A. V. A.

Quoi qu'il en soit, ces préjugés subsistèrent long-temps. Long-temps on

prit la présence de la poudre sur la tête pour l'étiquette du sac.

C'était la couleur du parti. Certains politiques ne sortaient pas sans

avoir la perruque brune dans une poche et la boîte à poudre dans

l'autre, pour pouvoir se coiffer, avant d'entrer dans la maison, de

l'opinion qui régnait dans le salon ou dans la salle à manger. De là ce

quatrain:

Au gré de l'intérêt passant du blanc au noir,

Le matin royaliste et jacobin le soir,

Ce qu'il blâmait hier, demain prêt à l'absoudre,

Il prit, quitta, reprit la perruque et la poudre.

À Athènes, les Canéphores poudraient leurs cheveux avec de la farine

d'orge: tout est renouvelé des Grecs[18].

Les Romains ne se poudraient pas avec de la farine, mais avec de l'or.

Les dames jettent aujourd'hui de la poudre d'or sur le papier. Celle

dont un prince galant se servit une fois était plus brillante encore.

Voici à quelle occasion: Ayant obtenu la permission de faire peindre sur

une bague le serin d'une dame qu'il aimait éperdument, et de le lui

envoyer en étrennes, le prince de Conti avait fait recouvrir ce portrait

d'un diamant plat. Le portrait fut accepté, mais on renvoya le diamant.

Son Altesse ne voulant pas le reprendre, que fit-elle pour le faire

accepter? Elle le fit réduire en poudre, et en _saupoudra_ le billet où

elle consigna ses excuses. C'était un billet de prix que celui-là! Une

lettre de Voltaire ou de Sévigné, séchée avec de la simple poudre de

buis, a peut-être plus de prix encore.

«Quand on écrit à des femmes, a dit quelqu'un, il faut tremper sa plume

dans l'arc-en-ciel, et répandre sur l'écriture la poussière des ailes du

papillon.» Ce quelqu'un-là n'est-ce pas Cottin?--Non, c'est Diderot.

Il y a des poudres de bien d'autres espèces encore. Les unes s'avalent

comme le café; d'autres se respirent comme le tabac, celle de toutes qui

vaut le moins et se paie le plus. Pas de charlatan qui n'ait la sienne

qu'il débite le mieux qu'il peut: en faire l'énumération ce serait à

n'en pas finir. Sans nous arrêter à la _poudre de succession_, inventée

par la Voisin, comme cela est constaté par l'arrêt de 1680, qui l'a

condamnée à être brûlée en Grève, passons à la poudre _d'escampette_ à

l'aide de laquelle force gens ont sauvé la fortune qu'ils avaient gagnée

à vendre de la poudre de _perlinpinpin_ ou de la poudre d'_oribus_,

comme l'a fait feu M. Law après avoir troqué son papier contre notre

argent. (_Extrait d'un portefeuille._)]

[17: _La Cour et la Ville_, par Barrière.]

[18: _Revue Britannique_, 5e année nº 50.]

[19: _Le chemin de Coblentz_. On appelait ainsi la raie que formaient

les cheveux distribués en parties égales et retombant en oreilles de

chien sur les oreilles d'une tête bien coiffée.]

[20: C'est à son retour d'Italie qu'à l'instigation de Joséphine, le

général Bonaparte se détermina à quitter la poudre. Il fut aussitôt

imité par son état-major, à commencer par Berthier, qui jusqu'alors

avait été poudré comme lui. Cet exemple, qui conciliait la propreté et

l'économie, avait été adopté en Égypte pour l'armée avant

l'établissement du consulat: après, il fut suivi en France par tous les

courtisans qui n'avaient pas de cheveux gris.]

[21: De là le nom de _Vau-cluse_, vallon fermé.]

[22: Orlando furioso, cant. XXII.]

[23: Tu es Petrus, et saper hanc petram ædificabo ecclesiam meam.]

[24: Voici la lettre que je crus devoir adresser à cette occasion au

président du comité, sur la proposition duquel cette distribution avait

été faite:

«Citoyen,

«Veuillez faire connaître au comité d'instruction publique ma

renonciation à la part qui m'est attribuée dans les nouveaux

encouragemens décrétés en faveur des artistes.

«Mon refus, qui vous serait parvenu plus tôt si j'eusse connu les

intentions du comité, ne doit surprendre ni offenser personne.

J'aime à croire que Lefèvre (auteur de _Zuma_), Flins, Vigée et

Picard ne me feront pas l'injure de douter que je n'eusse été fier

de me trouver placé près d'eux, quelle que fût la classe dans

laquelle on les eût employés[25].

«Salut et fraternité.

«ARNAULT.

«Le 23 fructidor an III.

«_P. S._ Ne trouvez pas mauvais que je donne à cette lettre toute

la publicité possible.»

]

[25: Tous les noms auxquels le mien se trouvait accolé n'étaient pas à

la vérité aussi honorables que ceux-là.]

[26: Incessabili voce.]

