En voyant combien les hommes sont enfoncés dans la vie présente,
l'importance qu'ils attachent à tout ce qui s'y rapporte, le désir qui
les consume d'amasser des biens et de s'en assurer la perpétuelle
jouissance, croirait-on jamais qu'ils soient persuadés que cette vie
doive finir, et finir si tôt? Dans leurs longues prévoyances, ils
n'oublient rien que l'éternité: elle seule ne les touche en aucune
manière, ou les touche si faiblement qu'à peine y songent-ils de loin
en loin et avec ennui, dans les courts intervalles des plaisirs ou des
affaires. Profonde pitié! et que l'exemple qu'ils ont reçu du Sauveur
est différent! _Il a passé sur la terre comme un homme errant, comme
un voyageur qui se détourne pour reposer un peu_[308]. Voilà notre
modèle. L'homme qui se met en voyage n'emporte que ce qui lui est
nécessaire pour la route; ainsi, dans notre voyage vers le ciel, nous
devons n'user des choses ici-bas que pour la simple nécessité, et ne
voir dans ce qui est au-delà qu'un fardeau souvent dangereux, et au
moins toujours inutile. Que faut-il à celui qui passe? _Le voyageur
altéré approche ses lèvres de la fontaine, et étanche sa soif de l'eau
la plus proche; il s'assied contre le premier arbre_[309] qu'il
rencontre sur le bord du chemin; et puis ayant repris ses forces, il
recommence à marcher. Une seule pensée l'occupe, celle d'achever
promptement sa course. Ira-t-il attacher son âme aux objets divers qui
frappent ses regards à mesure qu'il avance, et se tourmenter de mille
soins pour se former un établissement stable dans le pays qu'il
traverse, et qu'il ne reverra jamais? Or nous sommes tous ce voyageur.
Que m'importe la terre, ô mon Dieu! Que m'importe ce lieu étranger
d'où je sortirai dans un moment! Je vais à la maison de mon Père: le
reste ne m'est rien. Le travail, la fatigue, qu'est-ce que cela,
pourvu que j'arrive au terme où aspirent tous mes voeux? _Mon âme a
défailli de désir, mon coeur et ma chair ont tressailli de joie dans
l'attente du Dieu vivant. Vos autels, Dieu des vertus, mon Roi et mon
Dieu! vos autels!... Heureux ceux qui habitent dans la maison du
Seigneur[310]!_
[308] Jerem., XIV, 15.
[309] Ecclesiast., XXVI, 15.
[310] Ps. LXXXIII, 2, 5.