Le 13 vendémiaire.--Regnauld de Saint-Jean-d'Angély, La Harpe et
d'Avrigny sont compromis.--Conduite généreuse de Chénier.--Maison de
Talma ouverte aux proscrits de tous les partis.--Un royaliste et un
terroriste, tous deux hors la loi, se prennent de querelle entre la
poire et le fromage.--La seule spéculation que j'aie faite dans ma vie.
Dans les temps de révolution, la crise qui met le parti vainqueur en
péril dérive souvent du principe même de sa victoire. C'est ce qui
arriva immédiatement après les journées de prairial. Ce n'était pas par
amour pour le gouvernement que la jeunesse parisienne s'était ralliée
aux troupes qui le défendirent. Les terroristes abattus, les jeunes gens
dont la présomption s'était accrue par les éloges exagérés que la
législature avait donnés à leurs services, se crurent appelés à régler
désormais les destinées de la France. La partie de la Convention dont
ils avaient raffermi le pouvoir, ne leur paraissant pas valoir mieux que
celle qu'ils venaient d'écraser, ils résolurent de se débarrasser aussi
de ces révolutionnaires; et tant avec l'aide de certains républicains
aveuglés par d'implacables ressentimens, qu'avec celui des royalistes
restés en France et des émigrés rentrés depuis thermidor, ils tentèrent
d'anéantir la Convention et de rétablir la royauté sur les ruines de la
république.
Ensanglantée de nouveau, la France se vit en proie à toutes les fureurs
d'une réaction; et répétés dans tous les départemens, les chants de
vengeance dont Paris retentissait furent pendant seize mois le signal de
massacres non moins odieux que les crimes qui les avaient provoqués.
Ce mouvement, produit par des intérêts divers contre un ordre de choses
qui les blessait également, pouvait bien en amener le renversement; mais
comme ces divers intérêts poursuivaient chacun l'établissement d'un
ordre de choses différent, le succès de cette coalition était-il à
désirer? Dans quel chaos ne retomberait-on pas après, la victoire?
Cette considération empêcha quantité de bons esprits de seconder un
mouvement contraire aux intérêts définitifs de la majorité de la France.
Comme il était évident que la destruction de la liberté suivrait la
ruine de la Convention, plusieurs ennemis même de la Convention se
rallièrent à elle pour conserver la liberté.
Au fait, n'était-ce pas de cela véritablement qu'il s'agissait? Le règne
de la Convention était arrivé à son terme. La nouvelle constitution, qui
partageait entre deux conseils législatifs et un directoire exécutif les
pouvoirs que ce sénat avait réunis en ses mains pendant sa longue
dictature, venait d'être acceptée par les assemblées primaires.
N'allait-elle pas être mise en activité, et ne procédait-on pas à
l'élection des membres qui devaient composer les deux conseils?
Cette opération même fournit aux factieux l'occasion qu'ils attendaient
pour agir ouvertement. Ayant remarqué que la constitution de 1791 avait
été détruite en 1792, parce que les membres de l'Assemblée constituante,
consultant la délicatesse plus que la politique, s'étaient déclarés
inhabiles à faire partie de l'assemblée qui devait mettre cette
constitution en activité, les conventionnels avaient décrété que les
deux tiers de la législature nouvelle seraient pris dans l'ancienne
législature. Leurs ennemis se prévalurent de cette disposition pour les
accuser dans les assemblées primaires de vouloir se perpétuer dans le
pouvoir, et la firent rejeter par les sections. La majeure partie de la
garde nationale, qui de fait n'était que la majorité des électeurs,
appuyant cette opinion, la Convention se vit menacée par vingt-cinq
mille hommes auxquels elle n'avait que sept mille hommes à opposer.
On en vint aux mains. On sait quel fut le résultat de cette lutte. Les
colonnes parisiennes qui, grâce à l'impéritie du général Menou, avaient
remporté le 13 vendémiaire un avantage sur les troupes du gouvernement,
s'étant hasardées le 14 à marcher sur les Tuileries, furent repoussées
et dispersées par suite des dispositions qu'avait prises le général que
Barras s'était adjoint dans le commandement de l'armée de l'intérieur,
le général Bonaparte.
