CHAPITRE IV.

Le 13 vendémiaire.--Regnauld de Saint-Jean-d'Angély, La Harpe et

d'Avrigny sont compromis.--Conduite généreuse de Chénier.--Maison de

Talma ouverte aux proscrits de tous les partis.--Un royaliste et un

terroriste, tous deux hors la loi, se prennent de querelle entre la

poire et le fromage.--La seule spéculation que j'aie faite dans ma vie.

Dans les temps de révolution, la crise qui met le parti vainqueur en

péril dérive souvent du principe même de sa victoire. C'est ce qui

arriva immédiatement après les journées de prairial. Ce n'était pas par

amour pour le gouvernement que la jeunesse parisienne s'était ralliée

aux troupes qui le défendirent. Les terroristes abattus, les jeunes gens

dont la présomption s'était accrue par les éloges exagérés que la

législature avait donnés à leurs services, se crurent appelés à régler

désormais les destinées de la France. La partie de la Convention dont

ils avaient raffermi le pouvoir, ne leur paraissant pas valoir mieux que

celle qu'ils venaient d'écraser, ils résolurent de se débarrasser aussi

de ces révolutionnaires; et tant avec l'aide de certains républicains

aveuglés par d'implacables ressentimens, qu'avec celui des royalistes

restés en France et des émigrés rentrés depuis thermidor, ils tentèrent

d'anéantir la Convention et de rétablir la royauté sur les ruines de la

république.

Ensanglantée de nouveau, la France se vit en proie à toutes les fureurs

d'une réaction; et répétés dans tous les départemens, les chants de

vengeance dont Paris retentissait furent pendant seize mois le signal de

massacres non moins odieux que les crimes qui les avaient provoqués.

Ce mouvement, produit par des intérêts divers contre un ordre de choses

qui les blessait également, pouvait bien en amener le renversement; mais

comme ces divers intérêts poursuivaient chacun l'établissement d'un

ordre de choses différent, le succès de cette coalition était-il à

désirer? Dans quel chaos ne retomberait-on pas après, la victoire?

Cette considération empêcha quantité de bons esprits de seconder un

mouvement contraire aux intérêts définitifs de la majorité de la France.

Comme il était évident que la destruction de la liberté suivrait la

ruine de la Convention, plusieurs ennemis même de la Convention se

rallièrent à elle pour conserver la liberté.

Au fait, n'était-ce pas de cela véritablement qu'il s'agissait? Le règne

de la Convention était arrivé à son terme. La nouvelle constitution, qui

partageait entre deux conseils législatifs et un directoire exécutif les

pouvoirs que ce sénat avait réunis en ses mains pendant sa longue

dictature, venait d'être acceptée par les assemblées primaires.

N'allait-elle pas être mise en activité, et ne procédait-on pas à

l'élection des membres qui devaient composer les deux conseils?

Cette opération même fournit aux factieux l'occasion qu'ils attendaient

pour agir ouvertement. Ayant remarqué que la constitution de 1791 avait

été détruite en 1792, parce que les membres de l'Assemblée constituante,

consultant la délicatesse plus que la politique, s'étaient déclarés

inhabiles à faire partie de l'assemblée qui devait mettre cette

constitution en activité, les conventionnels avaient décrété que les

deux tiers de la législature nouvelle seraient pris dans l'ancienne

législature. Leurs ennemis se prévalurent de cette disposition pour les

accuser dans les assemblées primaires de vouloir se perpétuer dans le

pouvoir, et la firent rejeter par les sections. La majeure partie de la

garde nationale, qui de fait n'était que la majorité des électeurs,

appuyant cette opinion, la Convention se vit menacée par vingt-cinq

mille hommes auxquels elle n'avait que sept mille hommes à opposer.

On en vint aux mains. On sait quel fut le résultat de cette lutte. Les

colonnes parisiennes qui, grâce à l'impéritie du général Menou, avaient

remporté le 13 vendémiaire un avantage sur les troupes du gouvernement,

s'étant hasardées le 14 à marcher sur les Tuileries, furent repoussées

et dispersées par suite des dispositions qu'avait prises le général que

Barras s'était adjoint dans le commandement de l'armée de l'intérieur,

le général Bonaparte.

