AU SERVICE DE LA PRUSSE.

Dès 1864, dès le commencement du règne du jeune roi Louis II, le prince

de Hohenlohe intriguait pour devenir ministre. Il était déjà deviné et

redouté par tous les patriotes bavarois, les particularistes, les

catholiques, les ennemis de Berlin. La cour, principalement, le

détestait. Et il le savait bien. Il se savait aussi soutenu par tout ce

que le pays comptait de libéraux, d’anticléricaux et d’antiautrichiens,

qui étaient en même temps les partisans de la Prusse. Au parlement comme

dans l’opinion, les libéraux étaient assez puissants en ce temps-là en

Bavière et le jeune roi, fort indifférent à la politique, occupé d’art

et de wagnérisme, ne demandait, pour être tranquille, qu’à gouverner

constitutionnellement. Hohenlohe croyait donc son heure venue. Mais

Louis II l’écarta de prime abord pour une raison que nous apprend

Hohenlohe lui-même. «Malgré l’opinion publique, «je ne suis pas devenu

ministre», écrit le prince le 23 novembre 1864. «La maison de Bavière

«ne veut pas d’un médiatisé pour ministre». Ce «doit être une politique

dynastique», ajoute-t-il ironiquement. Le roi de Bavière avait raison de

se méfier des médiatisés. Nous avons vu qu’il pouvait à bon droit

redouter leur esprit d’indépendance et de ressentiment.

Un curieux document nous apprend quelles étaient les idées politiques de

Hohenlohe, aspirant au gouvernement bavarois, vers le temps de la guerre

des Duchés. Ce sont deux rapports sur l’état et l’avenir des pays

allemands adressés à la reine d’Angleterre selon le désir de celle-ci.

Ces rapports font d’ailleurs honneur au sens critique de Hohenlohe, qui

avait admirablement compris la politique bismarckienne et prévoyait ce

qui allait sortir de la querelle des Duchés: la guerre avec l’Autriche,

cette puissance exclue des affaires allemandes, finalement l’unité au

profit des Hohenzollern. Hohenlohe devine ces événements avec une

netteté où sa complicité transparaît. Il annonce l’échec de Beust et de

l’Autriche; il ne peut s’empêcher de railler les efforts des inventeurs

de la Triade, et ceux des monarques du Sud qui croient pouvoir échapper

au grand coup de filet bismarckien. L’absence absolue d’une foi, d’un

intérêt quelconque aux destinées de la Bavière se montre clairement dans

ce prophétique rapport. On sent que les vœux du prince vont ailleurs

qu’à son pays légal, et qu’il n’aspire qu’à se joindre à la force et au

succès.

Le même persiflage qui, appliqué aux affaires de l’Empire, a exaspéré

Guillaume II, Hohenlohe s’en servait dans son _Journal_ aux dépens de la

Bavière, de ses princes et de ses ministres. Pendant toute la guerre de

1866, il ne ménage aucune de ses ironies à l’armée bavaroise. Ses

sympathies sont ouvertement prussiennes. Le jour de la rupture des

relations diplomatiques, il a, en public, dédaignant le scandale et les

reproches des patriotes bavarois, conduit à la gare son beau-frère, le

prince de Sayn-Wittgenstein, attaché à l’ambassade de Prusse. La seule

préoccupation du prince pendant toute la guerre (car le succès des

Prussiens ne paraît pas avoir fait doute à ses yeux), c’est de savoir si

la France interviendra ou non. Son soulagement se lit entre les lignes

lorsque tout est fini sans que Napoléon III ait bougé. «Je considère la

catastrophe présente avec un grand calme», écrit-il le 13 juillet 1866.

Et il ajoute: «Cette catastrophe est salutaire, car elle déblaye en

Allemagne tout un état de choses usé et vieilli, et surtout parce

qu’elle démontre _ad hominem_ aux petits et moyens États leur misère et

leur néant. J’accorde que c’est un désastre pour les dynasties. Mais

c’est un grand bonheur pour les peuples.» C’est en apparence le

«patriote allemand» qui parle ici. Mais le médiatisé fait peut-être

entendre aussi son cri de rancune et de vengeance. A preuve cette

plaisanterie amère sur les princes dépossédés de 1866:

Le prince de Nassau est ici. Il porte des lunettes bleues, ce qui ne

lui donne pas un air banal. Il est en uniforme et je ne sais diable

pas pourquoi. Les Prussiens lui ont peut-être enlevé ses habits

civils! Je comprends très bien, j’excuse même, du point de vue humain,

que ces princes chassés, ou, comme on dit aujourd’hui, dépossédés,

demandent l’appui des puissances étrangères contre la spoliation

prussienne. Mais rien, du point de vue allemand, ne légitime leurs

efforts, et il faut souhaiter, dans l’intérêt de l’Allemagne, que

leurs intrigues échouent.

