CHAPITRE LVIII.

Qu'il ne faut pas chercher à pénétrer ce qui est au-dessus de nous, ni

sonder les secrets jugements de Dieu.

1. J.-C. Mon fils, gardez-vous de disputer sur des sujets trop hauts, et

sur les jugements cachés de Dieu: pourquoi l'un est abandonné, tandis

qu'un autre reçoit des grâces si abondantes; pourquoi celui-ci n'a que

des afflictions, et celui-là est comblé d'honneurs.

Tout cela est au-dessus de l'esprit de l'homme, et nulle raison ne peut,

quels que soient ses efforts, pénétrer les jugements divins.

Quand donc l'ennemi vous suggère de semblables pensées, ou que les

hommes vous pressent de questions curieuses, répondez par ces paroles du

Prophète: _Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont

droits_[542].

[542] Ps. CXIII, 137.

2. Et encore: _Les jugements du Seigneur sont vrais et se justifient par

eux-mêmes_[543].

Il faut craindre mes jugements, et non les approfondir, parce qu'ils

sont incompréhensibles à l'intelligence humaine.

[543] Ps. XVIII, 9.

Ne disputez pas non plus des mérites des Saints, ne recherchez point si

celui-ci est plus saint que cet autre, ni quel est le plus grand dans le

royaume des cieux.

Ces recherches produisent souvent des différends et des contestations

inutiles; elles nourrissent l'orgueil et la vaine gloire, d'où naissent

des jalousies et des dissensions; celui-ci préférant tel Saint, celui-là

tel autre, et voulant qu'il soit le plus élevé.

L'examen de pareilles questions, loin d'apporter aucun fruit, déplaît

aux Saints. _Car je ne suis point un Dieu de dissension, mais de

paix_[544]; et cette paix consiste plus à s'humilier sincèrement qu'à

s'élever.

[544] I. Cor., XIV, 33.

3. Quelques-uns ont un zèle plus ardent, une affection plus vive pour

quelques Saints que pour d'autres; mais cette affection vient plutôt de

l'homme que de Dieu.

C'est moi qui ai fait tous les Saints, moi qui leur ai donné la grâce,

moi qui leur ai distribué la gloire.

Je sais les mérites de chacun: _Je les ai prévenus de mes plus douces

bénédictions_[545].

[545] Ps. XX, 3.

Je les ai connus et aimés avant tous les siècles: _je les ai choisis du

milieu du monde_[546] et ce ne sont pas eux qui m'ont choisi les

premiers.

[546] Joann., XV, 19

Je les ai appelés par ma grâce, je les ai attirés par ma miséricorde, et

conduits à travers des tentations diverses.

J'ai répandu en eux d'ineffables consolations: je leur ai donné de

persévérer, et j'ai couronné leur patience.

4. Je connais le premier et le dernier, et je les embrasse tous dans mon

amour immense.

C'est moi qu'on doit louer dans tous mes Saints; moi qu'on doit bénir

au-dessus de tout et honorer en chacun de ceux que j'ai ainsi élevés

dans la gloire et prédestinés, sans aucuns mérites précédents de leur

part.

Celui donc qui méprise le plus petit des miens, n'honore pas le plus

grand, parce que j'ai fait le petit et le grand.

Et quiconque rabaisse quelqu'un de mes Saints, me rabaisse moi-même, et

tous ceux qui sont dans le royaume des cieux.

Tous ne sont qu'un par le lien de la charité: ils n'ont tous qu'un même

sentiment, une même volonté, et sont tous unis par le même amour.

5. Et ce qui est plus parfait encore, ils m'aiment plus qu'ils ne

s'aiment, plus que tous leurs mérites.

Ravis au-dessus d'eux-mêmes, au-dessus de leur propre amour, ils se

plongent et se perdent dans le mien, et s'y reposent délicieusement.

Rien ne saurait partager leur coeur, ni le détourner vers un autre

objet; parce que, remplis de la vérité éternelle, ils brûlent d'une

charité qui ne peut s'éteindre.