La Convention, qui se crut assez vengée par le canon, n'abusa pas de la
victoire; nombre de personnes furent mises hors la loi à la vérité, mais
on ne les rechercha pas dans les retraites où elles se réfugièrent. Une
seule tête qui vint se livrer tomba malgré les précautions qu'une sage
politique avait prises pour n'en abattre aucune.
Les proscriptions n'avaient eu pour but que d'éloigner des assemblées
primaires, au moment des élections, les ennemis de la république. Ce but
rempli, les proscrits reparurent bientôt, grâce à la facilité qu'ils
eurent de purger leur contumace d'après le système d'indulgence adopté
par le nouveau gouvernement.
Pendant les élections, il eût été dangereux toutefois pour eux de se
laisser prendre; c'est ce qui pensa arriver à Regnauld de Saint-Jean
d'Angély.
Sorti depuis le 10 thermidor de la cachette où il s'était enfermé depuis
le 10 août, il en avait rapporté une haine trop profonde contre le parti
qui l'avait forcé à s'y réfugier, pour ne pas saisir avec avidité
l'occasion de la satisfaire. Aspirant ouvertement à se faire élire, par
suite de l'influence que lui avaient acquise sa réputation et ses
talens, il avait été nommé président de sa section, secrétaire d'une
assemblée électorale, et capitaine de grenadiers nationaux. Ces titres
divers, qui semblaient lui garantir sa nomination à la législature, le
rendaient aussi redoutable que qui que ce fût pour la Convention. Ses
démarches, en conséquence, avaient été attentivement surveillées; on
n'ignorait pas qu'après avoir échauffé les esprits comme orateur, il
avait dirigé comme officier sa compagnie contre le gouvernement établi:
on avait en conséquence donné ordre de l'arrêter. Heureusement cet ordre
fut-il paralysé dans son exécution par la générosité de Chénier.
Malgré tant de raisons pour se tenir sur ses gardes et même pour ne pas
se montrer, peu de jours après le 14 vendémiaire, Regnauld, ignorant
qu'un mandat avait été lancé contre lui, ou s'imaginant que braver le
danger c'était le détourner, ne s'avise-t-il pas d'aller à
l'Opéra-Comique en loge découverte, avec sa femme dont la beauté
attirait tous les regards! Assez surpris de sa sécurité, j'étais dans
cette loge avec eux, quand une personne que je ne connaissais pas se la
faisant ouvrir, m'engage à sortir, et me dit que quelqu'un désirait me
parler au foyer. J'y cours, j'y trouve Chénier, avec qui je n'avais pas
eu de rapports depuis le 10 thermidor: «N'êtes-vous pas, me dit-il, avec
Regnauld de Saint-Jean d'Angély?--Oui.--Quel intérêt prenez-vous à
lui?--Celui que je n'ai jamais cessé de prendre à la famille où il est
entré en épousant une demoiselle de Bonneuil.--Cette belle personne qui
est avec lui?--Oui, la fille d'une dame que votre frère André a
éperdument aimée.--Allez donc dire à son mari de sortir d'ici sans
perdre un moment.--Et pourquoi?--Ignorez-vous qu'il est gravement
compromis dans l'affaire des sections? Il y a ordre de l'arrêter partout
où on le trouvera: s'il reste un quart d'heure, une minute de plus ici,
il est perdu; le mandat d'arrêt est signé. Qu'il se garde même de
rentrer chez lui: peut-être les gendarmes y sont-ils. Qu'il s'en aille;
qu'il se cache. Allez vite.»
Regnauld, comme on le pense, se hâta de profiter de l'avis que lui
donnait un homme qu'il aimait peu et qui ne l'aimait pas. Après le
combat, les haines se taisent dans les âmes généreuses, et l'homme du
parti vaincu n'est plus pour elles qu'un homme à plaindre. On mettait en
effet les scellés chez Regnauld pendant qu'il s'attendrissait, en voyant
l'opéra de _Philippe et Georgette_, sur une situation semblable à celle
où il se trouvait sans trop s'en douter.
Après quelques semaines, il recouvra la liberté par l'effet de
l'amnistie qui signala l'installation du gouvernement directorial. Il
avait été écarté de la législature; le but était rempli.