La Convention, qui se crut assez vengée par le canon, n'abusa pas de la

victoire; nombre de personnes furent mises hors la loi à la vérité, mais

on ne les rechercha pas dans les retraites où elles se réfugièrent. Une

seule tête qui vint se livrer tomba malgré les précautions qu'une sage

politique avait prises pour n'en abattre aucune.

Les proscriptions n'avaient eu pour but que d'éloigner des assemblées

primaires, au moment des élections, les ennemis de la république. Ce but

rempli, les proscrits reparurent bientôt, grâce à la facilité qu'ils

eurent de purger leur contumace d'après le système d'indulgence adopté

par le nouveau gouvernement.

Pendant les élections, il eût été dangereux toutefois pour eux de se

laisser prendre; c'est ce qui pensa arriver à Regnauld de Saint-Jean

d'Angély.

Sorti depuis le 10 thermidor de la cachette où il s'était enfermé depuis

le 10 août, il en avait rapporté une haine trop profonde contre le parti

qui l'avait forcé à s'y réfugier, pour ne pas saisir avec avidité

l'occasion de la satisfaire. Aspirant ouvertement à se faire élire, par

suite de l'influence que lui avaient acquise sa réputation et ses

talens, il avait été nommé président de sa section, secrétaire d'une

assemblée électorale, et capitaine de grenadiers nationaux. Ces titres

divers, qui semblaient lui garantir sa nomination à la législature, le

rendaient aussi redoutable que qui que ce fût pour la Convention. Ses

démarches, en conséquence, avaient été attentivement surveillées; on

n'ignorait pas qu'après avoir échauffé les esprits comme orateur, il

avait dirigé comme officier sa compagnie contre le gouvernement établi:

on avait en conséquence donné ordre de l'arrêter. Heureusement cet ordre

fut-il paralysé dans son exécution par la générosité de Chénier.

Malgré tant de raisons pour se tenir sur ses gardes et même pour ne pas

se montrer, peu de jours après le 14 vendémiaire, Regnauld, ignorant

qu'un mandat avait été lancé contre lui, ou s'imaginant que braver le

danger c'était le détourner, ne s'avise-t-il pas d'aller à

l'Opéra-Comique en loge découverte, avec sa femme dont la beauté

attirait tous les regards! Assez surpris de sa sécurité, j'étais dans

cette loge avec eux, quand une personne que je ne connaissais pas se la

faisant ouvrir, m'engage à sortir, et me dit que quelqu'un désirait me

parler au foyer. J'y cours, j'y trouve Chénier, avec qui je n'avais pas

eu de rapports depuis le 10 thermidor: «N'êtes-vous pas, me dit-il, avec

Regnauld de Saint-Jean d'Angély?--Oui.--Quel intérêt prenez-vous à

lui?--Celui que je n'ai jamais cessé de prendre à la famille où il est

entré en épousant une demoiselle de Bonneuil.--Cette belle personne qui

est avec lui?--Oui, la fille d'une dame que votre frère André a

éperdument aimée.--Allez donc dire à son mari de sortir d'ici sans

perdre un moment.--Et pourquoi?--Ignorez-vous qu'il est gravement

compromis dans l'affaire des sections? Il y a ordre de l'arrêter partout

où on le trouvera: s'il reste un quart d'heure, une minute de plus ici,

il est perdu; le mandat d'arrêt est signé. Qu'il se garde même de

rentrer chez lui: peut-être les gendarmes y sont-ils. Qu'il s'en aille;

qu'il se cache. Allez vite.»

Regnauld, comme on le pense, se hâta de profiter de l'avis que lui

donnait un homme qu'il aimait peu et qui ne l'aimait pas. Après le

combat, les haines se taisent dans les âmes généreuses, et l'homme du

parti vaincu n'est plus pour elles qu'un homme à plaindre. On mettait en

effet les scellés chez Regnauld pendant qu'il s'attendrissait, en voyant

l'opéra de _Philippe et Georgette_, sur une situation semblable à celle

où il se trouvait sans trop s'en douter.

Après quelques semaines, il recouvra la liberté par l'effet de

l'amnistie qui signala l'installation du gouvernement directorial. Il

avait été écarté de la législature; le but était rempli.

