La vallée de Montmorency.--Je commence une nouvelle
tragédie.--Picard.--Le 13 prairial.--Anecdote.--Regnauld de Saint-Jean
d'Angély.--Mme de Beaufort.--Le vicomte de Ségur.--Luce de
Lancival.--Encore Le Brun.
Immédiatement après la mort de Robespierre, on respira. Malgré le désir
qu'ils avaient de maintenir la terreur, les comités de gouvernement
furent obligés de se relâcher de cet horrible système, et de recevoir de
la Convention le mouvement qu'elle recevait du public. L'humanité était
devenue à la mode; ils furent obligés de s'y mettre. Soit pour expier le
passé, soit pour le faire oublier, les fauteurs les plus actifs de la
tyrannie s'empressèrent d'en réparer les effets. Devenue terrible à ses
instituteurs et à ses directeurs, l'activité du tribunal révolutionnaire
reçut une autre direction. Les prisons se vidèrent pour se remplir de
leurs anciens pourvoyeurs; et rendus les uns aux autres, les membres des
familles que le glaive révolutionnaire n'avait pas anéanties
s'occupèrent à réparer leurs malheurs en attendant l'occasion de les
venger.
C'est alors que je me liai plus étroitement avec une famille à laquelle
m'ont attaché depuis les sentimens les plus tendres et les plus solides,
la famille de Mme de La Tour.
Trois traits suffiront à peindre cette excellente femme. Qu'on se figure
un ensemble formé de l'esprit le plus vif, de l'intelligence la plus
étendue et de la bonté la plus active; mais les faits la peindront mieux
encore.
Quand M. de Bonneuil, dont la fortune entière était placée chez les
princes, l'eut perdue par le fait de leur émigration, Mme de La Tour,
qui avait épousé un de ses neveux, le recueillit dans sa maison avec ses
trois filles, à qui leur mère venait d'être enlevée, Mme de Bonneuil,
compromise par son dévouement pour la famille des Bourbons, ayant été
jetée dans une prison d'où elle semblait ne devoir sortir que pour aller
à l'échafaud. La bienveillance de Mme de La Tour s'étendit même sur tous
les amis de la famille qu'elle avait adoptée, et à ce titre je me vis
admis dans son intimité. C'est un des incidens les plus heureux de ma
vie. Dès lors commença cette liaison qui a eu sur ma destinée une
influence si importante, si constante et si douce, liaison fondée sur
une conformité de goûts, d'opinions, de sentimens entre cette excellente
femme et moi, entre moi et la famille dont elle était la mère, et la
société dont elle était le centre.
Le goût, ou plutôt l'amour de tout ce qui est beau, de tout ce qui est
bon, de tout ce qui est grand, régnait dans cette maison: c'était le
temple des arts.
Que le temps s'écoulait doucement dans cette réunion de femmes
auxquelles les dons de l'esprit n'ont pas été moins prodigués que les
qualités du coeur et les charmes de la figure, et où la raison était
ornée de tant de grâces! L'exécution des partitions de Gluck, de Méhul,
de Paësiello, de Cimarosa, ne remplissait pas seule nos momens; la
littérature aussi contribuait à nos plaisirs journaliers, dont les
discussions sur la politique et la philosophie n'étaient pas exclues.
Souvent nous revenions sur le passé, tâchant d'y trouver l'explication
du présent et de l'avenir que recouvrait un voile de sang. Ces
discussions avaient pour nous un tel intérêt qu'elles ne finissaient
souvent qu'à l'heure où les bals finissent, qu'à l'heure où l'on ne
veille ordinairement qu'en bonne fortune. Mais n'en était-ce pas une? Ne
puis-je pas donner ce nom à ces libres épanchemens du coeur et de
l'esprit, bien qu'ils n'eussent pas lieu dans le tête-à-tête?
Mme de La Tour dès lors possédait une délicieuse campagne dans la vallée
de Montmorency. Au retour de la belle saison, j'y fis quelques voyages.