Ce n'est pas le seul service de ce genre que Chénier rendit à cette
époque. D'Avrigny aussi s'était prononcé contre les conventionnels: non
content de pérorer dans sa section, la section Le Pelletier, poussé par
un zèle héroïque, pendant que le président était allé prendre quelque
repas ou quelque repos, il avait occupé le fauteuil; et pour que
l'assemblée, qui s'était déclarée en permanence, ne restât pas sans
régulateur, il avait porté la main à la sonnette, insigne d'une autorité
fort dangereuse pour ce moment, insigne qui appelait la proscription sur
tous les imprudens qui pendant ces jours-là oseraient y toucher; et à
ces causes, il avait été arrêté. Chénier, qu'à la demande de cette bonne
Mme d'Avrigny j'allai prier d'intervenir en faveur de ce président
d'office, me promit de faire en sorte qu'on ne lui fût pas rigoureux. En
effet, malgré les dénonciations qui avaient été faites contre lui au
comité de gouvernement, d'Avrigny fut mis en liberté au bout de quelques
jours, indulgence dont il était presque tenté de s'offenser quand il sut
que son libérateur, pour la lui concilier, s'était fondé sur le peu
d'importance que son talent prêtait à ses opinions. Chénier désobligeait
quelquefois en obligeant.
Chénier éprouva plus de difficultés à garantir La Harpe des effets de
l'animosité provoquée contre lui par ses déclamations. Converti par la
persécution, mais changeant de parti sans changer de caractère, depuis
sa sortie de prison cet homme immodéré en tout attaquait la révolution
avec toute la violence et toute l'acrimonie qu'il avait mises d'abord à
la défendre. Il n'avait pas péroré dans sa section, mais il avait fait
de la chaire du lycée de Paris une véritable chaire de paroisse, où, en
expiation de ses anciennes erreurs, provoquant de tous ses voeux la
contre-révolution qu'il servait de tous ses moyens, il vouait à
l'exécration non seulement les doctrines révolutionnaires qu'il avait
exagérées, et les doctrines philosophiques qu'il avait déshonorées, mais
encore les philosophes qui, en déplorant l'abus qu'on avait fait de
leurs principes, ne croyaient pas devoir les abjurer.
Chénier, qu'il n'oubliait pas dans ses anathèmes, mit toute sa vengeance
à détourner de la tête de cet énergumène la proscription qu'il ne
cessait d'appeler sur la tête des autres. Il défendit constamment dans
le comité La Harpe, qui dut plus d'une fois son salut à la généreuse
obstination d'un homme qu'il n'a jamais cessé d'outrager.
De toutes les sentences mortelles qui furent prononcées pour faits
relatifs aux journées de vendémiaire, je l'ai dit, une seule fut
exécutée; elle frappait un homme pris les armes à la main à la tête d'un
rassemblement armé. Condamnés par contumace, les autres ne furent pas
même recherchés dans les retraites qu'ils avaient choisies.
Talma dont la maison, comme celle du bon Dieu, était ouverte à tous les
pécheurs, et qui, après avoir recueilli plus d'un fédéraliste au 31 mai,
hébergeait un terroriste depuis prairial, reçut un royaliste qui, à la
suite des journées de vendémiaire, se crut obligé de se cacher.
Quoique l'homme de prairial appartînt à une faction qui l'avait proscrit
comme girondin, et l'homme de vendémiaire à un parti qui l'eût proscrit
comme révolutionnaire, ne voyant en eux que des proscrits, il leur
prodiguait tous les soins de l'hospitalité la plus attentive. Mais
craignant qu'ils fussent moins indulgent entre eux qu'il ne l'était pour
eux, il leur laissait ignorer qu'également miséricordieux pour tout le
monde, il les logeait sous un toit commun; et comme le terroriste était
caché au grenier, il avait caché le royaliste à la cave.
