édifice à peine constitué. La chute du pouvoir temporel, en

relation directe avec les victoires prussiennes, n’était pas seulement

une autre atteinte au statut de l’Europe. C’était une offense et une

diminution pour le catholicisme tout entier. Bismarck, appui de la

maison de Savoie, était rendu solidairement responsable de la spoliation

du Saint-Siège. Il eut dès lors toute la catholicité pour ennemie. Qu’un

pouvoir traditionnel fût établi en France, et la France, redevenue fille

aînée de l’Église, se trouvait en état de former contre lui une

formidable coalition. La monarchie de Henri V n’eût pas seulement «rendu

la France plus forte», selon les propres expressions du chancelier, elle

eût encore été capable de conclure les alliances les plus solides et les

plus décisives.

Le danger auquel une coalition conservatrice et catholique exposait le

prince de Bismarck ne lui venait pas que de l’extérieur. En Allemagne

même, la «politique blanche» s’opposait à sa politique révolutionnaire.

Il rencontrait les mêmes adversaires conservateurs et ultramontains au

dedans qu’au dehors[7]. L’affaire Arnim fut une des manifestations de

l’opposition redoutable qui, pendant six ou sept années, menaça son

œuvre. Remarquons tout de suite qu’il n’en vint à bout qu’après le 16

mai et l’établissement définitif de la République en France.

[7] Le duc de Broglie cite dans son livre sur _la Mission de M. de

Gontaut-Biron à Berlin_ ce curieux fragment d’un discours de

Bismarck au Reichstag en 1875: «On m’a reproché d’avoir employé en

1866 les déserteurs hongrois contre l’Autriche: c’est le droit de la

guerre, et si nous nous trouvons un jour en guerre avec la France,

dont le chef pourrait être alors Henri comte de Chambord, nous

n’aurions rien à dire s’il formait une légion pontificale avec les

Allemands de l’Allemagne du Sud poussés à la désertion par les

évêques qui prêchent la désobéissance aux lois.» (_La Mission de M.

de Gontaut-Biron_, p. 166.)

Pendant les six premières années de l’unité allemande, Bismarck put se

demander si la chance, qui l’avait servi jusque-là dans toutes les

circonstances diplomatiques et militaires, n’allait pas l’abandonner

maintenant qu’il s’agissait de gouverner l’Empire. Une lutte d’un

nouveau genre commença, dans laquelle il eut à craindre plus d’une fois

d’être désavoué par le souverain qui lui avait fait confiance. La

question du pouvoir temporel, dans laquelle il avait refusé d’écouter

les catholiques allemands, fit du centre un parti d’opposition à

l’Empire. En outre, par position géographique autant que par tradition

historique, les députés catholiques se trouvèrent être les adversaires

de l’unité: les Bavarois particularistes formaient le gros du parti

ultramontain avec les Polonais rebelles à la germanisation. Les Danois,

les Hanovriens, restés fidèles à la dynastie guelfe, étaient encore

autant d’ennemis irréductibles. Et Bismarck venait d’ajouter une Pologne

de l’Ouest à la Pologne de l’Est par l’annexion de l’Alsace-Lorraine,

dont les députés, d’abord farouchement protestataires, ne tardèrent pas

à prêter leur appui à l’opposition du centre. Bismarck répondit par la

guerre religieuse: proscription des jésuites et des congrégations, lois

de mai, Kulturkampf. Lutte pleine d’embûches et de périls: au plus fort,

la défection des conservateurs protestants qui ne pardonnaient pas à

Bismarck de se compromettre avec le parti de la Révolution et les

libéraux, mit le chancelier dans une position critique. C’est alors

qu’il montra toute sa décision et toute son énergie, et que, pour le

salut de son œuvre allemande, il cessa même d’être Prussien. Car la

Prusse, c’est encore du particularisme. Si, à la Diète prussienne, les

conservateurs s’allient aux Polonais, aux ultramontains et aux ennemis

de l’Empire, le hobereau poméranien se retournera contre sa caste, au

besoin contre son pays d’origine, et combattra ce qu’il appelle à

présent des préjugés de province. A la fin de 1872, il abandonne le

ministère prussien, y installe Roon à sa place, et agit de toute son

autorité et de toute son influence sur le conseil fédéral pour ruiner

définitivement les dernières résistances de l’ancienne Allemagne et

balayer jusqu’en Prusse «le luxe de végétation inutile du particularisme

allemand[8]».

