SCÈNE V

_Les Précédents, FÉLIX_

BÉCHARD--Le voilà! Eh bien, Félix, voilà quatre heures que nous

te cherchons . . .

FÉLIX, _découragé_--Pas d'armes, pas d'armes! Pas un seul fusil,

pas une seule cartouche! . . . Mes amis, nous sommes trompés,

vendus, sacrifiés! . . . Où est-il, que je lui dise en face ce

qu'il est? . . .

POUTRÉ--Qui donc?

FÉLIX--Le Dr Côté.

BÉCHARD--On dit qu'il est parti.

FÉLIX--Malédiction! J'arrive trop tard. Comment donc ai-je pu faire

pour ne me douter de rien? Oh! Le lâche! Il a mis sa peau en sûreté.

Ah! si j'eusse été ici, misérable, tu ne serais pas parti comme

cela . . .

BÉCHARD--Personne ne l'a vu partir . . . On croit qu'il a dû filer

avant le jour.

FÉLIX--Le traître! . . . Écoutez-moi, mes amis, vous allez voir

jusqu'où peut aller la perfidie d'un homme! Vous savez toutes les

belles promesses qu'il nous avait faites . . . Et bien, après les

désastreuses attaques d'Odeltown, je me rendis à Napierville, chez

le Dr Côté, et je lui demandai si nous n'allions pas avoir des

armes, et surtout des canons. Que voulez que nous fassions, lui

dis-je, sans canons, pour déloger cette canaille-là de l'église? Si

nous n'avons point d'armes, mieux vaut tout abandonner. Quoiqu'il

essayât de faire bonne contenance, je vis bien à son expression

embarrassée qu'il n'avait rien de bon à m'apprendre, et je commençai

à me douter que quelque chose n'allait pas bien. Il me dit de

revenir le voir. Je le quittai assez mécontent. Nous allons voir

ce que l'on va me dire ce soir, me dis-je à moi-même. Il est temps

que ces bêtises-là finissent. Aller se battre contre des murs avec

des balles! . . . Mais nous y serions encore dans deux mois . . .

Si nous eussions eu seulement deux petits canons! . . . Et dire que

depuis plus d'un mois on nous promet des armes! Et qu'au moment

critique, il ne nous est pas encore venu un seul fusil . . . Et tous

ces braves gens confiants et honnêtes qui sont là compromis par des

fous ou des traîtres! Car enfin, il n'y a pas de milieu; s'ils ont

des armes et qu'ils ne les fassent pas venir de suite, c'est une

imbécillité qui n'a pas de nom! S'ils n'en ont pas, ces hommes-là

nous trahissent donc depuis un mois! S'ils nous avaient dit de suite:

nous ne pouvons pas nous procurer des armes, est-ce que vous auriez

songé à sortir de chez vous?

PATRIOTES--Non! non!

TOINON--Ben, j'pense pas!

FÉLIX--Est-ce que nous sommes obligés de nous faire massacrer par

les soldats anglais, ou à danser au bout de la corde d'une potence

pour leur bon plaisir?

PATRIOTES--Non! non!

TOINON--Ben, j'pense pas! . . .

FÉLIX--Mais voici la fin de l'histoire. Le soir arrivé, je retournai

chez le Dr Côté. Je ne pus obtenir l'entrée. Vers neuf heures, je

me présentai de nouveau; même résultat. Cela devenait inexplicable.

Enfin à 11 heures je partis, déterminé à passer sur le corps de dix

hommes, s'il le fallait, pour arriver à lui. A ma grande surprise,

j'entrai sans difficulté. «Mon cher Poutré, _me_ dit Côté, nous

venons d'être informés que les troupes du gouvernement se dirigent

sur Napierville. Elles sont encore à huit lieues d'ici, et

conséquemment elles arriveront demain sur les dix ou onze heures du

soir. Ils sont à peu près cinq mille hommes. Pars immédiatement et

rends-toi à Lacolle où les armes doivent être arrivées maintenant.

Il doit y avoir cinq mille fusils et des munitions. » Je me donnai

bien de garde d'attendre le jour. Je partis aussitôt pour Lacolle,

déterminé à remplir ma mission avec honneur. Chemin faisant, je

m'arrêtai à chaque maison où j'espérais trouver un cheval et une

voiture, et j'ordonnai plutôt que je ne demandai aux gens de me

suivre pour aller chercher ces armes si longtemps attendues. Arrivé

à Lacolle, je m'informai . . . Rien! . . . La réalité me frappa comme

un coup de foudre . . . Rien! . . . Nous étions trahis et Côté avait

voulu m'éloigner pour s'évader plus facilement; c'était toujours deux

yeux de moins.

BÉCHARD--Oh! le scélérat.

POUTRÉ--Et maintenant qu'allez-vous faire, Félix? Les troupes

anglaises qui sont à quelques milles du village . . .

FÉLIX--Que voulez-vous que nous fassions contre cinq mille hommes de

troupes régulières avec quatre cents mauvais fusils? Ah! si nous en

avions une fois des fusils! de vrais fusils de soldat! . . . Mais à

quoi sert? Tout est fini, c'est bien clair! . . . Séparons-nous, mes

pauvres amis, et que chacun prenne son côté! Malheur à qui sera

pris! . . .

BÉCHARD--Tu as raison, Félix; tout est fini pour cette fois. L'heure

de la délivrance n'est pas encore sonnée. Séparons-nous. Adieu!

adieu, mes braves amis.

(_Les patriotes serrent la main de Félix et sortent._)

FÉLIX--Adieu, braves compagnons! Puisse la trahison ne pas avoir de

suites plus funestes! . . .

TOINON, _à part_--Et puis dire que j'ai pas pu tant seulement en

déplanter la moquié d'un! . . .

Félix Poutré: Drame historique en quatre actes · 第 23 / 71 题