Le point de vue allemand, l’intérêt de l’Allemagne, ce n’était, pour le

prince de Hohenlohe, qu’un prétexte. Il s’en servit pour faire en

Bavière le jeu de Bismarck et préparer une belle carrière allemande à

l’héritier des souverains «dépossédés» de Hohenlohe, ex-électeurs du

Saint-Empire.

Vers le moment où Hohenlohe se voyait écarté du ministère bavarois, sa

belle-sœur, la princesse Constantin de Hohenlohe (celle dont le mari

était grand-maître de la cour d’Autriche), portait sur lui ce jugement:

«Dans mon beau-frère Clovis, écrivait-elle, j’ai toujours vu un

caractère de transition. Par ses origines il tenait profondément aux

idées féodales des princes immédiats de l’Empire. En même temps, il

avait l’intelligence vive et comme intuitive des aspirations libérales

de notre temps. Il appartenait à sa souriante philosophie d’aplanir les

difficultés et de concilier les contraires.» Le prince immédiat, nous

l’avons vu, était toujours vivant chez le fils de ce dernier souverain

régnant de Hohenlohe qui, ayant gagné à la bataille d’Austerlitz et à la

paix de Presbourg d’être dépouillé de ses droits, s’enferma dès lors

dans sa résidence et bouda également Napoléon, la Bavière, la Prusse,

l’Autriche et son siècle. La médiatisation explique tout Clovis de

Hohenlohe, et même les idées libérales que lui attribuait sa belle-sœur.

Le libéralisme, au cours des années qui précédèrent 1870 et la fondation

de l’Empire, fut, dans l’Allemagne du Sud, l’agent de l’unité et de la

prussification. L’ambition de Hohenlohe lui indiquait que, pour

parvenir, il fallait aller du côté prussien. Et c’est en se faisant

libéral qu’il devenait possible, pour un Bavarois, de passer à la

Prusse. L’adhésion du prince de Hohenlohe aux idées libérales n’alla pas

plus loin. Dans son attitude anticléricale, dans sa lutte contre les

jésuites, dans sa manifestation contre l’Infaillibilité, il ne faut voir

que l’expression d’une nécessité de politique pratique et appliquée. Les

_Mémoires_ ne contiennent pas un atome de philosophie libérale. Les

personnes, les cas, les situations et les relations comptaient seuls

pour ce diplomate. Le mouvement d’opposition à l’Infaillibilité, qui

prit un instant un caractère si grave en Allemagne, et auquel il

collabora avec activité, ne fut pour lui qu’une occasion de diviser le

parti catholique et particulariste de Bavière. Il se souciait bien des

principes et des doctrines! Quand l’unité sera faite et le

particularisme réduit à l’impuissance, il ne songera plus à la théologie

et abandonnera d’un cœur léger Dœllinger et le Vieux Catholicisme, comme

Bismarck, après s’être servi d’eux, les abandonna lui-même.

Le libéralisme fut, pour l’ambitieux et perspicace Hohenlohe, le

prétexte de sa conversion aux idées de Bismarck et le moyen d’engager la

Bavière dans la voie de l’unité allemande. Le ministère libéral qu’il

dirigea pendant trois ans ne fut que l’instrument de la politique

bismarckienne.

Le 22 août 1866, avait été conclu entre la Prusse et la Bavière le

traité d’alliance qui fut à peu près la seule exigence du vainqueur, et

qui était destiné avant tout à exclure l’union de la Bavière, de

l’Autriche et de la France contre la Prusse. Napoléon avait laissé

échapper l’occasion. Sadowa, Kissingen, Langensalza, les trois victoires

prussiennes, développaient leurs conséquences. La Bavière avait été,

contre toute raison, contre toute attente, abandonnée par la France. Le

journal de Hohenlohe confirme que le baron Perglas, venu à Paris dès le

début des hostilités, ne fut même pas reçu par Napoléon III. Vaincue, la

Bavière dut accepter la protection prussienne, renoncer à sa politique

traditionnelle, et reporter de Vienne à Berlin son centre de gravité.