Julie ne m'avait pas mis d'abord dans la confidence. Quelque temps après
avoir recueilli le premier, comme elle désirait procurer quelque
distraction à ce malheureux qui passait ses journées dans une solitude
absolue: «Auriez-vous bien de la répugnance, me dit-elle un soir, à
souper avec un terroriste?--Avec un terroriste!--Avec Fusil.--Fusil, qui
vous dénonçait aux jacobins vous et votre mari?--Peut-être.--Et par quel
hasard souperait-il chez vous?--Par le hasard qui fait qu'il y loge.--Et
par quel hasard le logez-vous?--Parce qu'il nous a demandé asile contre
le décret qui le met hors la loi. Il ne mourra pas sur l'échafaud, je
l'espère; mais j'ai peur qu'il ne meure d'ennui si je ne trouve quelque
moyen de le récréer. À l'heure du souper, ma porte est fermée: il peut
venir ici sans risque. Il y vient quand nous sommes seuls; il y
viendrait ce soir, si vous n'aviez pas trop peur de lui.--Horreur,
voulez-vous dire. Mais quand vous vous montrez si généreuse, quand vous
surmontez votre haine, pourrais-je ne pas surmonter une répugnance?»
Le terroriste dès ce soir-là prit place entre nous. Nous reconnûmes
bientôt avec plaisir que nos égards pour son malheur le touchaient,
l'apprivoisaient même. S'il n'était pas tout-à-fait désabusé de sa
doctrine, du moins avouait-il qu'il ne lui serait plus possible
désormais de la pratiquer, qu'il ne s'en sentait plus le courage. Être
dégoûté d'une vertu pareille, c'était presque en être corrigé.
À dater de ce jour, il venait donc souper tous les soirs en compagnie,
quand survint le proscrit de vendémiaire. Ses hôtes se crurent obligés
alors à plus de précautions. Sans lui en expliquer la raison, ils
n'invitèrent plus que de deux jours l'un le terroriste à souper, où le
royaliste était invité aussi de deux jours l'un, mais de manière à ce
qu'ils ne pussent pas se rencontrer.
L'arrangement était sage. On aurait bien fait de s'y tenir. Mais comme
il privait chacun des reclus de la moitié des adoucissemens qu'on
pouvait apporter à sa situation, Julie, au bout de quelques jours, se le
reprocha comme un excès de prudence, comme un acte de cruauté: «Le
malheur, disait-elle, doit avoir disposé ces pauvres gens à
l'indulgence; ils seront sûrement l'un pour l'autre ce qu'ils sont l'un
et l'autre pour nous, un objet de pitié. Nous leur faisons injure en les
croyant moins généreux que nous, qui avons tant à nous plaindre de tous
deux. Il faut les faire souper ce soir ensemble.--Oui, il faut les faire
boire ensemble, dit Talma. Ils ne se connaissent pas: présentons-les
l'un à l'autre comme des amis de la maison. Si la conversation
s'engageait sur les affaires publiques, nous ne la laisserions pas aller
trop loin; et puis rien ne serait plus facile que de les réconcilier. Le
verre à la main on se passe tout. Faisons-les souper ensemble, ce sera
drôle!»
Le projet s'exécuta le soir même. Ignorant qui ils étaient, ces
Messieurs furent d'abord très-polis, très-prévenans entre eux. Leur
attitude toutefois était tant soit peu différente. Celle du terroriste
avait ce caractère de modestie qui sied au soldat d'un parti battu.
Celle du royaliste, au contraire, était aussi arrogante que s'il eût été
le chef d'un parti vainqueur. Qu'était-ce pourtant que ce royaliste? un
pauvre clerc de notaire, qui, président par _intérim_, comme d'Avrigny,
s'était brûlé les doigts en touchant à la sonnette pendant l'incartade
des sections.
Tout se passait à merveille, quand au dessert un mot gâta tout. «Il n'y
a qu'un terroriste qui puisse penser ainsi, dit à je ne sais quel propos
l'ex-président.--Il n'y a qu'un royaliste qui puisse parler comme cela,
réplique le ci-devant bonnet rouge.--C'est parler comme un
misérable.--C'est penser comme un scélérat.--Si jamais nous avons le
dessus!--Si jamais nous prenons notre revanche!» Et l'un et l'autre de
se lever, en disant qu'il aimait mieux perdre la vie que de se retrouver
avec un pareil monstre.
