_Les Précédents, FÉLIX, SOLDATS, GEÔLIER_
(_On entend des cris et des piétinements dans le corridor, et les
soldats entrent portant Félix dans leurs bras. Tous les prisonniers
se précipitent au-devant de lui._)
LES PRISONNIERS--Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que c'est? Qu'y
a-t-il?
SHÉRIF--Une attaque d'apoplexie? . . .
(_On pose Félix sur un siège; il est en proie à de violentes
convulsions._)
GEÔLIER--Il est tombé de tout son long en poussant des cris
effrayants. Je n'ai jamais tant eu peur de ma vie. Avez-vous entendu
le bruit?
BÉCHARD--Le pauvre garçon! je ne savais pas qu'il tombât du haut
mal. C'est dommage, car ce n'est pas un homme ordinaire.
TOINON--Non, pour le sûr, c'est un homme qu'a d'la tête, gros!
quoiqu'y soit un peu facile à offusquer . . .
SHÉRIF--Mais il faut pourtant lui donner des secours. . . . Qu'on
fasse venir immédiatement le médecin de la prison. Geôlier, allez
chercher le docteur Arnoldi. (_Le geôlier sort._)
TOINON--Pourquoi faire le docteur? puisqu'on va tous être pendus.
BÉCHARD--Allons au plus pressé . . . de l'eau! (_Il lui jette de l'eau
sur la figure._) Éloignez-vous, vous autres; donnez-lui de l'air.
(_Il lui arrose la figure et Félix revient à lui par degrés. Tout à
coup il se lève et se promène majestueusement._)
FÉLIX, _d'une voix terrible_--Mettez-vous à genoux, voilà le
gouverneur! (_Personne ne bouge._)
TOINON--Bon, y va-t-y nous faire faire la procession, à c't'heure?
FÉLIX--Mettez-vous à genoux, vous dis-je! (_Comme personne ne bouge,
il se précipite sur tous ceux qu'il peut atteindre, et les assomme
à coups de poing. Le shérif, le geôlier et les soldats s'échappent
comme ils peuvent et se sauvent._)
BÉCHARD--Diable! mais il est furieux; il a le délire; il va
certainement en tuer quelqu'un!
FÉLIX--Ah! mes vauriens, je vais vous montrer, moi, à écouter le
commandement. (_Il recommence le même jeu; saisit Toinon, le
terrasse et veut l'étrangler._)
TOINON--Aïe! Aïe! . . . ah! Ste Anne du Nord! aïe! . . . mon
capitaine! . . . Ne me faites pas de mal. J'sus-t-un honnête homme
. . . j'prierai le bon Dieu pour vous . . . aïe! aïe! au secours!
. . . au meurtre! . . . (_On se précipite à son secours; Félix se
laisse d'abord conduire, puis tout à coup en étend deux ou trois par
terre, et lutte en désespéré._)
FÉLIX--Ah! mes drôles! . . . Ah! mes coquins! . . . Ah! mes vauriens!
. . . (_Tous se sauvent._) Bon! essayez maintenant à regimber! . . .
Vous allez voir à qui vous avez affaire! Je vous avertis que j'ai
reçu des leçons de Sa Majesté la Reine, qui n'a pas son pareil pour
la boxe . . . Il faut que les affaires changent . . . je ne suis pas
gouverneur pour rien, et je vais vous montrer comment un officier du
gouvernement sait se faire respecter . . . D'abord vous allez faire
l'exercice . . . prenez vos fusils, ho! . . . Allez-vous obéir? nom
d'un million de biscaïens! . . .
LES PRISONNIERS, _entre eux_--Mais il est donc devenu fou?
FÉLIX--Ah! vous ne voulez pas obéir, hein? . . .
TOINON--Oui, oui, moi, je veux obéir . . . (_À part._) Ste Anne du
Nord, qu'est-ce qu'on va devenir? . . .
(_Le geôlier entre._)