Ce n'était d'abord que pour un jour ou deux que je quittais Paris. Petit
à petit je m'accommodai si bien des habitudes de cette maison que ce
n'était plus que pour un jour ou deux que je quittais Saint-Leu.
Là j'étais presque inaccessible aux inquiétudes, ou plutôt aux terreurs
si souvent renaissantes dont la capitale fut encore tourmentée pendant
l'année qui suivit _la terreur_; reste d'agitation semblable à celle qui
succède aux grandes tempêtes. Le vent a cessé, et cependant le naufrage
est encore à craindre sur cette mer dont la turbulence survit à la cause
qui l'a provoquée.
C'est alors que j'explorai dans toute son étendue cette vallée si riante
pour les yeux, si ravissante pour l'imagination, cette vallée où règne
la mémoire de Catinat et celle de Rousseau, cette vallée si riche en
sites délicieux auxquels ce misantrope sublime attacha tant de
souvenirs.
Habitué à ne composer qu'en me promenant, j'avais fait de cette
admirable contrée mon cabinet de travail; errant au hasard dans ses
vergers ou sous les bois qui les avoisinent, j'y passais les journées
entières dans une espèce d'ivresse, gravissant les montagnes qui la
couronnent, m'enfonçant dans les vallons qui la sillonnent, et tout
occupé d'une tragédie nouvelle à laquelle je travaillais avec amour, et
où je reproduisais mes propres affections: c'est _Oscar_. Les scènes de
cet ouvrage, ses péripéties, ses catastrophes sont si fortement liées
dans ma mémoire à ces localités, qu'après quarante ans je ne les revois
pas, quand le hasard m'y ramène, sans y retrouver mes émotions dans
toute leur vivacité.
J'avais assez l'habitude de gesticuler et de déclamer en méditant. Cela
donna lieu à une assez plaisante méprise. Les femmes qui travaillaient
dans les bois ne s'imaginèrent-elles pas, d'après ces indices, que
j'étais un prédicateur qui s'exerçait à prêcher dans le désert! méprise
accréditée par la tonsure naturelle qui dès lors calomniait mon occiput.
Picard, à qui je racontai ce fait, l'a rappelé dans ces vers de ses
_Amis de Collége_:
Les dévots du pays l'ont pris pour le vicaire
Répétant le sermon qu'il doit nous dire en chaire.
dit-il en parlant de _Clermont_, personnage qui, dans cette pièce, est
représenté promenant ou poursuivant comme moi ses idées par monts et par
vaux.
Ce fait m'en rappelle un autre, dans lequel figure encore ce bon Picard,
avec qui j'étais déjà lié, et dont la mémoire me sera toujours chère. Il
faisait alors ses comédies en vers, et il avait, ainsi que moi,
l'habitude de rimer en courant. Un beau jour de printemps, nous nous
rencontrons hors la barrière des Champs-Élysées. «Où allez-vous comme
cela, me dit-il, Arnault?--À Saint-Germain, tout en faisant des vers de
tragédie. Et vous, Picard?--À Saint-Cloud, tout en faisant des vers de
comédie.--Eh bien! je vous accompagnerai jusqu'à la porte du bois de
Boulogne.--Et moi jusqu'à Neuilly.»
Arrivés là tout en rêvant chacun de notre côté: «Il est fâcheux,
reprit-il, que nous ne suivions pas la même route; cela ne nous
empêcherait pas de travailler, comme vous voyez, et nous dînerions
ensemble à Saint-Cloud; mais la route de Saint-Cloud n'est pas celle de
Saint-Germain.--Qui vous l'a dit? tout chemin mène à Rome. Je ne veux
pas être en reste avec vous: au lieu d'arriver à Saint-Germain pour
dîner, j'y arriverai pour souper.»
Nous voilà donc nous dirigeant vers Saint-Cloud, à travers les vignes,
tout en versifiant, lui pour Thalie, moi pour Melpomène; lui une scène
_des Conjectures_, moi une tirade _d'Oscar_.
