Qu'il faut oublier toutes les créatures pour trouver le Créateur.
1. LE F. Seigneur, j'ai besoin d'une grâce plus grande, s'il me faut
parvenir à cet état où nulle créature ne sera un lien pour moi.
Car, tant que quelque chose m'arrête, je ne puis voler librement vers
vous,
Il aspirait à cette liberté, celui qui disait: _Qui me donnera des ailes
comme à la colombe? et je volerai, et je me reposerai_[343].
[343] Ps. LIV, 7.
Quel repos plus profond que le repos de l'homme qui n'a que vous en vue?
et quoi de plus libre que celui qui ne désire rien sur la terre?
Il faut donc s'élever au-dessus de toutes les créatures, se détacher
parfaitement de soi-même, sortir de son esprit, monter plus haut, et là,
reconnaître que c'est vous qui avez tout fait, et que rien n'est
semblable à vous.
Tandis qu'on tient encore à quelque créature, on ne saurait s'occuper
librement des choses de Dieu.
Et c'est pourquoi l'on trouve peu de contemplatifs, parce que peu savent
se séparer entièrement des créatures et des choses périssables.
2. Il faut pour cela une grâce puissante qui soulève l'âme et la ravisse
au-dessus d'elle-même.
Et tant que l'homme n'est pas élevé ainsi en esprit, détaché de toute
créature, et parfaitement uni à Dieu, tout ce qu'il sait et tout ce
qu'il a, est de bien peu de prix.
Il sera longtemps faible et incliné vers la terre, celui qui estime
quelque chose hors de l'unique, de l'immense, de l'éternel bien.
Tout ce qui n'est pas Dieu n'est rien, et ne doit être compté pour rien.
Il y a une grande différence entre la sagesse d'un homme que la piété
éclaire, et la science qu'un docteur acquiert par l'étude.
La science qui vient d'en haut et que Dieu lui-même répand dans l'âme,
est bien supérieure à celle où l'homme parvient laborieusement par les
efforts de son esprit.
3. Plusieurs désirent s'élever à la contemplation; mais ce qu'il faut
pour cela, ils ne le veulent point faire.
Le grand obstacle est qu'on s'arrête à ce qu'il y a d'extérieur et de
sensible, et que l'on s'occupe peu de se mortifier véritablement.
Je ne sais ce que c'est, ni quel esprit nous conduit, ni ce que nous
prétendons, nous qu'on regarde comme des hommes tout spirituels, de
poursuivre avec tant de travail et de souci des choses viles et
passagères, lorsque si rarement nous nous recueillons pour penser, sans
aucune distraction, à notre état intérieur.
4. Hélas! à peine sommes-nous rentrés en nous-mêmes, que nous nous
hâtons d'en sortir, sans jamais sérieusement examiner nos oeuvres.
Nous ne considérons point jusqu'où descendent nos affections, et nous ne
gémissons point de ce que tout en nous est impur.
_Toute chair avait corrompu sa voie_[344]; et c'est pourquoi le déluge
suivit.
[344] Gen., VI, 12.
Quand donc nos affections intérieures sont corrompues, elles corrompent
nécessairement nos actions, et dévoilent ainsi toute la faiblesse de
notre âme.
Les fruits d'une bonne vie ne croissent que dans un coeur pur.
5. On demande d'un homme, qu'a-t-il fait? Mais s'il l'a fait par vertu,
c'est à quoi l'on regarde bien moins.
On veut savoir s'il a du courage, des richesses, de la beauté, de la
science, s'il écrit ou s'il chante bien, s'il est habile dans sa
profession; mais on ne s'informe guère s'il est humble, doux, patient,
pieux, intérieur;
La nature ne considère que le dehors de l'homme; la grâce pénètre au
dedans.
Celle-là se trompe souvent; celle-ci espère en Dieu pour n'être pas
trompée.