Qu'il faut cacher humblement les grâces que Dieu nous fait.
1. J.-C. Mon fils, lorsque la grâce vous inspire des mouvements de
piété, il est meilleur pour vous et plus sûr de tenir cette grâce
cachée, de ne vous en point élever, d'en parler peu, et de ne pas vous
exagérer sa grandeur; mais plutôt de vous mépriser vous-même, et de
craindre une faveur dont vous étiez indigne.
Il ne faut pas s'attacher trop à un sentiment qui bientôt peut se
changer en on sentiment contraire.
Quand la grâce vous est donnée, songez combien vous êtes pauvre et
misérable sans la grâce.
Le progrès de la vie spirituelle ne consiste pas seulement à jouir des
consolations de la grâce, mais à en supporter la privation, avec
humilité, avec abnégation, avec patience; de sorte qu'alors on ne se
relâche point dans l'exercice de la prière, et qu'on n'abandonne aucune
de ses pratiques accoutumées.
Faites au contraire tout ce qui est en vous le mieux que vous pourrez,
selon vos lumières; et ne vous négligez pas entièrement vous-même, à
cause de la sécheresse et de l'angoisse que vous sentez en votre âme.
2. Car il y en a beaucoup qui, au temps de l'épreuve, tombent aussitôt
dans l'impatience ou le découragement.
Cependant _la voie de l'homme n'est pas toujours en son pouvoir_[199].
C'est à Dieu de consoler, et de donner quand il veut, autant qu'il veut,
et à qui il veut, comme il lui plaît, et non davantage.
[199] Jer., X, 23.
Des indiscrets se sont perdus par la grâce même de la dévotion, parce
qu'ils ont voulu faire plus qu'ils ne pouvaient, ne mesurant point leur
faiblesse, mais suivant plutôt l'impétuosité de leur coeur que le
jugement de la raison.
Et parce qu'ils ont aspiré, dans leur présomption, à un état plus élevé
que celui où Dieu les voulait, ils ont promptement perdu la grâce.
Ils avaient placé leur demeure dans le Ciel, et tout à coup on les a vus
pauvres et délaissés dans leur misère, afin que par l'humiliation et le
dénûment ils apprissent à ne plus tenter de s'élever sur leurs propres
ailes, mais à se réfugier sous les miennes.
Ceux qui sont encore nouveaux et sans expérience dans les voies de Dieu
peuvent aisément s'égarer et se briser sur les écueils, s'ils ne se
laissent conduire par des personnes prudentes.
3. Que s'ils veulent suivre leur sentiment plutôt que de croire à
l'expérience des autres, le résultat leur en sera funeste, si toutefois
ils s'obstinent dans leur propre sens.
Rarement ceux qui sont sages à leurs yeux se laissent humblement
conduire par les autres.
Il vaut mieux être humble avec un esprit et des lumières bornées, que de
posséder des trésors de science, et de se complaire en soi-même.
Il vaut mieux pour vous avoir peu, que beaucoup dont vous pourriez vous
enorgueillir.
Celui-là manque de prudence, qui se livre tout entier à la joie,
oubliant son indigence passée, et cette chaste crainte du Seigneur, qui
appréhende de perdre la grâce reçue.
C'est aussi manquer de vertu que de se laisser aller à un découragement
excessif, au temps de l'adversité et de l'épreuve, et d'avoir des
pensées et des sentiments indignes de la confiance qu'on me doit.
4. Celui qui, durant la paix, a trop de sécurité, se trouve souvent,
pendant la guerre, le plus timide et le plus lâche.
Si, ne présumant jamais de vous-même, vous saviez demeurer toujours
humble, modérer et régler les mouvements de votre esprit, vous ne
tomberiez pas si vite dans le péril et dans le péché.
C'est une pratique sage que de penser, durant la ferveur, à ce qu'on
sera dans la privation de la lumière.
Et quand vous en êtes en effet privé, songez qu'elle peut revenir, et
que je ne vous l'ai retirée pour un temps qu'en vue de ma gloire, et
pour exciter votre vigilance.
Souvent une telle épreuve vous est plus utile, que si tout vous
succédait constamment selon vos désirs.
Car, pour juger du mérite, on ne doit pas regarder si quelqu'un a
beaucoup de visions ou de consolations, ou s'il est habile dans
l'Écriture sainte, on s'il occupe un rang élevé;
Mais s'il est affermi dans la véritable humilité, et rempli de la
charité divine; s'il cherche en tout et toujours uniquement la gloire de
Dieu; s'il est bien convaincu de son néant; s'il a pour lui-même un
mépris sincère, et s'il se réjouit plus d'être méprisé des autres et
humilié par eux, que d'en être honoré.