Ce n'est pas le seul service de ce genre que Chénier rendit à cette

époque. D'Avrigny aussi s'était prononcé contre les conventionnels: non

content de pérorer dans sa section, la section Le Pelletier, poussé par

un zèle héroïque, pendant que le président était allé prendre quelque

repas ou quelque repos, il avait occupé le fauteuil; et pour que

l'assemblée, qui s'était déclarée en permanence, ne restât pas sans

régulateur, il avait porté la main à la sonnette, insigne d'une autorité

fort dangereuse pour ce moment, insigne qui appelait la proscription sur

tous les imprudens qui pendant ces jours-là oseraient y toucher; et à

ces causes, il avait été arrêté. Chénier, qu'à la demande de cette bonne

Mme d'Avrigny j'allai prier d'intervenir en faveur de ce président

d'office, me promit de faire en sorte qu'on ne lui fût pas rigoureux. En

effet, malgré les dénonciations qui avaient été faites contre lui au

comité de gouvernement, d'Avrigny fut mis en liberté au bout de quelques

jours, indulgence dont il était presque tenté de s'offenser quand il sut

que son libérateur, pour la lui concilier, s'était fondé sur le peu

d'importance que son talent prêtait à ses opinions. Chénier désobligeait

quelquefois en obligeant.

Chénier éprouva plus de difficultés à garantir La Harpe des effets de

l'animosité provoquée contre lui par ses déclamations. Converti par la

persécution, mais changeant de parti sans changer de caractère, depuis

sa sortie de prison cet homme immodéré en tout attaquait la révolution

avec toute la violence et toute l'acrimonie qu'il avait mises d'abord à

la défendre. Il n'avait pas péroré dans sa section, mais il avait fait

de la chaire du lycée de Paris une véritable chaire de paroisse, où, en

expiation de ses anciennes erreurs, provoquant de tous ses voeux la

contre-révolution qu'il servait de tous ses moyens, il vouait à

l'exécration non seulement les doctrines révolutionnaires qu'il avait

exagérées, et les doctrines philosophiques qu'il avait déshonorées, mais

encore les philosophes qui, en déplorant l'abus qu'on avait fait de

leurs principes, ne croyaient pas devoir les abjurer.

Chénier, qu'il n'oubliait pas dans ses anathèmes, mit toute sa vengeance

à détourner de la tête de cet énergumène la proscription qu'il ne

cessait d'appeler sur la tête des autres. Il défendit constamment dans

le comité La Harpe, qui dut plus d'une fois son salut à la généreuse

obstination d'un homme qu'il n'a jamais cessé d'outrager.

De toutes les sentences mortelles qui furent prononcées pour faits

relatifs aux journées de vendémiaire, je l'ai dit, une seule fut

exécutée; elle frappait un homme pris les armes à la main à la tête d'un

rassemblement armé. Condamnés par contumace, les autres ne furent pas

même recherchés dans les retraites qu'ils avaient choisies.

Talma dont la maison, comme celle du bon Dieu, était ouverte à tous les

pécheurs, et qui, après avoir recueilli plus d'un fédéraliste au 31 mai,

hébergeait un terroriste depuis prairial, reçut un royaliste qui, à la

suite des journées de vendémiaire, se crut obligé de se cacher.

Quoique l'homme de prairial appartînt à une faction qui l'avait proscrit

comme girondin, et l'homme de vendémiaire à un parti qui l'eût proscrit

comme révolutionnaire, ne voyant en eux que des proscrits, il leur

prodiguait tous les soins de l'hospitalité la plus attentive. Mais

craignant qu'ils fussent moins indulgent entre eux qu'il ne l'était pour

eux, il leur laissait ignorer qu'également miséricordieux pour tout le

monde, il les logeait sous un toit commun; et comme le terroriste était

caché au grenier, il avait caché le royaliste à la cave.

