SCÈNE I

_Le SHÉRIF, le JUGE, AVOCATS_

LE JUGE--A-t-on fait venir le nommé Félix Poutré?

LE SHÉRIF--Il va être ici dans un instant.

LE JUGE--Bien, nous allons tâcher de lui faire subir un

interrogatoire quelconque. Peut-être que, dans sa folie, il pourra

faire quelques déclarations qui pourront nous être d'une grande

utilité. Il est toujours sous le coup d'une aliénation mentale,

m'a-t-on dit. Il est heureux, celui-là, car on peut dire que sa

sentence était déjà écrite.

SHÉRIF--Votre Honneur me permettra de lui faire observer que voilà

déjà plus de deux mois que le pauvre jeune homme a perdu la raison.

Les soins du médecin de la prison ont été inutiles; son état va

toujours empirant et menace de devenir dangereux et pour lui et pour

les autres prisonniers qui sont à chaque instant exposés à toutes

sortes de mauvais traitements de sa part. Deux fois par jour, il a

des attaques d'épilepsie et se débat dans les convulsions les plus

épouvantables. Et quand ses crises sont passées, il se rue sur ses

compagnons et assomme tous ceux qu'il peut atteindre. Six hommes ne

lui pèsent guère au bout des bras. Il casse les vitres de la prison;

renverse l'eau des prisonniers, jette leurs vêtements au feu, et

assomme les tourne-clefs, tellement qu'il n'y a plus que le geôlier

en chef qui puisse mettre le pied dans cette chambre. Il n'y a que

quelques jours encore, il a failli mettre le feu à la prison; il

s'était mis dans la tête que le poêle n'était pas de niveau, qu'il

fallait le plomber. Après avoir mis cinq ou six quartiers de bois

sous les pattes du poêle, il le plomba et le replomba si bien que le

poêle finit par tomber par terre avec le tuyau, et que le feu était

déjà pris au plancher quand on parvint à l'éteindre. On voit sans

peine qu'une folie comme celle-là peut avoir les conséquences les

plus dangereuses, et mon avis serait de renvoyer le pauvre garçon

dans sa famille. Peut-être que son retour sous le toit paternel lui

fera recouvrer la raison que la crainte de l'échafaud lui aura sans

doute fait perdre.

LE JUGE--C'est bien, j'en parlerai aux autorités, et nous verrons.

LE SHÉRIF--Je l'ai fait venir avec un certain Béchard, prisonnier

comme lui, et qui est le seul qui semble avoir conservé quelque

empire sur son esprit. Il n'y a que lui qui ait pu l'engager à

sortir de sa prison.

LE GEÔLIER, _entrant_--Voici les prisonniers.

LE JUGE--Faites-les entrer!

(_Le Geôlier fait entrer Félix et Béchard._)

Félix Poutré: Drame historique en quatre actes · 第 49 / 71 题