[8] Cité par M. Émile Bourgeois dans son _Manuel historique de

politique étrangère_, III, p. 766. Bismarck a plusieurs fois exprimé

cette idée, et, avec une force plus particulière, dans ce passage de

ses _Mémoires_: «Pour moi, l’idée nationale allemande est toujours

la première, partout où elle entre en lutte avec le particularisme.

Car le particularisme, même prussien, est en insurrection contre la

chose publique, contre l’Empire et l’empereur, et trouve son appui

dans les influences ultramontaines, françaises et généralement

romanes (welches), toutes également ennemies de la chose commune

allemande et dangereuses pour elles.» (_Gedanken und Erinnerungen_,

I, XIII, p. 291.) «J’ai eu à soutenir contre le particularisme

prussien des combats peut-être plus durs que contre le reste des

États et des dynasties d’Allemagne.» (_Ibidem_, p. 295.) Bismarck

ajoute d’ailleurs que s’il a triomphé du particularisme prussien,

c’est grâce aux institutions monarchiques de la Prusse, grâce aux

Hohenzollern et à l’intelligence qu’ils ont eue de leur avenir

dynastique en Allemagne. Voir tout le chapitre «Dynasties et

maisons» de ses _Pensées et Souvenirs_, où Bismarck expose que ni le

Parlement, ni la presse, ni l’opinion, n’étaient des forces capables

de créer l’unité allemande, et que, pour cette grande œuvre, il

fallait une dynastie bien assise comme celle des Hohenzollern.

Ce fut peut-être le passage le plus dangereux de toute sa carrière. Il

n’était que le chancelier. Il oubliait parfois qu’il avait un souverain

et un maître. Roi légitime, roi prussien, Guillaume Ier, attaché à ses

traditions, n’admettait pas toujours sans hésitations ou sans scrupules

les méthodes révolutionnaires de son ministre. A la cour même, Bismarck

trouvait des résistances à sa politique. L’empereur plus d’une fois lui

échappa. Des intrigues se nouaient contre le chancelier, dont

l’impératrice était l’âme, et, derrière l’impératrice, le vicomte de

Gontaut-Biron, ambassadeur de France, dont le rôle, à la lumière des

documents nouveaux, apparaît encore plus considérable qu’on n’avait cru.

Les souvenirs de M. de Gontaut-Biron, publiés cette année même,

s’arrêtent à la fin de 1873 et sont d’ailleurs fort discrets sur

l’activité occulte de notre représentant. Mais ce que révèlent les

_Mémoires_ du prince de Hohenlohe justifie la haine dont Bismarck

poursuivit M. de Gontaut-Biron, l’acharnement qu’il mit à exiger du

gouvernement français son rappel, et le soupir de soulagement qu’il

poussa lorsqu’il l’eut obtenu de Gambetta au pouvoir: «Le changement de

l’ambassadeur de France à Berlin m’a causé une satisfaction

extraordinaire», écrira-t-il le 28 décembre 1877 au comte Henckel de

Donnersmarck, Or cette année 1877 se termina sur la double victoire des

républicains en France et de Bismarck en Allemagne, sur l’apaisement du

Kulturkampf et sur le commencement des hostilités contre les catholiques

français.

Après cet exposé, qui était nécessaire, il devient facile de comprendre

le sens et surtout d’apprécier la portée des instructions que Bismarck

avait données au prince de Hohenlohe en le chargeant de l’ambassade

d’Allemagne à Paris. Ces instructions se résumaient en ceci: faire le

contraire de ce qu’avait fait le comte d’Arnim. C’est-à-dire, avant

tout, soumission absolue aux ordres du chancelier: pas d’intrigues avec

personne en Allemagne, pas d’égard aux volontés de la cour ni même à

celles de l’empereur. Hohenlohe ne devra servir que l’intérêt de

l’Empire allemand. Cet intérêt, tel que Bismarck le conçoit, veut que la

France reste dans l’état de division et de faiblesse que garantit la

République. Il veut même que cette République soit «la plus rouge

possible» et que les anticléricaux en deviennent les maîtres. Car la

France monarchique serait, non seulement forte, mais _bündnisfæhig_,

capable de conclure des alliances et principalement cette coalition

blanche qui ébranlerait l’Empire en réunissant contre lui tous ses

ennemis de l’extérieur et de l’intérieur. Se lier avec les républicains,

battre en brèche toute influence ultramontaine, effacer les impressions

laissées par le comte d’Arnim, nuire par tous les moyens au gouvernement

conservateur, faire obstacle par intimidation à l’établissement de la

Monarchie, et enfin exiger le rappel de Gontaut-Biron: tel était le

programme immédiat que le nouvel ambassadeur emportait de Berlin.