Julie ne m'avait pas mis d'abord dans la confidence. Quelque temps après

avoir recueilli le premier, comme elle désirait procurer quelque

distraction à ce malheureux qui passait ses journées dans une solitude

absolue: «Auriez-vous bien de la répugnance, me dit-elle un soir, à

souper avec un terroriste?--Avec un terroriste!--Avec Fusil.--Fusil, qui

vous dénonçait aux jacobins vous et votre mari?--Peut-être.--Et par quel

hasard souperait-il chez vous?--Par le hasard qui fait qu'il y loge.--Et

par quel hasard le logez-vous?--Parce qu'il nous a demandé asile contre

le décret qui le met hors la loi. Il ne mourra pas sur l'échafaud, je

l'espère; mais j'ai peur qu'il ne meure d'ennui si je ne trouve quelque

moyen de le récréer. À l'heure du souper, ma porte est fermée: il peut

venir ici sans risque. Il y vient quand nous sommes seuls; il y

viendrait ce soir, si vous n'aviez pas trop peur de lui.--Horreur,

voulez-vous dire. Mais quand vous vous montrez si généreuse, quand vous

surmontez votre haine, pourrais-je ne pas surmonter une répugnance?»

Le terroriste dès ce soir-là prit place entre nous. Nous reconnûmes

bientôt avec plaisir que nos égards pour son malheur le touchaient,

l'apprivoisaient même. S'il n'était pas tout-à-fait désabusé de sa

doctrine, du moins avouait-il qu'il ne lui serait plus possible

désormais de la pratiquer, qu'il ne s'en sentait plus le courage. Être

dégoûté d'une vertu pareille, c'était presque en être corrigé.

À dater de ce jour, il venait donc souper tous les soirs en compagnie,

quand survint le proscrit de vendémiaire. Ses hôtes se crurent obligés

alors à plus de précautions. Sans lui en expliquer la raison, ils

n'invitèrent plus que de deux jours l'un le terroriste à souper, où le

royaliste était invité aussi de deux jours l'un, mais de manière à ce

qu'ils ne pussent pas se rencontrer.

L'arrangement était sage. On aurait bien fait de s'y tenir. Mais comme

il privait chacun des reclus de la moitié des adoucissemens qu'on

pouvait apporter à sa situation, Julie, au bout de quelques jours, se le

reprocha comme un excès de prudence, comme un acte de cruauté: «Le

malheur, disait-elle, doit avoir disposé ces pauvres gens à

l'indulgence; ils seront sûrement l'un pour l'autre ce qu'ils sont l'un

et l'autre pour nous, un objet de pitié. Nous leur faisons injure en les

croyant moins généreux que nous, qui avons tant à nous plaindre de tous

deux. Il faut les faire souper ce soir ensemble.--Oui, il faut les faire

boire ensemble, dit Talma. Ils ne se connaissent pas: présentons-les

l'un à l'autre comme des amis de la maison. Si la conversation

s'engageait sur les affaires publiques, nous ne la laisserions pas aller

trop loin; et puis rien ne serait plus facile que de les réconcilier. Le

verre à la main on se passe tout. Faisons-les souper ensemble, ce sera

drôle!»

Le projet s'exécuta le soir même. Ignorant qui ils étaient, ces

Messieurs furent d'abord très-polis, très-prévenans entre eux. Leur

attitude toutefois était tant soit peu différente. Celle du terroriste

avait ce caractère de modestie qui sied au soldat d'un parti battu.

Celle du royaliste, au contraire, était aussi arrogante que s'il eût été

le chef d'un parti vainqueur. Qu'était-ce pourtant que ce royaliste? un

pauvre clerc de notaire, qui, président par _intérim_, comme d'Avrigny,

s'était brûlé les doigts en touchant à la sonnette pendant l'incartade

des sections.

Tout se passait à merveille, quand au dessert un mot gâta tout. «Il n'y

a qu'un terroriste qui puisse penser ainsi, dit à je ne sais quel propos

l'ex-président.--Il n'y a qu'un royaliste qui puisse parler comme cela,

réplique le ci-devant bonnet rouge.--C'est parler comme un

misérable.--C'est penser comme un scélérat.--Si jamais nous avons le

dessus!--Si jamais nous prenons notre revanche!» Et l'un et l'autre de

se lever, en disant qu'il aimait mieux perdre la vie que de se retrouver

avec un pareil monstre.

