Autant on doit apporter de soin à s'éprouver soi-même, avant de manger
le pain et de boire le calice du Seigneur[614], autant il faut prendre
garde à ne se pas tenir éloigné de la Table sainte par un faux respect
et une crainte excessive. Nous serons toujours, quoi que nous
fassions, infiniment indignes d'une faveur si haute: nul n'est pur,
nul n'est saint devant celui qui est la Sainteté même. Mais quand le
Sauveur nous dit: Venez, il connaît notre misère, et c'est pour la
guérir qu'il nous presse de venir à lui. Allons-y donc, non comme le
Pharisien hypocrite, _en rendant grâces à Dieu dans notre coeur de
n'être pas tel que les autres hommes_[615]: Dieu repousse avec horreur
cet orgueil d'une conscience qui se déguise à elle-même sa plaie
secrète; allons-y, mais comme l'humble Publicain, _les yeux baissés
vers la terre_, frappant notre poitrine, et disant: _Seigneur_, ayez
pitié de moi; _soyez propice à ce pauvre pécheur_[616]! Il est
nécessaire sans doute de se préparer par la pénitence, le
recueillement, la prière, à la communion du corps et du sang de
Jésus-Christ; mais après s'y être disposé sincèrement et de toute son
âme, c'est faire injure au Rédempteur que de refuser ses dons, c'est
se priver volontairement des grâces les plus précieuses, les plus
abondantes, les plus saintes, c'est renoncer à la vie: car, _si l'on
ne mange la chair du Fils de l'homme, et si l'on ne boit son sang, on
n'aura point la vie en soi_[617]. Nous devons aspirer continuellement
à _ce pain descendu du Ciel_[618]; sans cesse, nous devons le
demander, nous devons nous en nourrir sans cesse, pour qu'il détruise
le principe de mort qui est en nous depuis le péché. «_Seigneur,
donnez-nous toujours ce pain_[619]: _ce pain dont vous avez dit_,
qu'il donne la vie éternelle. C'est ce que disent les Juifs; et ils
expriment par là le désir de toute la nature humaine, ou plutôt de
toute la nature intelligente. Elle veut vivre éternellement; elle veut
ne manquer de rien; en un mot, elle veut être heureuse. C'est encore
ce qu'en pensait la Samaritaine, lorsque Jésus lui ayant dit: _Ô
femme! celui qui boit de l'eau que je donne n'a jamais soif_, elle
répond aussitôt: _Seigneur, donnez-moi de cette eau, afin que je n'aie
jamais soif, et que je ne sois pas obligée à venir ici puiser de
l'eau_[620], dans un puits si profond, avec tant de peine. Encore un
coup, la nature humaine veut être heureuse; elle ne veut avoir aucun
besoin; elle ne veut avoir ni faim, ni soif: aucun désir à remplir:
aucun travail: aucune fatigue: et cela, qu'est-ce autre chose, sinon
être heureuse? Voilà ce que veut la nature humaine: voilà son fond.
Elle se trompe dans les moyens: elle a soif des plaisirs des sens:
elle veut exceller: elle a soif des honneurs du monde. Pour parvenir
aux uns et aux autres, elle a soif des richesses: sa soif est
insatiable; elle demande toujours, et ne dit jamais: C'est assez,
toujours plus, et toujours plus. Elle est curieuse: elle a soif de la
vérité; mais elle ne sait où la prendre, ni quelle vérité la peut
satisfaire: elle en ramasse ce qu'elle peut par-ci, par-là; par de
bons, par de mauvais moyens; et comme toute âme curieuse est légère,
elle se laisse tromper par tous ceux qui lui promettent cette vérité
qu'elle cherche. Voulez-vous n'avoir jamais faim, jamais n'avoir soif:
venez au pain qui ne périt point, et au Fils de l'homme qui vous
l'administre: à sa chair, à son sang où est tout ensemble la vérité et
la vie, parce que c'est la chair et le sang, non point du fils de
Joseph, comme disaient les Juifs, mais du Fils de Dieu. _Ô Seigneur,
donnez-moi toujours ce pain!_ Qui n'en serait affamé? qui ne voudrait
être assis à votre table? qui la pourrait jamais quitter[621]?»
[614] I. Cor., XI, 28.
[615] Luc., XVIII, 11.
[616] _Ibid._, 13.
[617] Joann., VI, 54.
[618] _Ibid._, 33.
[619] _Ibid._, 34.
[620] _Ibid._, IV, 10, 15.
[621] Bossuet.