D’ailleurs la fameuse circulaire La Valette venait d’être rendue

publique. L’empereur des Français y affirmait une fois de plus les idées

de la politique napoléonienne, et déclarait qu’au nom du principe des

nationalités la France était toute prête à reconnaître l’unité

allemande, et se ferait scrupule de s’y opposer. Il est frappant de

retrouver dans le _Journal_ de Hohenlohe les termes de ce document

célèbre et qui mérite de rester comme l’acte d’accusation de l’Empire et

des Bonaparte. «Le peuple français, écrivait donc Hohenlohe, a de trop

grands sentiments, trop de noblesse, et trop conscience de lui-même,

pour redouter la constitution d’une Allemagne unifiée.» Il faut lire

cela repensé et transposé en allemand, avec les propres mots[4] dont

s’était servi Napoléon III, le véritable auteur de ce message

historique, pour en saisir toute la portée et comprendre à quel point la

politique napoléonienne, comme le constatait hier encore le prince de

Bülow à la tribune du Reichstag, a favorisé les grandes transformations

européennes qui, toutes, se sont faites contre la France.

[4] «La Prusse agrandie, libre désormais de toute solidarité, assure

l’indépendance de l’Allemagne. La France n’en doit prendre aucun

ombrage. Fière de son admirable unité, de sa nationalité

indestructible, elle ne saurait combattre ou regretter l’œuvre

d’assimilation qui vient de s’accomplir et subordonner à des

sentiments jaloux ces principes de nationalité qu’elle représente et

professe à l’égard des peuples. Le sentiment national de l’Allemagne

satisfait, ses inquiétudes se dissipent, ses inimitiés s’éteignent.

En imitant la France, elle fait un pas qui la rapproche et non qui

l’éloigne de nous.» (Circulaire de M. de la Valette, ministre des

affaires étrangères par intérim, aux agents diplomatiques du

gouvernement français, en date du 16 septembre 1866.)

Le cours nouveau pris par les événements à la suite de la catastrophe de

1866, la disparition de l’influence autrichienne dans l’Allemagne du

Sud, la consternation des cours et l’abattement du particularisme,

l’ascendant d’un vainqueur qui offrait son amitié l’épée à la main, ces

circonstances seules rendirent possible l’avènement d’un ministère

Hohenlohe. Le jeune roi Louis II, médiocrement affecté par la mauvaise

issue de la guerre et plus sensible au trouble de sa tranquillité privée

qu’au danger prussien, se décida, malgré l’opposition des princes de sa

famille, qui lui représentaient Hohenlohe comme un traître, à signer sa

nomination le 31 décembre 1866. Il ne marqua d’ailleurs pas plus

d’attachement à ce ministre-là qu’aux autres, n’eut guère de rapports

avec lui que par l’intermédiaire de son chef de cabinet, et ne lui

montra, comme à la presque totalité de ses contemporains, qu’une

dédaigneuse indifférence. Hohenlohe la supporta aussi aisément que la

haine des princes de la famille royale. Il note avec le ton ironique qui

lui est ordinaire que le jour du mariage de la duchesse Sophie et de

Monseigneur le duc d’Alençon, le prince Charles ne l’a salué que de

loin, «avec la figure que l’on fait lorsqu’on rencontre un scorpion».

Parvenu au ministère, Hohenlohe mit toute son activité au service de

l’unité et de la Prusse. Son programme était celui du patriotisme

allemand, avec d’adroites réserves en faveur de l’autonomie de la

Bavière et des prérogatives de la dynastie de Wittelsbach. Dès ses

premières déclarations, Bismarck, enchanté, le faisait féliciter par

l’ambassadeur de Prusse à Munich, le prince de Reuss. Ce ne fut pas une

des moindres chances du plus constamment heureux des politiques que de

trouver un complice dans cet Allemand du Sud, ambitieux et sans

scrupules, si habile à paraître défendre l’intérêt d’un pays (dont il

était à peine) et d’un souverain (dont il contestait à part lui

l’autorité), alors qu’il travaillait uniquement à préparer une

médiatisation dont l’éclat effacerait et vengerait l’humiliation de

celle des Hohenlohe.

