La grâce ne peut être oisive, et se fait une joie du travail.
8. La nature recherche les choses curieuses et belles, et repousse avec
horreur ce qui est vil et grossier.
La grâce se complaît dans les choses simples et humbles; elle ne
dédaigne point ce qu'il y a de plus rude, et ne refuse point de se vêtir
de haillons.
9. La nature convoite les biens du temps, elle se réjouit d'un gain
terrestre, s'afflige d'une perte, et s'irrite d'une légère injure.
La grâce n'aspire qu'aux biens éternels, et ne s'attache point à ceux du
temps; elle ne se trouble d'aucune perte, et ne s'offense point des
paroles les plus dures, parce qu'elle a mis son trésor et sa joie dans
le Ciel, où rien ne périt.
10. La nature est avide, et reçoit plus volontiers qu'elle ne donne;
elle aime ce qui lui est propre et particulier.
La grâce est généreuse et ne se réserve rien; elle évite la singularité,
se contente de peu, et croit qu'_il est plus heureux de donner que de
recevoir_[500].
[500] _Ibid._, XX, 35.
11. La nature se porte vers les créatures, la chair, les vanités; elle
est bien aise de se produire.
La grâce élève à Dieu, excite à la vertu, renonce aux créatures, fuit le
monde, hait les désirs de la chair, ne se répand point au dehors, et
rougit de paraître devant les hommes.
12. La nature se réjouit d'avoir quelque consolation extérieure qui
flatte le penchant des sens.
La grâce ne cherche de consolation qu'en Dieu seul; et s'élevant
au-dessus des choses visibles, elle met toutes ses délices dans le
souverain bien.
13. La nature agit en tout pour le gain et pour son avantage propre;
elle ne sait rien faire gratuitement; mais, en obligeant, elle espère
obtenir quelque chose d'égal ou de meilleur, des faveurs ou des
louanges; et elle veut qu'on tienne pour beaucoup tout ce qu'elle fait
et tout ce qu'elle donne.
La grâce ne veut rien de temporel; elle ne demande d'autre récompense
que Dieu seul, et ne désire des choses du temps, même les plus
nécessaires, que ce qui peut lui servir pour acquérir les biens
éternels.
14. La nature se complaît dans le grand nombre des amis et des parents;
elle se glorifie d'un rang élevé, d'une naissance illustre; elle sourit
aux puissants, flatte les riches, et applaudit à ceux qui lui
ressemblent.
La grâce aime ses ennemis même, et ne s'enorgueillit point du nombre de
ses amis; elle ne compte pour rien la noblesse et les ancêtres, à moins
qu'ils ne se soient distingués par la vertu; elle favorise plutôt le
pauvre que le riche, compatit plus à l'innocent qu'au puissant,
recherche l'homme vrai, fuit le menteur, et ne cesse d'exhorter les bons
_à s'efforcer de devenir meilleurs_[501], afin de se rendre semblables
au Fils de Dieu par leurs vertus.
[501] I. Cor., XII, 31.
15. La nature est prompte à se plaindre de ce qui lui manque et de ce
qui la blesse.
La grâce supporte avec constance la pauvreté.
16. La nature rapporte tout à elle-même, combat, discute pour ses
intérêts.
La grâce ramène tout à Dieu, de qui tout émane originairement; elle ne
s'attribue aucun bien, ne présume point d'elle-même avec arrogance, ne
conteste point, ne préfère point son opinion à celle des autres; mais
elle soumet toutes ses pensées et tous ses sentiments à l'éternelle
sagesse et au jugement de Dieu.
17. La nature est curieuse de secrets et de nouvelles; elle veut se
montrer et voir, et examiner par elle-même; elle désire d'être connue,
et de s'attirer la louange et l'admiration.
La grâce ne s'occupe point de nouvelles, ni de ce qui nourrit la
curiosité; car tout cela n'est que la renaissance d'une vieille
corruption, puisqu'il n'y a rien de nouveau ni de stable sur la terre.
Elle enseigne à réprimer les sens, à fuir la vaine complaisance et
l'ostentation, à cacher humblement ce qui mérite l'éloge et l'estime, et
à ne chercher en ce qu'on sait, et en toute chose, que ce qui peut être
utile, en l'honneur et la gloire de Dieu.
Elle ne veut point qu'on loue ni elle, ni ses oeuvres; mais elle désire
que Dieu soit béni dans les dons qu'il répand par pur amour.
18. Cette grâce est une lumière surnaturelle, un don spécial de Dieu;
c'est proprement le sceau des élus, et le gage du salut éternel. De la
terre où son coeur gisait, elle élève l'homme jusqu'à l'amour des biens
célestes, et le rend spirituel, de charnel qu'il était.
Plus donc la nature est affaiblie et vaincue, plus la grâce se répand
avec abondance; et chaque jour, par de nouvelles effusions, elle
rétablit, au dedans de l'homme, l'image de Dieu.