Nous allons voir que le prince de Hohenlohe s’acquitta de ses devoirs à

la satisfaction de Bismarck. Le chancelier avait distingué que cet

aristocrate sans préjugé et sans racines, aussi indifférent à la

religion catholique qu’aux principes libéraux, à l’«ordre européen»

qu’au patriotisme de terroir, surtout ambitieux de hautes charges et de

grands emplois, était bien l’homme qu’il fallait dans ce moment de crise

et de transition allemande.

* * * * *

Arrivé à Paris le 18 mai 1874, le prince de Hohenlohe s’empressa de se

lier d’amitié avec l’homme dont la chute (comme en témoigne M. de

Gontaut-Biron) avait consterné les cercles politiques de Berlin: Adolphe

Thiers[9]. Le 16 juillet, Hohenlohe note sur ses carnets:

[9] Hohenlohe note de Berlin, à la date du 19 février 1874, ce résumé

d’une conversation qu’il vient d’avoir avec Bismarck: «Le grand

reproche que Bismarck fait à Arnim, c’est d’avoir renversé Thiers,

ou du moins de ne pas l’avoir soutenu comme il aurait dû. Par une

consolidation intérieure, la France serait rendue plus capable de

conclure des alliances, ce qui, avec Thiers, était beaucoup moins

possible. C’est pourquoi il était utile pour nous que celui-ci

restât au pouvoir.» (_Denkwürdigkeiten_, II, p. 107.)

Ce matin, visite chez Thiers. Il commença par me dire qu’il avait eu

l’idée de me rendre visite pour m’exprimer la part qu’il prenait à

l’attentat (de Kulmann sur Bismarck). Il y avait longtemps qu’il était

lié avec le prince de Bismarck, et les négociations de paix avaient

encore accru chez lui ce sentiment d’amitié. Le prince lui avait

beaucoup facilité les choses et modéré autant que possible les

conditions.

«Je ne dis pas cela à mes compatriotes qui trouvent que l’on a été

beaucoup trop dur», ajouta-t-il. Mais telle était son opinion. Et de

là sa gratitude pour Bismarck.

Cette gratitude de Thiers, c’est au moins quelque chose d’inattendu.

Mais les _Mémoires_ du prince de Hohenlohe nous en apprennent bien

d’autres. On y voit que des relations cordiales s’établirent dès ce

moment entre Thiers et l’ambassadeur d’Allemagne. Bientôt après, cette

intimité était même rendue publique par la présence, «au grand

étonnement de tous», note le prince, de M. et de Mme Thiers à une

réception de l’ambassade. Hohenlohe, de ces premières conversations, ne

rapporte que peu de choses. Du moins avait-il réussi à établir un

contact avec le représentant de la «République conservatrice». Il put en

témoigner à son premier voyage à Berlin.

Une surprise y attendait Hohenlohe. Il trouva l’empereur en désaccord

avec Bismarck. Déjà, à son audience de congé, Guillaume Ier lui avait

indiqué qu’il pensait bien, comme son chancelier, que la République en

France était une chose favorable à l’Allemagne. Mais il avait ajouté

qu’il n’estimait «ni possible ni convenable» que son ambassadeur se fît,

même chez l’ennemi, le complice de la Révolution. Ces dispositions

paraissaient avoir gagné en force chez l’empereur, car Hohenlohe

l’entendit se plaindre autant des idées avancées de Bismarck, «qui

voulait le conduire on ne sait où», que de son mauvais caractère, des

menaces de rupture et des offres de démission qu’il opposait à toute

réserve ou à toute désapprobation de son maître. L’empereur craignait

que Bismarck ne voulût encore la guerre, à quoi il était résolument

opposé. Il priait même Hohenlohe de lui servir de porte-parole, comme

s’il eût craint de faire lui-même des reproches à son terrible ministre.

Celui-ci, d’ailleurs, en restait toujours à son point de vue. Il me

réitéra, écrit Hohenlohe, «que nous avions le plus grand intérêt à

maintenir en France le _statu quo_: la République, même la plus rouge,

nous est favorable. La Monarchie rendrait la France capable de conclure

des alliances et est dangereuse pour nous.»