Comme si la fortune eût voulu donner un dernier et inutile avertissement

à la France, et lui indiquer la politique qui aurait pu et qui aurait dû

être faite, les élections bavaroises amenèrent au Landtag, à la fin de

l’année 1869, une majorité catholique et particulariste. L’idée

allemande, forte dans les villes et parmi les classes moyennes, était

identifiée par la masse de la population au plus haïssable des régimes:

le caporalisme prussien. La caserne, la bureaucratie et le

protestantisme, cette trinité symbolisait l’unité aux yeux des vieux

Bavarois. Il aurait fallu se servir de cette répulsion populaire,

combinée avec l’inquiétude des petites cours, pour maintenir l’Allemagne

dans sa division et arrêter les plans déjà trop avancés de Bismarck. A

ce moment encore, Napoléon III ne tenta rien que de maladroites invites

diplomatiques. Le marquis de Cadore, notre représentant à Munich, fit

des ouvertures à Hohenlohe lui-même. Il prenait bien son temps! Il est

vrai qu’engagé par le système et désarmé par les erreurs du règne, le

gouvernement de Napoléon III ne pouvait plus rien faire que de commettre

les fautes extrêmes.

Un vote de la nouvelle assemblée bavaroise, blâmant la politique du

prince de Hohenlohe et exprimant la défiance du pays à son égard,

l’obligea de se retirer au commencement de l’année 1870. C’était fini de

sa carrière bavaroise. Mais son œuvre était accomplie. Il avait resserré

les liens politiques et diplomatiques entre les États du Sud et la

Confédération du Nord; il avait mis l’armée bavaroise en état de

participer effectivement à toute guerre entreprise sous la direction de

la Prusse. Il avait même, autant qu’on peut juger, à peu près convaincu

Louis II que la seule manière de conserver son trône était de se montrer

fidèle à la Prusse et déférent envers son roi. Tous ces services, que ne

lui pardonnaient pas les patriotes de Bavière, valurent à Hohenlohe la

reconnaissance de la cour prussienne. Le 10 mai, peu de temps après sa

démission, le roi Guillaume lui adressait ce témoignage de satisfaction:

«Cher prince, en témoignage de ma haute considération et de ma

confiance, je vous envoie la grand’croix de mon ordre de l’Aigle rouge

qui renseignera le monde sur l’état de nos relations.» C’était pour

Hohenlohe, en cas de succès de l’œuvre bismarckienne, la promesse des

grandeurs auxquelles il avait aspiré toute sa vie.

Quand il y réfléchit plus tard, Hohenlohe s’aperçut que sa chute de 1870

avait été le plus grand bonheur de sa carrière. Absent des affaires au

moment de la guerre avec la France, il ne fut exposé à aucune des

responsabilités qu’eût entraînées une défaite, et il garda le mérite

d’avoir engagé une décision qu’il n’eut pas le risque de prendre. Envers

Bismarck, son vrai maître, il avait rempli tout son devoir. Il n’éprouva

donc que de médiocres inquiétudes quand le moment fut venu où la Bavière

dut se résoudre à remplir les conventions du pacte fédéral et à marcher

avec la Prusse. Louis II se décida après des hésitations et sans doute à

contre-cœur. Les soldats bavarois se firent bravement tuer. Et c’était

Clovis de Hohenlohe qui, ayant préparé tous ces sacrifices, devait en

recueillir le fruit.

Les _Mémoires_ du prince nous obligent à poser une fois de plus

l’irritante question. Était-il possible, même à cette extrémité des

choses, d’empêcher la catastrophe de 1870 et cette catastrophe des

catastrophes: la formation d’un Empire allemand? N’y avait-il pas moyen,

même à ces derniers degrés de la pente, de retenir encore l’Allemagne

dans un état en faveur duquel conspiraient tant d’intérêts et tant

d’habitudes? Les notes prises par le prince au cours de la guerre

montrent une fois de plus que l’unité ne se fit ni si aisément ni si

naturellement que nos professeurs l’enseignent. Ses partisans et ses

auteurs furent souvent inquiets du tour que prenait l’affaire et des

difficultés qui renaissaient sans cesse de tous côtés. Qu’on n’estime

pas superflue notre insistance à revenir sur ces détails historiques. Ce

passé est d’hier. Il nous talonne encore. Ce n’est pas par un vain goût

de l’hypothèse ou de l’histoire imaginaire qu’on se représente toutes

les possibilités qui, dans des circonstances décisives pour l’avenir de

la nation française, furent gâchées et négligées en conformité des

funestes principes posés par la Révolution et appliqués par la politique

napoléonienne. La véritable politique française, celle des traités de

Westphalie, celle de Richelieu, de Vergennes et de Talleyrand, éprouvée

par une expérience de deux siècles, était si naturelle, répondait si

bien à la nature des choses, que jusqu’au moment où l’œuvre de nos

hommes d’État fut irrémédiablement détruite, des occasions apparurent

qui eussent permis de la continuer. Ce sont au moins des indications sur

le cours différent que les événements du XIXe siècle auraient pris à

l’avantage de la France, si la France avait, à ces dates critiques,

possédé les institutions qui sont garantes du bien public.