Après un quart d'heure de silence: «Mon ami, me dit-il, vous devriez
bien m'aider un peu.--En quoi?--À mettre en vers une maudite idée qui ne
s'y prête pas; je la tourne et la retourne dans ma tête depuis une
heure, et je n'en puis venir à bout.--Quelle est cette idée?--Je
voudrais exprimer par une métaphore comment des contes, revenant aux
gens qui les ont mis en circulation, sont pris par eux pour des vérités:
cela est nécessaire, indispensable dans ma scène; mais il faudrait
l'exprimer avec concision: essayez.»
J'essayai, et je fis les vers suivans avec la matière qu'il m'avait
fournie:
Ainsi, c'est un ruisseau qui retourne à sa source,
Grossi de tous les flots rencontrés en sa course.
_Conject._, acte Ier, scène VII.
Après avoir dîné à Saint-Cloud en pique-nique et modestement, car nous
n'étions rien moins que riches, nous reprîmes, lui le chemin de Paris,
moi celui de Saint-Germain. Picard m'a rappelé plus d'une fois ce fait,
en me remerciant d'avoir contribué à la confection de _ses Conjectures_,
pour les deux vers qu'on y a le moins applaudis.
Cela se passait en 1795, époque de disette où le pain se distribuait à
la ration chez les boulangers. Cette ration ne suffisait-elle pas, on
recourait au pâtissier, et faute de pain on mangeait de la brioche. Je
portais un pâté à mes hôtes. Picard, à qui j'en fis la confidence, ne
voulut pas que la destination de ce pâté fût changée; je l'apportai donc
intact à Saint-Germain, après l'avoir promené sous mon bras l'espace de
huit lieues: il ne valait certes pas ce qu'il pesait.
Tourmenté cependant par les dernières convulsions de la faction
expirante, Paris était près de retomber sous le joug. Le coup qui avait
frappé la tête de Robespierre n'avait pas fait tomber toutes les têtes
de l'hydre. Plusieurs complices de ce tyran lui survivaient, soit dans
le comité de salut public, dont la majorité n'avait pas été atteinte par
la révolution du 10 thermidor, soit dans le comité de sûreté générale,
qu'elle n'avait pas entamé. La proscription, funeste à tant de
misérables sans importance et sans talent, avait épargné des hommes qui,
non moins féroces que Robespierre, ne différaient de lui que par la
manière dont ils croyaient que le mal devait être fait, et qui n'étaient
rien moins que partisans du système des honnêtes gens, qui prenaient
enfin le dessus dans la Convention. Profitant des mécontentemens excités
par la pénurie, ces forcenés soulevèrent les habitans des deux faubourgs
les plus populeux de Paris, et les poussèrent aux Tuileries, où, sous
prétexte de venir chercher du pain, ils apportaient la mort.
Les détails des faits accomplis dans les premiers jours de prairial an
III sont trop connus pour que je croie devoir les retracer ici. Tout le
monde sait avec quelle violence une populace ivre de vin et altérée de
sang s'ouvrit l'accès de la Convention; comment, dans son horrible
triomphe, elle y promena au bout d'une pique, parmi les législateurs, la
tête d'un législateur. Tout le monde sait quelle héroïque
imperturbabilité Boissy d'Anglas, qui occupait le fauteuil de président,
opposa aux menaces et aux outrages de cette canaille furibonde; tout le
monde sait qu'intrépide au milieu de cette forêt de piques, comme les
sénateurs romains sous le glaive des soldats de Brennus, il ne sortit de
son immobilité que pour saluer la tête pâle et sanglante que les
assassins se plaisaient à rapprocher de la sienne; mais ce que tout le
monde ne sait pas, c'est le trait que je vais raconter, trait qui prouve
que, dans ses égaremens même, l'homme n'est pas dépourvu de toute
générosité, et qu'en révolution les plus grands excès pourraient bien
n'être, chez certaines personnes, que les erreurs d'une vertu mal
appliquée.
