SCÈNE V

_Les Précédents, FÉLIX_

DUQUETTE, _à Cardinal_--Le voici!

CAMEL, _à part_--Félix Poutré! . . . L'être exécrable que l'enfer

s'est plu à jeter sans cesse en travers de ma route! C'est lui

surtout qu'il me faut!

CARDINAL, _à Félix_--Bien, jeune homme! (_Il lui serre la main._)

Tu sais ce dont il s'agit; es-tu des nôtres? . . .

FÉLIX--Messieurs, si votre intention est de renverser le

gouvernement et de faire avaler une pilule évacuative à Messieurs

les Anglais, vous pouvez compter sur moi. Il y a longtemps que ça me

démange, et nom d'un nom! j'ai hâte de me frotter un peu avec des

habits rouges.

CARDINAL--A la bonne heure! Tu seras satisfait avant longtemps. Et

puis, comme tu es un garçon intelligent, plein de bonne volonté, et

surtout, bon patriote, tu peux jouer un grand rôle, si tu veux; mais

il faut que tu sois bien prêt à tout.

FÉLIX--Soyez tranquille. Ça y est!

CARDINAL--Songez-y bien. C'est une sérieuse affaire que nous

entreprenons. C'est notre tête que nous jouons tous. Une fois parti

on ne pourra plus reculer. Bon gré mal gré, il faudra aller jusqu'au

bout.

FÉLIX--Je ne suis pas homme à reculer. Toutes mes réflexions sont

faites. Je veux délivrer mon pays, et je vous suis. Arrive que

pourra! Mais il serait assez bon de prendre nos précautions cette

fois; car, voyez-vous, les coups sont quelquefois pour nous.

DUQUETTE--C'est justement parce que nous n'avons pas réussi l'année

dernière que l'expérience ne nous fera pas défaut cette fois-ci.

Vous comprenez que nous savons aujourd'hui par où nous avons péché.

FÉLIX--Je vais vous le dire tout de suite, moi, par où vous avez

péché: c'est d'avoir envoyé les habitants se battre avec des fusils

sans plaque. Comment voulez-vous que nous déplantions un Anglais

avec un fusil qui ne vaut pas mieux qu'un bâton? Vous voulez que

nous nous battions; nous sommes prêts. Ah! vous en trouverez des

hommes, allez. Mais au moins donnez-nous des armes; des fusils, des

canons, de la poudre et des balles. Avec tout cela, je vous promets

qu'il en sautera des Anglais.

CARDINAL--Vous en aurez des fusils et des balles. Toutes nos mesures

sont prises. Nous avons en ce moment aux États-Unis des affiliés

occupés à nous procurer tout cela. L'important pour le moment, c'est

d'obtenir quelques fonds. Deux choses sont pressantes: 1. organiser

des comités qui deviendront des compagnies plus tard; 2. lever

autant d'argent que possible pour l'achat des armes qu'il nous faut.

Tu es populaire dans les environs de Napierville: veux-tu te dévouer

à l'une et à l'autre?

FÉLIX--Vous connaissez ma réponse.

CARDINAL--Bien, je n'attendais rien moins de votre patriotisme,

Félix Poutré. Je vais vous assermenter et vous vous mettrez de suite

à l'oeuvre. (_Il lui présente une Bible, et tous les conjurés se

rangent autour de Félix, et lèvent la main droite._) «Vous jurez à

Dieu et à votre patrie d'employer toute votre énergie et tout votre

courage pour chasser les Anglais du soi du Canada, et de ne vous

arrêter que lorsqu'il n'en restera plus un seul dans ses limites!»

(_Il baise la Bible et se retire._)

LES CONJURÉS--Ainsi soit-il!

CARDINAL--Maintenant, Félix Poutré, le pays compte sur vous. Gardez

cet Évangile, et parcourez les campagnes pour administrer le même

serment à tous les patriotes qui voudront se joindre à nous. En même

temps, nous solliciterons quelques souscriptions dont le produit

sera employé à l'achat des armes qu'il nous faut pour réussir.

Voulez-vous faire cela avec zèle et discrétion?

Félix Poutré: Drame historique en quatre actes · 第 13 / 71 题