La vie de l'homme sur la terre est pleine de douleur, de misère, de
souffrances; qui ne le sait? Nous sommes visiblement punis, et comme
la justice qui nous châtie est toute-puissante, nul moyen d'échapper
au châtiment. Or, en cet état, la sagesse humaine n'a vu que le choix
entre deux partis: ou de se raidir contre la nature et de nier le
supplice, ou d'y chercher une distraction dans la volupté. Elle a
demandé le bonheur à l'orgueil et aux sens, et, trompée dans ses
espérances, elle s'est voilée la tête, en disant: Il n'y a point de
remède. Le monde en était là, quand tout à coup une voix s'élève:
_Heureux ceux qui pleurent_[259]! Les peuples écoutent et s'étonnent;
quelque chose de nouveau se remue en eux; ils comprennent, ils goûtent
la joie des larmes, et du haut de la croix où _l'homme de
douleurs_[260] est attaché, un fleuve inépuisable de consolations
inconnues coule sur le genre humain. La vie a perdu sa tristesse,
depuis que, baigné d'une sueur de sang, et dans les transes de
l'agonie, Jésus s'est écrié: _Mon âme est triste jusqu'à sa
mort_[261]. Elle n'a plus assez de souffrances pour le repentir qui
les cherche, pour l'amour qui les désire et qui s'y complaît.
Qu'est-ce donc que cette merveille? Ô Fils du Dieu vivant, c'est que
votre lumière a éclairé le monde, et que votre grâce l'a touché; c'est
que l'homme, sorti de sa voie, l'a retrouvée en vous _qui êtes la
voie, la vérité et la vie_[262]; c'est qu'il a conçu qu'après le
péché, le seul bien qui reste est l'expiation, et il a dit en
regardant la croix: _Ou souffrir, ou mourir!_ Victime sainte, _Agneau
de Dieu qui ôtez le péché du monde_[263], donnez-moi de souffrir avec
vous, et de mourir en unissant mes dernières souffrances à celles qui
nous ont rouvert le ciel que le péché nous avait fermé!
[259] Matth., V. 5.
[260] Is., LIII, 3.
[261] Marc., XIV, 34.
[262] Joann., XIV, 6.
[263] _Ibid._, I, 29.