_Les Précédents, FÉLIX, BÉCHARD, le GEÔLIER_
LE SHÉRIF--Félix Poutré, approchez et répondez aux questions qu'on
va vous faire.
FÉLIX--Oui, oui! Mais j'ai à vous dire d'abord que vous allez
commencer par laisser toutes ces places-là vides! Vous n'avez pas
d'affaires ici du tout. J'ai une armée de dix mille hommes qui va
arriver ici tout à l'heure: il n'y a pas de sièges de reste.
LE SHÉRIF, _au juge_--Votre Honneur voit qu'il n'y a pas moyen de
tirer une parole de bon sens d'une cervelle comme celle-là.
LE JUGE--Félix Poutré, vous êtes ici devant un tribunal; vous devez
savoir que nous avons le pouvoir de vous traiter comme bon nous
semblera. Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de répondre de
suite aux questions qu'on va vous poser. Premièrement dites-nous . . .
FÉLIX--Premièrement . . . je vais vous dire . . . que vous êtes tous
une bande de fainéants avec vos grandes robes noires et vos fichus
blancs! Vous des juges! vous êtes des voleurs. Il y a longtemps que
vous volez l'argent du gouvernement à ne rien faire . . . Maintenant
que je suis gouverneur, il faut que ces bêtises-là finissent,
entendez-vous? . . . Je ne sais pas ce qui me retient de vous chasser
tout de suite. Je n'ai pas été placé à la tête du pays pour rien;
vous avez besoin de filer droit, je vous en avertis . . . C'est tout
ce que j'ai à vous dire.
LE JUGE--Allons, allons, Félix Poutré, si vous continuez à insulter
la cour, je vais être obligé . . .
FÉLIX--Tenez, je vois bien que vous ne connaissez pas ce qui vous
pend au bout du nez . . . je vous dis une fois pour toutes que je suis
gouverneur, que si vous ne vous gouvernez pas droit, je pourrais
bien vous gouverner de la bonne manière, moi!
LE JUGE--Silence! Encore une fois, Félix Poutré . . .
FÉLIX--Ah! vous voulez raisonner! Attendez un peu, ça va être fait
dans la minute, je vais vous payer d'abord, et vous chasser tout de
suite. Des fainéants, des bons à rien, des gredins, des chenapans,
des voleurs, des polissons comme vous autres, je n'en veux plus!
Vous allez tous faire vos paquets et décamper sans tambour ni
trompette . . . Ah! vous voulez regimber, hein! je vais tirer vos
comptes.
(_Il prend un volume et veut écrire dedans._)