Au nombre des conventionnels qui furent mis hors de la loi après que la
Convention se fut ressaisie de l'autorité que les terroristes avaient un
moment exercée, était l'Auvergnat Soubrany. Plus habitué à combattre
qu'à délibérer, cet ardent démagogue remplissait d'ordinaire les
fonctions de commissaire auprès des armées, où il donnait aux plus
braves l'exemple d'un dévouement sans bornes aux intérêts de la
république. Pour son malheur, il était de retour à Paris depuis deux
jours quand la révolte éclata: les révoltés le nommèrent leur général.
Associé à leur fortune pendant leur triomphe d'un moment, il fut compris
dans la liste de proscription quand la victoire leur échappa. Ignorant
l'état des choses, il rentrait dans la salle au moment où le décret
venait d'être rendu, quand un de ses proscripteurs, Fréron je crois,
court au-devant de lui: «Que viens-tu faire ici? lui dit-il; nous venons
de te mettre hors de la loi.--Hors de la loi!--Oui: sauve-toi, ou plutôt
viens te cacher chez moi; on ne te cherchera pas là; viens vite.--Je ne
puis.--Et pourquoi?--Il faut que je rentre chez moi.--Ce serait te jeter
dans la gueule du loup.--Il faut que je rentre chez moi.--Quelle
nécessité?--Un émigré y est caché: j'ai seul le secret de sa retraite;
il y mourra de faim, si je ne l'en tire.»
Il dit et part. Il arriva à temps pour sauver son émigré; mais comme il
songeait enfin à se sauver lui-même, les gendarmes l'arrêtèrent, et le
conduisirent en prison, d'où il sortit peu d'heures après pour aller à
l'échafaud. Il y fut porté mourant: pour se soustraire au supplice, il
s'était frappé du fer avec lequel, moins malheureux que lui, six de ses
complices avaient réussi à se tuer en présence de leurs juges, et qui,
de main en main, était passé tout sanglant jusque dans la sienne.
On s'étonnera sans doute qu'un proscrit ait été averti de son danger par
un des hommes qui le proscrivaient. Ce fait n'est pas unique à cette
époque qu'il caractérise. Il caractérise aussi Fréron que j'ai eu
occasion de connaître depuis dans sa seconde mission en Provence. Là je
le vis accueillir le plus cordialement du monde ce même Salicetti, qui,
après s'être réfugié en Corse pour sauver sa tête compromise par une
tentative analogue à celle de prairial, rentrait en France, et venait
demander de l'emploi au Directoire où dominaient les chefs du parti
qu'il avait voulu renverser. Ces hommes si violens n'étaient pas tous
implacables. Dans ces temps d'exaltation, les criminels avaient parfois
un tel semblant de générosité, que plusieurs de leurs actions, si l'on
en ignorait le principe, passeraient pour des actes de vertu.
La France n'a jamais couru peut-être un danger plus grand, après le 10
thermidor, que celui dont elle fut sauvée en prairial par le bataillon
de la butte des Moulins. Sans son intervention, la plus vile partie de
la population de Paris restait saisie du pouvoir, et la terreur se
rétablissait plus fangeuse, plus sanglante, plus hideuse que jamais.
Les quatre mois qui suivirent le 1er prairial furent tranquilles; mais
cette tranquillité était celle qui sépare deux convulsions, tranquillité
de la fatigue et non de la guérison. Le parti entre les mains duquel
passa la puissance semblait tendre à se venger des révolutionnaires plus
qu'à régulariser la révolution. Une constitution républicaine se
discutait, à la vérité, dans un comité spécial; mais partout ailleurs on
mettait en doute la durée de la république; et les royalistes qui ne se
cachaient plus, regardant comme leurs alliés tous les ennemis que la
faction détrônée avait faits à la Convention, conspiraient ouvertement
le rétablissement de la royauté.