Ainsi le contraste entre la politique de Bismarck et les idées de

l’empereur grandissait. L’empereur revenait à la politique de l’ordre

européen, à l’idée de la solidarité de tous les pouvoirs. Il estimait

que Bismarck, en favorisant les éléments démocratiques de France,

suivait une politique imprudente et, en même temps, déshonorait et

compromettait son souverain. Qui avait pu déterminer ce renversement

d’idées chez le vieux monarque? Bismarck ne se l’était pas demandé

longtemps: c’était l’ambassadeur de France à Berlin, c’était M. de

Gontaut-Biron.

L’heure était grave pour Bismarck: les particularistes devenaient de

plus en plus entreprenants en Bavière[10]. L’Espagne était agitée par le

carlisme. Un puissant mouvement catholique et conservateur se formait en

Europe qui trouvait accès partout et jusqu’auprès de l’empereur

d’Allemagne. Bismarck courut au plus pressé, qui était d’obtenir le

rappel de Gontaut-Biron, dont l’action et l’influence prouvaient déjà à

elles seules et par leurs promptes conséquences à quel point eût été

dédommageable à la politique bismarckienne la monarchie légitime et

catholique restaurée en France[11].

[10] Les _Mémoires_ reproduisent un rapport de Hohenlohe, daté du 10

février 1875, sur le succès des ultramontains en Bavière, son

retentissement à l’extérieur, et son importance pour la politique de

l’Empire. Ce passage-ci est particulièrement significatif:

«Considérant la durée incertaine de la paix européenne, Votre

Excellence estimera que l’éventualité d’un ministère ultramontain en

Bavière doit être un sujet de préoccupation. Il n’est pas douteux

qu’un gouvernement hostile à l’Empire s’appliquera à coaliser tous

les éléments particularistes qui existent actuellement à l’état

dispersé en Bavière et hors de Bavière, pour les utiliser, à une

heure grave, comme une force organisée, capable de soutenir les

ennemis de l’Empire à l’extérieur ou tout au moins de paralyser le

mouvement patriotique allemand. Il est dans la nature des choses que

la diplomatie des États moyens s’efforce de reprendre le rang de

facteur politique international.» (_Denkwürdigkeiten_, II, p. 146.)

A rapprocher l’incident soulevé par Perglas, représentant de la

Bavière à Berlin, le 24 avril 1873, et que rapporte Hohenlohe: «Il y

a eu à la cour plénière un incident très vif... Bismarck a saisi

l’occasion de faire une scène à Perglas. Celui-ci a eu la maladresse

de se placer non pas parmi les membres du conseil fédéral, mais dans

les rangs du corps diplomatique, Bismarck lui en fit reproche et

tout d’un coup, parlant français, lui dit: «_Puisque vous êtes

membre du corps diplomatique, je dois parler avec vous la langue

diplomatique._» Il paraît que Perglas pâlit affreusement. Il me

semble que la situation est devenue intenable pour lui ici.»

(_Denkwürdigkeiten_, II, p. 98.)

[11] Il est curieux de constater que le prince de Hohenlohe ne parle

pas des observations, si semblables à un ultimatum, qu’il porta le 5

mai 1875 au duc Decazes au sujet des «armements» de la France. Il

est vrai qu’il ne joua pas dans cette circonstance le beau rôle. Le

duc de Broglie note que Hohenlohe montra un «certain embarras»

durant son entretien avec le duc Decazes. (_La Mission de M. de

Gontaut-Biron_, p. 224.)

Le mot d’ordre du prince de Hohenlohe fut dès lors de demander au duc

Decazes, sans répit et comme une sorte de _delenda Carthago_, le

déplacement de M. de Gontaut-Biron. Il faut rendre cette justice aux

parlementaires conservateurs de ce temps-là qu’ils refusèrent

constamment de satisfaire aux exigences de Bismarck. Le duc Decazes

connaissait les services que M. de Gontaut-Biron nous rendait à Berlin

et il savait sans doute aussi que la faveur de Guillaume Ier balançait

utilement la disgrâce auprès de son ministre. Sur les refus modérés mais

fermes de Decazes, Bismarck chargea Hohenlohe de redoubler d’insistance.

Il se plaignait en ces termes de l’ambassadeur «ultramontain et

légitimiste» qui représentait la France:

Gontaut s’est créé une situation à la cour qui le rend impropre à

continuer les affaires diplomatiques. Il se peut que cela ait été

possible au temps de Catherine II, mais de notre temps je ne puis

supporter cela, pas plus qu’un ministre anglais ne souffrirait une

intimité hostile au ministère entre la reine et des diplomates

étrangers.