Ce ne fut pas sans peine que le maître et la maîtresse de la maison, qui
les prirent chacun en particulier, parvinrent à les reconduire dans
leurs loges, où ils les gardèrent quelques semaines encore à l'insu l'un
de l'autre. De ces bêtes déchaînées, le terroriste, je dois pourtant le
dire, n'était pas la plus féroce.
Les jours suivans, nous entendîmes alternativement ces forcenés, qu'on
s'était bien gardé de désabuser, maudire le hasard qui les avait fait se
rencontrer, et se charger réciproquement d'imprécations qu'au fait ils
méritaient tous les deux; mais cela n'avait plus rien de tragique, aussi
nous permîmes-nous d'en rire.
Depuis le 10 thermidor, les assignats, dont la valeur n'était plus
soutenue par la violence, se dépréciaient de jour en jour dans une
effrayante progression; mais comme cette dépréciation était moins rapide
à Paris que dans les départemens, et particulièrement dans les villes de
commerce, il s'ensuivait que, par une opération facile, on pouvait faire
des bénéfices considérables en allant acheter dans ces villes, avec du
numéraire, du papier qu'on rapportait à Paris pour l'y échanger contre
de l'or, qu'on retournait vite échanger en province contre du papier,
ainsi de suite. À faire ces voyages le plus rapidement possible, on
gagnait mieux que ses frais de poste, et l'on gagnait d'autant plus que
la place où se faisait l'opération était plus éloignée de Paris.
Lenoir était associé à une compagnie qui se livrait à ces spéculations:
«Viens souper avec nous, me dit-il un soir: tu te trouveras avec Talma
et avec sa femme, à laquelle tu feras tes adieux.--Et pourquoi?--Parce
que je l'emmène demain à Marseille.--À ce soir donc.--N'oublie pas cet
engagement.» Je ne l'oubliai pas, et je vis qu'un doux engagement mène
quelquefois plus loin qu'on ne pense.
Avant de quitter Paris, esquissons la nouvelle physionomie que lui
imprimait l'étrange manie qui s'emparait alors de presque toute sa
population. Aux fureurs politiques assoupies un moment avait succédé la
fureur de l'agiotage; elle n'avait pas été plus active et plus générale
au temps de Law. Les denrées seules conservant leur valeur, chacun se
hâtait d'échanger son papier contre des denrées, qu'il revendait au fur
et à mesure de ses besoins. Ce genre de trafic se faisait par tout le
monde et se faisait partout, au tribunal, dans les salons, dans les
théâtres, à la Bourse, ailleurs même. Les gens s'abordaient rarement
sans se proposer _une partie_ de sucre ou de percale, de café ou
d'indigo, et sans tirer de leur poche, tout en se donnant une main, un
échantillon qu'ils se présentaient de la main qu'ils ne se serraient
pas: puis, sans explication, sans discussion, sans l'intervention de
quelque courtier que ce fût, se consommait à l'instant même le marché,
que quelquefois à l'instant même le contractant repassait à un autre
acheteur, qui traitait aussi sur échantillon. Ainsi le même objet
pouvait changer dix fois d'acquéreur en une journée, sans avoir une
seule fois changé de place.
Spéculer n'est pas mon fort, en matière de commerce surtout: une fois
pourtant je me trouvai engagé dans une spéculation commerciale. Deux
dames, que la révolution n'avait guère mieux traitées que moi, me
proposèrent de faire avec elles, _sur une partie de coton_, une
opération qui, disaient-elles, promettait un bénéfice certain; mais il
fallait pour la faire un déboursé de 50,000 francs. Je ne les avais pas:
un financier qui voulait faire ma fortune me les prêta pour cinq jours.
Je ne conçois pas la tranquillité de ceux qui se mettent à la merci de
la Fortune! Aussi malheureux que le savetier de La Fontaine, je ne
dormis pas de ces cinq jours-là.
L'opération toutefois fut des plus heureuses. Je ne sais pas au juste
quel produit nous en retirâmes; mais je sais qu'il a suffi à l'achat
d'un cheval que nous donnâmes au fils de l'une de mes associées, le
premier cheval sur lequel ce cavalier, devenu depuis colonel de
housards, ait fait ses exercices. On n'aurait pas aujourd'hui à moins de
dix écus une pareille monture chez un marchand de chevaux... de bois.