Une nouvelle crise semblait imminente, inévitable. J'en conviendrai,
dans la circonstance je ne savais guère de quel parti me ranger. Les
révolutionnaires m'étaient en horreur; mais leurs chefs n'existaient
plus, mais les conventionnels ne songeaient qu'à faire oublier leurs
crimes; tous leurs efforts y tendaient; leur intérêt répondait de leur
modération. Il n'en était pas ainsi des royalistes, desquels mes vieux
penchans me rapprochaient. Indépendamment de ce qu'ils avaient de longs
ressentimens à exercer, ils ne dissimulaient pas qu'une extrême rigueur
pourrait seule préserver à l'avenir le trône d'un mouvement pareil à
celui qui l'avait renversé, et leur politique ne portait rien moins que
le caractère de la modération. Désirant par-dessus tout le repos de la
France, et comprenant ses véritables intérêts, il me fut impossible de
faire même des voeux pour les contre-révolutionnaires. Je ne pus
cependant me déterminer à agir contre d'anciens amis. J'attendis en
conséquence l'événement sans le favoriser ou sans le contrarier,
observant en silence les causes qui le préparaient.
C'est dans cet intervalle de prairial à vendémiaire que commença ma
liaison avec Regnauld de Saint-Jean-d'Angély, que je n'avais connu
jusqu'alors que de réputation, et à qui devaient m'unir des liens de
famille et d'amitié. Il épousa vers la fin de l'été la troisième fille
de Mme de Bonneuil, celle qui, sous le nom de _Laure_, fixait déjà
l'attention publique par sa beauté.
Cependant les maisons de campagne dont est remplie la vallée de
Montmorency, et qui pour la plupart avaient été désertées sous le régime
de la terreur, se repeuplaient. J'y fis connaissance avec quelques
personnes distinguées; avec la Chabeaussière, possesseur à Margency
d'une maison où le goût des lettres et celui du théâtre avaient réuni
long-temps une société nombreuse, avec Mme de Beaufort, déjà connue
avantageusement dans le monde par son roman de _Zilia_ et par les jolies
romances qui l'embellissent.
La conformité de nos goûts me conduisait fréquemment dans la petite
retraite que cette dame possédait à Saint-Prix, et où je rencontrais,
indépendamment de la maîtresse de la maison, la société la plus aimable.
Le vicomte de Ségur y venait souvent avec Mme d'Avaux, et plus souvent
encore Luce de Lancival. Un mot sur l'un et sur l'autre.
Comme le comte de Ségur, son frère aîné, homme de cour avant la
révolution, le vicomte de Ségur ambitionnait, surtout depuis la
révolution, la réputation d'homme de lettres; il était plus encore homme
d'esprit. De jolis couplets lui avaient fait une réputation de
chansonnier à Versailles; mais ces titres devenaient bien légers depuis
qu'il avait été affilié à la société du Caveau, académie où il avait
pour collègue dans son ancien secrétaire un chansonnier plus fort que
lui. Des comédies mêlées de vaudevilles, des opéras-comiques, des essais
en divers genres de littérature, et particulièrement un livre intitulé
_les Femmes_, quel que soit leur mérite, prouvent qu'il avait reçu de la
nature un esprit moins étendu et moins solide que son frère: on trouve
dans ces diverses productions de la facilité, de la finesse, de la
grâce; mais on y désirerait plus de vigueur, plus de vivacité et surtout
plus d'originalité.
Ces deux dernières qualités ne lui manquaient pas, du moins dans la
conversation: personne plus que lui n'était fécond en traits malins, en
reparties imprévues et gaies. Apprenant un jour que les revenus étaient
frappés d'un impôt équivalent au quart de leur intégrité: «Messieurs,
disait-il,
Moi j'ai payé mon quart, et dis avec Voltaire:
À tous les coeurs bien nés que la patrie est chère!»
Le _Cabriolet jaune_, opéra-comique de sa façon, qu'il s'obstinait à
faire représenter, était sifflé chaque fois qu'on le représentait, bien
que pour le faire marcher, il s'y fût attelé avec le musicien Tarchi.