L’allusion aux femmes est transparente. Bismarck avait toujours détesté

l’impératrice et sa belle-fille, qu’il appelait «la jument anglaise»,

d’après un mot de son répertoire de gentilhomme fermier. Une autre fois

il répétera à Hohenlohe: «Gontaut s’est mis bien avec l’impératrice.

C’est pourquoi il n’est plus digne de confiance.» Et une autre fois

encore, en mars 1877, le prince de Hohenlohe fera ce récit, qui donne la

mesure de l’influence exercée par Gontaut:

Allé chez Bismarck, où j’ai appris toutes sortes de choses

inattendues. La raison pour laquelle on ne veut pas que je peigne les

choses sous un jour trop pacifique, est que l’empereur, sous

l’influence de l’impératrice et de Gontaut, se refuse à renforcer

l’armée sur la frontière française en sorte que nous devenions égaux

aux Français. Il y a tant de cavalerie et d’artillerie à la frontière

que Metz est menacé. Les Français pourraient envahir à tout instant et

nous mettre dans la situation la plus fâcheuse. Mais il n’y a pas

moyen de déterminer l’empereur à envoyer des régiments de cavalerie à

la frontière, simplement par crainte d’effrayer les Français.

L’influence de l’impératrice augmente toujours, et Gontaut est

derrière elle.

Quelques mois après, le prince de Hohenlohe étant venu à Gastein

consulter le chancelier, celui-ci se plaignit plus fort que jamais de

Gontaut-Biron:

Il est inconcevable, me dit le prince, qu’on puisse laisser à Berlin

un homme qui passe son temps à conspirer contre le gouvernement

impérial avec les Polonais, les ultramontains et autres ennemis de

l’Empire[12].

[12] Ce sont, au témoignage du duc de Broglie, les termes mêmes des

plaintes que Hohenlohe apportait au quai d’Orsay contre M. de

Gontaut. En outre, on sait que le véritable texte des célèbres

menaces de Bismarck en 1875 est celui-ci: «Si la France soutient les

catholiques en Allemagne, je n’attendrai pas qu’elle soit prête.

Elle le sera dans deux ans: je saisirai auparavant l’occasion

favorable.» On oublie d’ordinaire le premier membre de phrase, et

l’on fait dire à Bismarck: «Je n’attendrai pas que la France soit

prête, etc...»

... L’empereur rend difficile la conduite de la politique avec la

France. Sous l’influence de Gontaut, il s’en tient toujours à la

soi-disant solidarité des intérêts conservateurs, la vieille politique

d’Arnim, au lieu de voir que la France reste incapable d’alliance et

divisée... Le chancelier dit encore que ce serait une prétention un

peu trop forte que de vouloir lui faire croire que l’impératrice ne

s’occupe pas de politique et n’intrigue pas contre lui. Depuis quinze

ans, il trouve partout l’impératrice en adversaire. Elle se fait

adresser des correspondances qu’elle lit à l’empereur au déjeuner, et

c’est toujours après le déjeuner que le chancelier reçoit de

l’empereur des billets désagréables. L’Empereur approuve en principe

sa politique religieuse, mais il fait des difficultés sur le détail,

et l’ingérence de l’impératrice en est la cause. Schleinitz, Goltz,

Nesselrode et d’autres travaillent contre Bismarck avec

l’Impératrice... Tout ce qui est ennemi du gouvernement impérial est

soutenu par elle. Et tant que Gontaut-Biron sera à Berlin, il y aura

une sorte de contre-ministère avec lequel le chancelier aura à

combattre.

Derechef, le prince de Hohenlohe fut chargé du rôle d’intermédiaire

entre Bismarck et l’empereur Guillaume. Cette fois, il devait expliquer

et défendre devant le souverain la politique bismarckienne:

Aujourd’hui, audience chez l’Empereur. Je parlai aussitôt des affaires

françaises et je remarquai que l’empereur se trouve sous une influence

étrangère, qu’il est conduit dans ses jugements par des influences

étranges et étrangères. Il me vanta l’esprit de suite et l’énergie de

Mac-Mahon et loua ses efforts pour arrêter le radicalisme. Il affirma

tout particulièrement son antipathie pour Gambetta, qui, s’il devenait

jamais président, ferait la guerre à l’Allemagne. Bref, l’empereur

entra dans des considérations que l’on n’a l’habitude de lire que dans

les organes de l’Élysée et du duc de Broglie. Il se plaignit des excès

de la presse allemande, même de la presse officieuse, contre le

gouvernement français, et exprima la crainte que de continuels coups

d’épingle ne lassassent à la fin la patience des Français et ne leur

donnassent le motif d’une guerre où tous les torts seraient de notre

côté. Je me permis de parler dans un tout autre sens. Entre autres

choses, je fis remarquer à l’empereur que je ne pouvais croire que la

République de Gambetta entreprendrait la guerre contre l’Allemagne.

