On n'aurait qu'une idée bien faible et bien incomplète du sacrifice de
la Croix, si l'on n'y voyait que ce qui paraît, pour ainsi dire, aux
sens. Jésus-Christ a offert non-seulement son corps sacré, en proie à
toutes les souffrances et à toutes les angoisses que peut endurer la
nature humaine, mais encore son âme sainte étroitement unie au Verbe
divin, toutes ses douleurs, toutes ses affections, toutes ses
volontés, et l'agonie et le délaissement qui tira de son coeur ce
dernier cri: _Mon Père, pourquoi m'avez-vous abandonné[660]?_ En cet
état il représentait l'humanité entière condamnée à mourir, et l'homme
en effet fut frappé de mort jusque dans les plus secrètes profondeurs
de son être. Alors _tout fut consommé_[661], et le supplice et la
rédemption. Or, chaque fois que le prêtre, montant à l'autel, y
renouvelle, selon l'institution divine, cet ineffable sacrifice,
chaque fois que le fidèle participe à la victime immolée, et le fidèle
et le prêtre doivent s'offrir ainsi que Jésus-Christ s'est offert
lui-même: leur sacrifice uni au sien doit être, comme le sien, sans
réserve: car, nous aussi, nous sommes attachés à la Croix, et avec
Jésus-Christ et en Jésus-Christ, nous souffrons pour nous, pour nos
frères, pour les vivants, pour les morts, pour toute la grande famille
humaine; ce qui fait dire à l'apôtre saint Paul ces étonnantes
paroles: _Je me réjouis de mes souffrances à cause de vous; et ce qui
manque à la Passion de Jésus-Christ, je l'accomplis en ma chair, pour
son corps qui est l'Église_[662]; non sans doute que la Passion du
Sauveur ne fût plus que surabondante pour _ôter le péché du
monde_[663], et satisfaire à la justice de Dieu; mais parce que chacun
de nous doit la reproduire en soi, et parce qu'_étant les membres d'un
seul corps, qui est le corps du Christ_[664], tout ce que nous
souffrons, il le souffre avec nous, de sorte que nos souffrances
deviennent comme une partie de sa Passion propre. Ô Jésus! je m'offre
avec vous, je m'offre tout entier; me voilà sur l'autel: frappez,
Seigneur, achevez le sacrifice; détruisez tout ce qui en moi est de
l'homme condamné, ces désirs de la terre, ces affections, ces
volontés, ces sens qui me troublent, ce corps de péché; et les yeux
fixés sur votre Croix, je dirai: _Tout est consommé!_
[660] Matth., XXVII, 47.
[661] Joann., XIV, 30.
[662] Coloss., I, 24.
[663] Joann., I, 29.
[664] I. Cor., XII, 27.