«Mettez, lui disait quelqu'un, votre _Cabriolet_ sous la remise; il
n'ira jamais.--Cela m'étonne d'autant plus, répondit-il, qu'_on lui fait
tous les jours un nouveau train!_»
Un acteur de beaucoup de talent, et par cela même un peu gâté du public,
le traitant, sans égard pour sa position antérieure, d'une manière par
trop légère: «Mon cher ami, oubliez-vous que depuis la révolution nous
sommes égaux?» lui dit modestement ce fils d'un maréchal de France.
Ce trait vaut à mon gré tous ceux qu'on a recueillis de lui: les autres,
à tout prendre, sont des jeux de mots, des calembours; celui-ci est un
des mots les plus fins qui aient été dits. Tel était, au fait, le genre
auquel l'esprit du vicomte de Ségur s'appliquait le plus heureusement:
ce qu'il a dit est beaucoup plus piquant que ce qu'il a écrit; l'éclat
de la superficie rachetait amplement en lui le défaut de profondeur.
Personne n'était plus brillant dans un salon: au milieu d'un cercle de
femmes, c'était le premier homme du monde.
Très-supérieur à lui comme homme de lettres, Luce de Lancival ne pouvait
lui être comparé sous aucun autre rapport. Plus remarquable par la
franchise que par l'élégance, ses manières se ressentaient des habitudes
des trois sociétés diverses qu'il fréquentait: c'était un mélange du ton
affirmatif d'un professeur, et du ton gaillard d'un bon vivant, allié
dans une certaine proportion avec celui de la bonne société, à laquelle
Luce n'était pas étranger. Mais de cet amalgame résultaient quelquefois
des effets d'autant plus amusans pour l'observateur, que Luce, assez
étourdi de sa nature, ne songeait pas toujours à quel auditoire il avait
affaire, et oubliait assez habituellement qu'il avait été grand-vicaire.
Instruit en littérature, mais en littérature exclusivement, tout à la
rhétorique, il s'était peu occupé de philosophie et moins encore de
sciences; mais il écrivait avec une égale facilité le latin et le
français, en rhéteur s'entend.
Comme prosateur, il n'a publié que des discours de collége, compositions
estimables dans leur genre, mais bornées par trop dans leurs
développemens. Je crois qu'il pouvait mieux faire. Comme poëte, il s'est
exercé dans plusieurs genres: il a fait un poëme héroïque, un poëme
satirique, des idylles, des chansons. Il y a dans ces divers ouvrages de
la verve, de l'esprit, mais de l'esprit du monde moins que de l'esprit
de collége; il y jaillit de source. On y trouve plus de talent que de
grâce, et moins de grâce que d'affectation. Tel est surtout le caractère
de son _Achilléide_, poëme d'ailleurs fort estimable.
Son poëme _De Folliculus_, satire composée contre Geoffroi, sent
lui-même un peu le collége; mais là ce n'est pas un défaut. N'est-ce pas
dans les formes avec lesquelles il attaquait, que ce pédant devait être
attaqué? N'est-ce pas avec des verges de collége que ce cuistre devait
être châtié?
Luce a fait aussi plusieurs pièces de théâtre: la meilleure, celle qui
lui assure une réputation honorable et durable, est sans contredit la
_Mort d'Hector_. Cette tragédie, où l'_Iliade_ semble se reproduire tout
entière, cette tragédie, animée du génie d'Homère, a obtenu un succès
aussi brillant que mérité; elle eût infailliblement ouvert à son auteur
l'accès de l'Institut, si la mort précipitée du triomphateur ne l'eût
empêché de recueillir tous les fruits de son triomphe. Elle contribua du
moins à accroître le bien-être de Luce pendant les derniers temps de son
existence. Napoléon, à qui cette tragédie plaisait singulièrement parce
qu'elle était plus propre à exalter l'enthousiasme militaire que les
passions politiques, et qui l'appelait _une tragédie d'avant-garde_,
gratifia Luce, à cette occasion, d'une pension de 6000 francs. Il ne lui
accorda pas cependant la Légion-d'Honneur, quoique Luce la lui eût fait
demander par plusieurs personnes en crédit, et particulièrement par le
duc de Bassano, à qui j'avais fait connaître l'ardent désir qu'avait
Luce d'obtenir une décoration si honorée alors. «Cela, me disait Luce,
irait si bien avec ma jambe de bois! cela expliquerait ma blessure.»