Pour faire la guerre, il faut des alliances au dehors et, au dedans,

un gouvernement indiscuté et l’union du pays. Or Gambetta serait

obligé d’entamer la lutte avec le parti clérical, et ce serait le

signal d’un conflit qui aurait bien plus d’envergure encore que notre

Kulturkampf. Il aurait ainsi beaucoup trop à faire à l’intérieur pour

avoir le temps de penser à une guerre avec nous. D’ailleurs, il serait

bien difficile à Gambetta de conclure une alliance contre nous avec

une puissance étrangère, etc... L’empereur écouta attentivement mes

déductions, mais il ne me parut pas convaincu.

M. de Gontaut-Biron avait donc merveilleusement travaillé pour la

France. Il avait réussi à ébranler la situation de Bismarck. Il avait

profité de l’animosité qui régnait depuis longtemps entre l’impératrice

et le chancelier. Il avait habilement exploité les sentiments

conservateurs de la cour et des milieux politiques allemands. Guillaume

Ier qui trouvait déjà révolutionnaire le titre d’empereur allemand que

Bismarck ne lui avait pas fait accepter sans peine à Versailles,

Guillaume Ier, qui, au moment de la nomination du prince de Hohenlohe à

Paris, ne partageait qu’avec une certaine modération, nous l’avons vu,

les idées de Bismarck sur l’utilité d’une République en France, avait

fini par trouver dangereux cet appui prêté par son gouvernement aux

démocrates français. Nous ne saurons jamais si l’empereur s’arrêta à

cette opinion par faiblesse, par timidité et par incompréhension de la

politique hardiment utilitaire de Bismarck, ou si plutôt, à cette

politique-là, il ne préférait celle de Metternich qui ne sacrifiait pas

à un intérêt particulier et immédiat les intérêts supérieurs de la

civilisation, de l’ordre et du progrès universels.

Enfin Guillaume Ier céda devant ce ministre autoritaire qui imposait au

souverain la loi du bien public. Le système de Bismarck l’emporta et ses

conséquences se déroulèrent telles qu’il les avait prévues. Le prince de

Hohenlohe continua d’entretenir avec Thiers, le plus convenable des

républicains, des relations étrangement cordiales. Au point que le duc

Decazes lui en fit un jour la remarque: «On dit que vous ne sortez pas

de chez M. Thiers», et à cette observation de notre ministre des

affaires étrangères, le prince de Hohenlohe ne rapporte pas qu’il ait

rien trouvé à répondre. Thiers allait en effet, au témoignage de ces

_Mémoires_, converser très souvent avec l’ambassadeur d’Allemagne. Il

était d’accord avec lui que la République était une bonne chose, les

cléricaux des gens qu’il fallait battre, le maréchal un pauvre homme,

les princes des personnes gênantes, et Gontaut-Biron (choisi jadis par

lui-même pour le poste de Berlin) un envoyé dangereux et impossible. La

note suivante, datée du 7 février 1876, montre en quels termes vraiment

excellents vivaient l’illustre vieillard et l’agent du prince de

Bismarck:

La princesse Troubetzkoï m’a dit hier soir que Thiers était très

affecté que je ne l’eusse pas encouragé à accepter la présidence du

Sénat. Si cela arrivait, le maréchal ne resterait pas un instant et se

démettrait. Et Thiers mérite bien cette satisfaction.

Le passage est à la vérité un peu brumeux, mais il projette pourtant

quelque chose comme l’«obscure clarté» de Corneille. Ces mots ne

signifient rien, ou ils veulent dire que Thiers tenait à n’aller de

l’avant qu’avec l’assentiment de l’ambassadeur d’Allemagne. Il savait

que tout ce qui était républicain était de nature à faire plaisir à

Bismarck[13]. Après les élections du 20 février, Thiers se présente chez

Hohenlohe et lui dit avec un mauvais rire: «Eh bien! nous voilà en

pleine révolution.» La mort le guettait, mais il songeait toujours à

reprendre le pouvoir et, dans cette vue, il travaillait à s’assurer la

sympathie de Bismarck.