Ce ne fut pas sans peine que le maître et la maîtresse de la maison, qui

les prirent chacun en particulier, parvinrent à les reconduire dans

leurs loges, où ils les gardèrent quelques semaines encore à l'insu l'un

de l'autre. De ces bêtes déchaînées, le terroriste, je dois pourtant le

dire, n'était pas la plus féroce.

Les jours suivans, nous entendîmes alternativement ces forcenés, qu'on

s'était bien gardé de désabuser, maudire le hasard qui les avait fait se

rencontrer, et se charger réciproquement d'imprécations qu'au fait ils

méritaient tous les deux; mais cela n'avait plus rien de tragique, aussi

nous permîmes-nous d'en rire.

Depuis le 10 thermidor, les assignats, dont la valeur n'était plus

soutenue par la violence, se dépréciaient de jour en jour dans une

effrayante progression; mais comme cette dépréciation était moins rapide

à Paris que dans les départemens, et particulièrement dans les villes de

commerce, il s'ensuivait que, par une opération facile, on pouvait faire

des bénéfices considérables en allant acheter dans ces villes, avec du

numéraire, du papier qu'on rapportait à Paris pour l'y échanger contre

de l'or, qu'on retournait vite échanger en province contre du papier,

ainsi de suite. À faire ces voyages le plus rapidement possible, on

gagnait mieux que ses frais de poste, et l'on gagnait d'autant plus que

la place où se faisait l'opération était plus éloignée de Paris.

Lenoir était associé à une compagnie qui se livrait à ces spéculations:

«Viens souper avec nous, me dit-il un soir: tu te trouveras avec Talma

et avec sa femme, à laquelle tu feras tes adieux.--Et pourquoi?--Parce

que je l'emmène demain à Marseille.--À ce soir donc.--N'oublie pas cet

engagement.» Je ne l'oubliai pas, et je vis qu'un doux engagement mène

quelquefois plus loin qu'on ne pense.

Avant de quitter Paris, esquissons la nouvelle physionomie que lui

imprimait l'étrange manie qui s'emparait alors de presque toute sa

population. Aux fureurs politiques assoupies un moment avait succédé la

fureur de l'agiotage; elle n'avait pas été plus active et plus générale

au temps de Law. Les denrées seules conservant leur valeur, chacun se

hâtait d'échanger son papier contre des denrées, qu'il revendait au fur

et à mesure de ses besoins. Ce genre de trafic se faisait par tout le

monde et se faisait partout, au tribunal, dans les salons, dans les

théâtres, à la Bourse, ailleurs même. Les gens s'abordaient rarement

sans se proposer _une partie_ de sucre ou de percale, de café ou

d'indigo, et sans tirer de leur poche, tout en se donnant une main, un

échantillon qu'ils se présentaient de la main qu'ils ne se serraient

pas: puis, sans explication, sans discussion, sans l'intervention de

quelque courtier que ce fût, se consommait à l'instant même le marché,

que quelquefois à l'instant même le contractant repassait à un autre

acheteur, qui traitait aussi sur échantillon. Ainsi le même objet

pouvait changer dix fois d'acquéreur en une journée, sans avoir une

seule fois changé de place.

Spéculer n'est pas mon fort, en matière de commerce surtout: une fois

pourtant je me trouvai engagé dans une spéculation commerciale. Deux

dames, que la révolution n'avait guère mieux traitées que moi, me

proposèrent de faire avec elles, _sur une partie de coton_, une

opération qui, disaient-elles, promettait un bénéfice certain; mais il

fallait pour la faire un déboursé de 50,000 francs. Je ne les avais pas:

un financier qui voulait faire ma fortune me les prêta pour cinq jours.

Je ne conçois pas la tranquillité de ceux qui se mettent à la merci de

la Fortune! Aussi malheureux que le savetier de La Fontaine, je ne

dormis pas de ces cinq jours-là.

L'opération toutefois fut des plus heureuses. Je ne sais pas au juste

quel produit nous en retirâmes; mais je sais qu'il a suffi à l'achat

d'un cheval que nous donnâmes au fils de l'une de mes associées, le

premier cheval sur lequel ce cavalier, devenu depuis colonel de

housards, ait fait ses exercices. On n'aurait pas aujourd'hui à moins de

dix écus une pareille monture chez un marchand de chevaux... de bois.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II · 第 19 / 62 题