Que les hommes ensevelis dans la chair et ses convoitises, les hommes

qui ne savent aimer que les joies exclusives, cessent donc de discourir

sur l'état des Saints. Ils retranchent et ils ajoutent, suivant leur

inclination, et non pas selon que l'a réglé la vérité éternelle.

6. En plusieurs, c'est ignorance, et surtout en ceux qui, peu éclairés

de la lumière divine, aiment rarement quelqu'un d'un amour parfait et

purement spirituel.

Une inclination naturelle et une affection tout humaine les attire vers

tel ou tel Saint; et ils transportent dans le ciel les sentiments de la

terre.

Mais il y a une distance infinie entre les pensées des hommes imparfaits

et ce que la lumière d'en haut découvre à ceux qu'elle éclaire.

7. Gardez-vous donc, mon fils, de raisonner curieusement sur ces choses

qui passent votre intelligence: travaillez plutôt avec ardeur à obtenir

une place, fût-ce la dernière, dans le royaume de Dieu.

Et quand quelqu'un saurait qui des Saints est le plus parfait et le plus

grand dans le royaume céleste, que lui servirait cette connaissance,

s'il n'en tirait un nouveau motif de s'humilier devant moi, et de me

louer davantage?

Celui qui pense à la grandeur de ses péchés, à son peu de vertu, qui

considère combien il est éloigné de la perfection des Saints, se rend

plus agréable à Dieu, que celui qui dispute sur le degré plus ou moins

élevé de leur gloire.

Il vaut mieux prier les Saints avec larmes et avec ferveur, et implorer

humblement leurs glorieux suffrages, que de chercher vainement à

pénétrer le secret de leur état dans le ciel.

8. Ils sont heureux, contents: qu'avons-nous besoin d'en savoir plus, et

n'est-ce pas assez pour réprimer tous nos vains discours?

Ils ne se glorifient point de leurs mérites, parce qu'ils ne

s'attribuent rien de bon, mais qu'ils attribuent tout à moi, qui leur ai

tout donné par une charité infinie.

Ils sont remplis d'un si grand amour de la Divinité, d'une joie si

surabondante, que comme il ne manque rien à leur gloire, rien ne peut

manquer à leur félicité.

Plus ils sont élevés dans la gloire, plus ils sont humbles en eux-mêmes:

et leur humilité me les rend plus chers, et les unit plus étroitement à

moi.

C'est pourquoi il est écrit: _Qu'ils déposaient leurs couronnes au pied

du trône de Dieu, qu'ils se prosternaient devant l'Agneau, et qu'ils

adoraient celui qui vit dans les siècles des siècles_[547].

[547] Apoc., IV, 10; V, 14.

9. Plusieurs recherchent _qui est le premier dans le royaume de

Dieu_[548]; lesquels ignorent s'ils seront dignes d'être comptés parmi

les derniers.

[548] Matth., XVIII, 1.

C'est quelque chose de grand, d'être le plus petit dans le ciel, où tous

sont grands: parce que tous seront appelés et seront en effet les

enfants de Dieu.

_Le moindre des élus sera comme le chef d'un peuple nombreux_, tandis

que _le pécheur, après une longue vie, ne trouvera que la mort_[549].

[549] Is., LX, 22; LXV, 20.

Ainsi, quand mes disciples demandèrent qui serait le plus grand dans le

royaume des cieux, ils entendirent cette réponse:

_Si vous ne vous convertissez et ne devenez comme de petits enfants,

vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. Celui donc qui se fera

petit comme cet enfant, sera le plus grand dans le royaume des

cieux_[550].

[550] Matth., XVIII, 4.

Malheur à ceux qui dédaignent de s'abaisser avec les petits, parce que

la porte du ciel est basse, et qu'ils n'y pourront passer.

_Malheur aussi aux riches qui ont ici leur consolation_[551], parce que,

quand les pauvres entreront dans le royaume de Dieu, ils demeureront

dehors poussant des hurlements.

[551] Luc., VI, 24.

Humbles, réjouissez-vous; pauvres, tressaillez d'allégresse, _parce que

le royaume de Dieu est à vous_[552], si cependant vous marchez dans la

vérité.

[552] _Ibid._, 20.

L'imitation de Jésus-Christ Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre · 第 264 / 453 题