_Les Précédents, FÉLIX_
BÉCHARD--Le voilà! Eh bien, Félix, voilà quatre heures que nous
te cherchons . . .
FÉLIX, _découragé_--Pas d'armes, pas d'armes! Pas un seul fusil,
pas une seule cartouche! . . . Mes amis, nous sommes trompés,
vendus, sacrifiés! . . . Où est-il, que je lui dise en face ce
qu'il est? . . .
POUTRÉ--Qui donc?
FÉLIX--Le Dr Côté.
BÉCHARD--On dit qu'il est parti.
FÉLIX--Malédiction! J'arrive trop tard. Comment donc ai-je pu faire
pour ne me douter de rien? Oh! Le lâche! Il a mis sa peau en sûreté.
Ah! si j'eusse été ici, misérable, tu ne serais pas parti comme
cela . . .
BÉCHARD--Personne ne l'a vu partir . . . On croit qu'il a dû filer
avant le jour.
FÉLIX--Le traître! . . . Écoutez-moi, mes amis, vous allez voir
jusqu'où peut aller la perfidie d'un homme! Vous savez toutes les
belles promesses qu'il nous avait faites . . . Et bien, après les
désastreuses attaques d'Odeltown, je me rendis à Napierville, chez
le Dr Côté, et je lui demandai si nous n'allions pas avoir des
armes, et surtout des canons. Que voulez que nous fassions, lui
dis-je, sans canons, pour déloger cette canaille-là de l'église? Si
nous n'avons point d'armes, mieux vaut tout abandonner. Quoiqu'il
essayât de faire bonne contenance, je vis bien à son expression
embarrassée qu'il n'avait rien de bon à m'apprendre, et je commençai
à me douter que quelque chose n'allait pas bien. Il me dit de
revenir le voir. Je le quittai assez mécontent. Nous allons voir
ce que l'on va me dire ce soir, me dis-je à moi-même. Il est temps
que ces bêtises-là finissent. Aller se battre contre des murs avec
des balles! . . . Mais nous y serions encore dans deux mois . . .
Si nous eussions eu seulement deux petits canons! . . . Et dire que
depuis plus d'un mois on nous promet des armes! Et qu'au moment
critique, il ne nous est pas encore venu un seul fusil . . . Et tous
ces braves gens confiants et honnêtes qui sont là compromis par des
fous ou des traîtres! Car enfin, il n'y a pas de milieu; s'ils ont
des armes et qu'ils ne les fassent pas venir de suite, c'est une
imbécillité qui n'a pas de nom! S'ils n'en ont pas, ces hommes-là
nous trahissent donc depuis un mois! S'ils nous avaient dit de suite:
nous ne pouvons pas nous procurer des armes, est-ce que vous auriez
songé à sortir de chez vous?
PATRIOTES--Non! non!
TOINON--Ben, j'pense pas!
FÉLIX--Est-ce que nous sommes obligés de nous faire massacrer par
les soldats anglais, ou à danser au bout de la corde d'une potence
pour leur bon plaisir?
PATRIOTES--Non! non!
TOINON--Ben, j'pense pas! . . .
FÉLIX--Mais voici la fin de l'histoire. Le soir arrivé, je retournai
chez le Dr Côté. Je ne pus obtenir l'entrée. Vers neuf heures, je
me présentai de nouveau; même résultat. Cela devenait inexplicable.
Enfin à 11 heures je partis, déterminé à passer sur le corps de dix
hommes, s'il le fallait, pour arriver à lui. A ma grande surprise,
j'entrai sans difficulté. «Mon cher Poutré, _me_ dit Côté, nous
venons d'être informés que les troupes du gouvernement se dirigent
sur Napierville. Elles sont encore à huit lieues d'ici, et
conséquemment elles arriveront demain sur les dix ou onze heures du
soir. Ils sont à peu près cinq mille hommes. Pars immédiatement et
rends-toi à Lacolle où les armes doivent être arrivées maintenant.
Il doit y avoir cinq mille fusils et des munitions. » Je me donnai
bien de garde d'attendre le jour. Je partis aussitôt pour Lacolle,
déterminé à remplir ma mission avec honneur. Chemin faisant, je
m'arrêtai à chaque maison où j'espérais trouver un cheval et une
voiture, et j'ordonnai plutôt que je ne demandai aux gens de me
suivre pour aller chercher ces armes si longtemps attendues. Arrivé
à Lacolle, je m'informai . . . Rien! . . . La réalité me frappa comme
un coup de foudre . . . Rien! . . . Nous étions trahis et Côté avait
voulu m'éloigner pour s'évader plus facilement; c'était toujours deux
yeux de moins.
BÉCHARD--Oh! le scélérat.
POUTRÉ--Et maintenant qu'allez-vous faire, Félix? Les troupes
anglaises qui sont à quelques milles du village . . .
FÉLIX--Que voulez-vous que nous fassions contre cinq mille hommes de
troupes régulières avec quatre cents mauvais fusils? Ah! si nous en
avions une fois des fusils! de vrais fusils de soldat! . . . Mais à
quoi sert? Tout est fini, c'est bien clair! . . . Séparons-nous, mes
pauvres amis, et que chacun prenne son côté! Malheur à qui sera
pris! . . .
BÉCHARD--Tu as raison, Félix; tout est fini pour cette fois. L'heure
de la délivrance n'est pas encore sonnée. Séparons-nous. Adieu!
adieu, mes braves amis.
(_Les patriotes serrent la main de Félix et sortent._)
FÉLIX--Adieu, braves compagnons! Puisse la trahison ne pas avoir de
suites plus funestes! . . .
TOINON, _à part_--Et puis dire que j'ai pas pu tant seulement en
déplanter la moquié d'un! . . .