[13] Les _Mémoires_ de Hohenlohe confirment singulièrement ce que les

hommes d’État conservateurs avaient compris sans oser toutefois, par

des scrupules qui nous paraissent inexplicables, le dire assez haut.

Le duc de Broglie écrivait à M. de Gontaut-Biron dès le 25 octobre

1873: «Je pense beaucoup à vous, à votre situation à Berlin... Je ne

puis douter que la malveillance n’y soit au comble contre toute

combinaison monarchique. M. de Bismarck la poursuit évidemment avec

cette haine instinctive qu’il porte à tout ce qui relève la

France... Malheureusement je crains bien que les républicains de

France, _même les plus illustres et les plus récents_, ne consentent

à accepter cet appui qui fait peu d’honneur à leur cause.» C’est le

duc de Broglie qui soulignait les mots _même les plus illustres et

les plus récents_, où Thiers est clairement désigné. (_La Mission de

M. de Gontaut-Biron_, p. 144.)

Chose à remarquer, bien que Hohenlohe enregistre le fait sans lui

consacrer de grands commentaires, c’est Thiers qui lui a présenté son

propre ennemi de la veille, Gambetta. Thiers préludait ainsi d’une façon

singulière aux négociations de Gambetta et de Bismarck où Henckel de

Donnersmarck devait lui succéder comme intermédiaire. Mais il faut citer

d’après Hohenlohe cette présentation historique, en remarquant la date,

qui suit de près le 16 mai:

_Paris, 3 juillet 1877._--Hier, M. Thiers vint me trouver et me dit:

«Voulez-vous venir avec moi aujourd’hui pour causer avec Gambetta? Il

viendra à onze heures et demie. Naturellement, j’acceptai et nous

allâmes. Gambetta était déjà là lorsque j’entrai dans le beau cabinet

de M. Thiers. Nous nous saluâmes et prîmes place, Thiers d’un côté,

moi de l’autre, Gambetta en face de nous deux. Nous parlâmes de toutes

sortes de choses, de la guerre de Turquie, de l’Angleterre, etc...

Puis Thiers raconta ses vieilles histoires sur Metternich, Talleyrand

et Louis-Philippe. Gambetta et moi nous l’écoutions respectueusement.

Je n’ai jamais vu le passé et le présent incarnés comme en ces deux

hommes. Gambetta, que les vieilles histoires ont dû médiocrement

intéresser, écoutait avec l’attention d’un fils et montrait le plus

vif intérêt. Je profitai d’un silence pour l’interroger sur les

perspectives des élections. Il affirma que depuis 1789 il n’y avait

pas eu d’élections aussi graves, que la France était résolue à abattre

les ennemis de la République et y réussirait... Il dit des cléricaux

qu’ils n’auraient pas d’appui en France si la haute bourgeoisie

n’était responsable de leurs progrès. Il est d’avis qu’il faut

détruire les congrégations et expulser les jésuites. Gambetta produit

une bonne impression. Il est poli et aimable et en même temps on

reconnaît chez lui l’homme d’État énergique et résolu.

«Une politique commune de la France et de l’Allemagne contre Rome», ce

sera quelques mois plus tard un des articles de l’entente secrète de

Gambetta et de Bismarck[14]. Nous avons montré que le chancelier avait

un intérêt majeur à ce que la France ne prît pas la tête des pays

catholiques. La responsabilité de Gambetta et de Thiers est donc ici

éclatante: leur complicité avec l’ennemi, inconsciente, répétons-le,

mais d’autant plus instructive, n’est pas niable. L’anticléricalisme a

servi l’étranger[15]. Telle est la vérité. Et Hohenlohe nous apprend

lui-même, à la date du 16 avril 1876 de son _Journal_, que Thiers,

précurseur ici encore de Gambetta, est venu lui exposer «que la

communauté des intérêts dans la lutte contre l’ultramontanisme serait

une garantie pour la continuation des bonnes relations entre l’Allemagne

et la France».

[14] Lettre du comte Henckel de Donnersmarck au prince de Bismarck en

date du 23 décembre 1877. Voir la _Correspondance_ du chancelier

(II, _aus Bismarcks Briefwechsel_) et notre brochure _la République

de Bismarck_.