Il paraît aujourd’hui certain qu’en 1870, après tant d’erreurs et de

fautes commises, quelques chances de salut s’offraient encore à nous.

Nous parlerons plus loin de la question des alliances avant la guerre et

des difficultés que rencontra Bismarck jusqu’à la dernière époque de

l’unification allemande. Les _Mémoires_ que nous examinons contiennent

sur ce sujet des notes intéressantes. Le prince de Hohenlohe rapporte, à

la date du 20 août 1870, ce mot du comte Bray (ministre de Bavière) au

comte Stadion: «Vous avez été bien sots, en Autriche, de ne pas nous

déclarer la guerre dès que nous avons marché avec la Prusse», ce qui

indique au moins un médiocre enthousiasme à «marcher». Le 29 août: «Le

roi Louis II n’est pas encore mûr pour des résolutions allemandes.» Le

28 novembre, au moment des négociations de Bismarck avec les princes à

Versailles, Hohenlohe s’inquiète de leur résistance et de leurs

exigences: «Le prince héritier de Saxe est plus antiprussien que jamais.

Weimar est sous son influence et, au commencement, s’est montré très

hostile à l’idée impériale...» Le 2 décembre, c’est sur l’état de

l’opinion en Bavière que les doutes le prennent: «L’accord de Versailles

est trouvé mauvais par le parti progressiste, et les ultramontains

travaillent aussi contre lui... S’il échoue, les ultramontains sont

assez forts pour obtenir l’isolement et le rendre acceptable au pays. La

clique autrichienne-française-ultramontaine fera tout son possible pour

nous mettre dans les mains de l’Autriche.» Et c’est en songeant à ces

incertitudes des journées de Versailles que Bismarck, respirant enfin,

disait quelque temps après à Hohenlohe lui-même: «Je n’ai eu qu’une fois

de grandes craintes, et c’est là-bas. Si la Bavière n’avait pas accepté,

nous en aurions eu pour des siècles d’être en hostilité avec le Sud.»

D’ailleurs le sceptique, l’ironiste détaché des choses qui logeait dans

le cœur de Hohenlohe, ne peut s’empêcher de sourire au spectacle des

intérêts et des ambitions déchaînés en Allemagne par la victoire. «Le

Wurtemberg», note-t-il le 14 décembre, «a voulu, à Versailles, obtenir

la principauté de Hohenzollern; Darmstadt demandait la Hesse

septentrionale et une partie du Palatinat, mais tous deux ont été

résolument écartés par Bismarck. Les Prussiens parlent alors de

_marchandages d’âmes_ et de _trafic de royaumes_. Mais quand on leur

objecte l’Alsace-Lorraine, ils répondent: C’est une autre affaire. On la

forcera.» La victoire de 1870 promettait une curée dont se réjouissaient

les principicules. Mais le roi de Prusse, Bismarck, et Hohenlohe après

eux, furent seuls à profiter de nos dépouilles.

Député au Reichstag dans l’Allemagne enfin constituée, le prince de

Hohenlohe saisit avec empressement cette occasion de se rapprocher du

soleil. Ce fut le moment de récolter après avoir si bien semé.

L’empereur Guillaume, le Kronprinz, Bismarck et, chose plus rare, les

princesses elles-mêmes l’avaient pris en affection, ceux-ci pour les

services rendus, celles-là pour la finesse de son esprit et l’agrément

de ses manières. C’est ainsi que le prince de Hohenlohe s’éleva aux

honneurs et aux plus hauts postes du nouvel Empire. En mai 1874, il

était nommé ambassadeur d’Allemagne à Paris et remplaçait le comte

d’Arnim, mis en disgrâce pour avoir désobéi au chancelier et refusé de

prêter son appui, comme il en avait l’ordre, au parti républicain

français.

Bismarck et la France · 第 9 / 51 题