L'explication n'eût été rien moins que véridique; ce n'était pas aux
jeux de Mars qu'il avait perdu la jambe que cette bûche remplaçait.
Assez désordonné dans sa manière de vivre, Luce courait au plaisir comme
un héros court à la gloire, à travers les dangers, les yeux fermés; son
sang, vicié, communiqua un caractère si pernicieux à une contusion qu'il
s'était faite au genou, qu'après avoir enduré pendant deux ans les
angoisses du mal et les dégoûts du remède, il fut obligé de consentir à
l'amputation d'un membre qui se gangrenait. Il supporta cette opération
avec une admirable constance, riant au milieu des douleurs, et consolant
ceux qui souffraient en lui: sa gaieté naturelle sembla même s'accroître
par ce sujet de chagrin, et lui inspira plus d'un couplet. Tous les ans
à la saint Pierre, fête du docteur Le Breton qui l'avait opéré, il
célébrait dans une chanson l'habileté de ce chirurgien, qui, disait-il,
_coupait une jambe aussi lestement que son patron coupait une oreille_.
Ce sacrifice prolongea de seize ans sa vie, qu'il acheva à _cloche-pied_
le plus joyeusement qu'il put; trop joyeusement même, car il est
vraisemblable que les plaisirs, auxquels il se livrait en désespéré, en
avancèrent le terme: il la fit courte et bonne.
L'amputation avait remédié à un effet du mal, mais elle n'en avait pas
détruit le principe. Ce principe attaqua aussi la jambe qui lui restait,
et l'invasion s'étendit à tel point que le fer fut jugé impuissant pour
l'arrêter.
Luce mourut en 1810, à quarante-quatre ans, au moment où on lui
apportait une médaille d'or, prix du discours latin qu'il avait composé
dans son lit de douleur, pour un concours ouvert par l'Université, à la
proposition de M. de Fontanes, au sujet du mariage de Napoléon et de
Marie-Louise. Son imperturbable philosophie ne l'avait pas abandonné un
seul instant: il mourut presque en riant.
Cet excellent homme n'affligea que cette fois-là seulement ses amis, au
nombre desquels étaient tous ses élèves; parmi eux on compte plus d'un
homme d'une haute distinction, M. Villemain entre autres.
Je retrouvai chez Mme de Beaufort le poëte Le Brun; nulle part la
malignité de son caractère ne s'est manifestée aussi odieusement que là.
Objet d'une admiration peut-être excessive, il ne répondait que par des
épigrammes clandestines aux éloges qu'on lui prodiguait. Et pourquoi ces
épigrammes? parce que la maîtresse de la maison donnait aussi des éloges
aux vers de Thomas Désorgues, poëte qui, sans avoir le génie de Le Brun,
avait son mérite à lui. Mais Le Brun n'en voulait que pour lui seul:
c'était le Dieu jaloux; c'était un fort mauvais homme: pas une personne
de sa connaissance, pas un de ses amis même qu'il n'ait gratifié au
moins d'une épigramme posthume.
Cela me rappelle une anecdote assez plaisante. Quand ce bonhomme mourut,
le secrétaire perpétuel de la classe de l'Institut, à laquelle il
appartenait, demanda, en nous annonçant cette nouvelle, quels étaient
ceux de nous qui voulaient assister à ses obsèques? Silence universel
d'abord; puis le cardinal Maury, dans un élan de charité chrétienne:
«Moi, quoiqu'il ait fait des épigrammes contre moi.--Et moi aussi,
malgré cela, dirent successivement tous les membres présens.--Et moi
aussi, à cause de cela», dis-je quand vint mon tour. Si bien que, par
cette considération, il fut conduit en terre par l'Académie entière. Que
la terre lui soit légère!