[15] Rapprochons l’histoire d’aujourd’hui de l’histoire d’hier. M.

Henri Vaugeois déclarait le 14 février 1906, au nom de la _Ligue

d’Action française_ dont il est président: «L’anticléricalisme, qui

se dit français, usurpe ce nom. Il est antifrançais comme il est

anarchiste. Le gouvernement de la France gouverne contre la

nation... Une feuille gouvernementale a mis ces preuves en images

sensibles aux regards du public le plus aveuglé. _Le Matin_ d’hier,

13 février, a donné en première page un instantané photographique

représentant les délégués allemands à Algésiras, MM. de Radowitz et

de Tattenbach «lisant le récit des tumultueux incidents de

Sainte-Clotilde» dans _le Matin_ du 2 février. Il faut voir rayonner

le visage des deux ministres allemands. Le profil de M. de Radowitz

témoigne d’une intense et profonde satisfaction, goûtée avec

lenteur, savourée avec force, comme à la nouvelle d’une grande

victoire calculée et prévue, mais enfin qu’on avait attendue

jusque-là! Quant à M. de Tattenbach, sa béatitude intérieure

s’épanouit très franchement en un large sourire. _Les Français se

divisent! La France se déchire!_ Les meilleurs Français,

catholiques, conservateurs, en sont réduits par la volonté de leur

loi intérieure, par l’arbitraire d’une loi extérieure, à lutter

contre cette autre élite française, la milice de l’ordre, la

servante de la patrie, l’armée française, leur armée! Oui, la joie a

dû être grande en Allemagne et dans tous les cœurs allemands. Tout

comme au congrès de Berlin, la République de Bismarck tient ses

promesses à la conférence d’Algésiras. La _Ligue d’Action française_

constate une fois de plus cette stricte fidélité du régime à ses

origines et à ses doctrines symbolisées dans le magnifique

instantané du _Matin_.» (_Sixième Déclaration de la Ligue d’Action

française._)

Hohenlohe, quant à lui, savait bien que Bismarck n’attendait qu’une

chose pour aller à Canossa et faire sa paix avec les catholiques

allemands: c’est que l’anticléricalisme eût allumé la guerre civile en

France et l’eût affranchi des menaces de la _politique blanche_. Le

prince de Hohenlohe a même tenu à rappeler qu’il avait prédit ce

changement de front dès le 2 juin 1875 dans une conversation avec

Blowitz.

* * * * *

Les élections du 16 octobre furent le triomphe de la mission du prince

de Hohenlohe à Paris. La part qu’y avait prise Bismarck n’est pas

douteuse. De Gastein, le 6 septembre, Hohenlohe écrit que le chancelier

s’est entretenu avec lui des élections françaises et a même affirmé en

termes exprès «qu’il serait nécessaire, pendant la période électorale,

de paraître un peu menaçant. Mais il ne faudrait pas faire cela de

Paris. On mettrait les choses en scène à Berlin.»

Il va sans dire que le résultat des élections satisfit profondément

Bismarck. Le 1er janvier 1878, il adressait à Hohenlohe, en réponse à

ses souhaits, des félicitations sur les événements de l’année qui venait

de finir et il le louait de «son habileté et de sa loyauté à représenter

les intérêts allemands». La République dûment établie en France, c’était

le succès définitif de sa politique, la fin des menaces du dehors et des

intrigues du dedans. Une seule pensée attristait le triomphe du prince

de Bismarck: Thiers n’était plus là pour en prendre sa part, Thiers

était mort le 3 septembre 1877, et Hohenlohe, qui se trouvait à Gastein

lorsque parvint cette nouvelle, raconte que «Bismarck regretta sa fin et

nous invita à boire en silence à sa mémoire». Les Allemands boivent un

_stilles Glas_, un «verre silencieux», comme on dit une messe basse.

Telle fut l’oraison funèbre du libérateur du territoire à Gastein.

D’ailleurs, le chagrin de Bismarck fut court. Il savait que Gambetta

remplacerait Thiers avec bénéfice. Il avait souvent répété à Hohenlohe

qu’il ne fallait pas redouter Gambetta, qu’il ne fallait pas l’empêcher

d’arriver au pouvoir. Et, en effet, trois mois plus tard, Henckel de

Donnersmarck allait mettre en rapports le tribun et le chancelier.

Bismarck et la France · 第 10 / 51 题