[27: L'exagération en tout, même en doctrine littéraire, car le

rigorisme aussi est exagération; l'exagération, dis-je, était le

caractère de La Harpe. Fanatique de sa nature, il le fut de la

révolution comme il l'avait été de la philosophie, et de la

contre-révolution comme il l'avait été de la révolution. Si c'est par

figure qu'on l'affuble ici du bonnet carré, c'est très-positivement

qu'on l'y montre embéguiné du bonnet rouge. En 1792, vers le 10 août, au

lycée du Palais-Royal, où il professait, il en couronna ses ailes de

pigeon, et fut fort applaudi. Mais ce fut autre chose quand, déposant

presque aussitôt cet insigne du jacobinisme, il dit: _Ce bonnet, qui

fortifie et raffermit tant de têtes, fait fondre la mienne_. Les frères

et amis prenant cette innocente vérité pour une épigramme, le huèrent.

Cela ne refroidit pas cependant son zèle. Quand les Prussiens entrèrent

en Champagne, alliant au rôle de Quintilien celui de Tyrtée, sans

toutefois descendre de sa chaire, il appela tous les Français à la

défense du territoire. Ce n'est certes pas cela dont on le blâme, mais

on peut regretter qu'il l'ait fait en vers si singuliers, qu'ils le

parurent même aux patriotes dont ils exprimaient les sentimens:

Soldats, avancez et serrez:

Que la baïonnette homicide

Au-devant de vos rangs étincelante, avide,

Heurte les bataillons par le fer déchirés.

Le fer, amis, le fer, il presse le carnage:

C'est l'arme du Français, c'est l'arme du courage,

L'arme de la victoire et l'arbitre du sort.

Le fer! _il boit le sang, le sang nourrit la rage,

Et la rage donne la mort_.

Ces vers n'ont pas empêché que La Harpe n'ait été jeté en prison sous le

règne de Robespierre, à qui pourtant il avait écrit une lettre fort

longue et fort flatteuse qu'il se fit restituer après la mort de ce

_grand homme_, mais qui a été lue d'une personne très-digne de foi, M.

Laya, de qui je tiens ce fait. Ces péchés, dont La Harpe a fait

pénitence dans le sac et dans la cendre, et en expiation desquels il a

traduit le Psautier et composé une quasi-Apocalypse, lui ont été remis

sur la terre comme dans le ciel, je le sais. Mais cela ne prouve-t-il

pas qu'il a trouvé dans autrui plus de charité qu'il n'en a jamais eu

pour les autres?]

[28: Tragédies de La Harpe.]

[29: _Et il me le raconte_. Voici ce trait tel que je l'ai trouvé dans

_les Soirées littéraires_[30] où mon ami l'avait lu vingt ans avant moi.

«Sur la place Saint-Marc est un sénateur que je ne vous nommerai pas;

son palais est contigu à celui d'un ambassadeur. Vous savez qu'il est

défendu par nos lois à tout Vénitien d'avoir aucune communication avec

les ambassadeurs. Cependant il y a quelque temps qu'on vit un homme

grimper des toits de ce ministre étranger sur ceux du sénateur. On

arrête cet homme; on le mène au conseil des Trois, à ce triumvirat

terrible, dont les membres, arbitres suprêmes de la vie et de la mort,

sont d'autant plus effrayans qu'on ne les connaît jamais, et que souvent

on est avec eux sans s'en douter. Cet étranger allait être condamné à

mort, lorsqu'une jeune femme de la plus grande beauté se présente et

demande à être entendue dans l'affaire qu'on va juger. Elle est

introduite devant les trois juges, plus inflexibles que les trois juges

des enfers. Elle est à deux pas d'eux sans les voir, parce qu'un rideau

noir impénétrable les dérobe à tous les regards. Elle dit: «Celui que

vous allez juger n'est pas criminel d'État; il n'est coupable que d'un

crime très-différent que je partage avec lui. Il m'aime, et c'est pour

m'en assurer qu'il venait cette nuit avec mon consentement dans ma

chambre. S'il est coupable, je le suis également; faites donc tomber ma

tête avec la sienne, ou faites grâce à tous deux.» Elle dit; et son mari

était l'un des trois. Elle ne le savait point; mais il reconnaît sa

voix. Le démon de la jalousie descend dans son coeur; il est armé du

glaive inflexible: son odieux rival périra; son odieuse épouse périra

avec lui. «Pourquoi périront-ils? Quel est le barbare qui ne pardonne

pas à l'amour? Quel mortel pourrait se défendre d'adorer mon épouse?

Moi-même, en ce moment, malgré son crime qu'elle avoue, je brûle encore

pour elle.» Pendant que la générosité arrache ce pardon à l'époux

_maltraité_, ses deux collègues condamnent à mort les deux amans.

«Arrêtez! s'écrie l'homme magnanime; moi je leur fais grâce à tous deux;

voyons si vous osez être plus sévères que moi.» En même temps il tire le

rideau noir, et l'on reconnaît sa femme; elle reconnaît elle-même son

époux. Les deux juges font grâce; le jugement est prononcé; les accusés

se retirent, et l'homme vertueux s'applaudit d'avoir fait une belle

action.]

[30: Tome III, p. 186.]

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II · 第 62 / 62 题