Rien de plus rare qu'un désir sincère du salut; et c'est ce qui doit
nous faire trembler, car notre sort à chacun sera ce que nous l'aurons
fait: Dieu nous aide, il vient par sa grâce au secours du libre
arbitre, mais il ne le contraint pas. Or que voyons-nous? Quel
spectacle nous offre le monde? Nous ne parlons point ici de l'impie
résolu à se perdre, et déjà marqué du sceau de la réprobation: nous
parlons de ceux qui se disent, qui se croient les disciples de
Jésus-Christ. Dans la spéculation, ces chrétiens veulent se sauver;
mais ils veulent en même temps, ils veulent surtout posséder les biens
et goûter les jouissances de la terre. Ils donneront à Dieu, en
passant, quelques prières obligées; ils s'informeront de sa loi pour
connaître ce qu'elle commande strictement: puis, tranquilles de ce
côté, ils se jetteront à la poursuite des honneurs, des richesses, des
plaisirs qu'ils nomment légitimes, ou ils s'endormiront dans une vie
de mollesse permise à leurs yeux, parce qu'elle ne viole en apparence
aucun précepte formel. Mais dans tout cela, où est la foi qui doit
régler toutes nos actions sur la vue de l'éternité? Où est l'amour
perpétuellement occupé de son objet, l'amour avide de sacrifices? Où
est la pénitence? Où est la Croix? Ô Dieu! et c'est là désirer le
salut! N'est-il donc pas écrit que _celui qui cherche son âme la
perdra_[176]? Que chacun se juge sur cette parole avant le jour
terrible où le Seigneur lui-même le jugera.
[176] Luc., XVII, 33.