Montpellier, 6-9 1924.
Monsieur,
Je suis avec intérêt le Reportage que vous avez amorcé sur la Colonie
d’Eysses.
J’ai habité sept ans l’établissement. Nos fenêtres donnaient sur le
quartier des punis. Je vois encore les cours triangulaires rayonnantes
autour d’un petit édifice d’où le gardien surveillait les évolutions des
pupilles deux fois par jour, à l’heure de la promenade, j’entends encore
les chants des colons en cellule, le bruit des menottes ou des fers d’un
récalcitrant acharné à frapper des poings la muraille pour se délivrer
et aussi leurs cris quand le gardien irrité venait de les passer à
tabac.
Il existe dans l’éducation dite pénitentiaire trois graves erreurs:
1º Pas de distinction entre ceux qu’on peut et doit sauver et les
criminels invétérés.
2º L’insuffisance intellectuelle et morale du personnel de surveillance
et administratif.
3º La puérilité et l’insuffisance de l’éducation donnée.
Le personnel est lamentable. Avant la guerre, ils avaient 1.100 francs
et finissaient à 1.600 francs. Dans n’importe quel métier, ils auraient
gagné leur vie moins péniblement et en s’exposant à moins de dangers.
Ils sont souvent ignorants et j’en ai connu d’illettrés. Les colons non
seulement les détestent mais aussi _les méprisent_. Ils les trouvent
souvent trop semblables à eux-mêmes, grossiers et ignorants. Le nombre
des candidatures est formidable, gardiens, agents de police et
gendarmes--les candidats ne chôment pas. Informez-vous au Ministère, il
y a parmi eux souvent des ivrognes. Les colons se gaussent de ces
pauvres diables si près d’eux par les mœurs, si primitifs. Ils n’ont
aucune autorité morale et parfois ils ont recours à la supériorité que
leur donnent leurs muscles. Je ne dirai pas qu’ils ont toujours tort.
Grave défaut: Ils tutoient les colons--les administrateurs aussi--et ils
perdent ainsi beaucoup de leur autorité. Un colon est un homme, taré
parfois, mais un homme. Ils n’ont aucune action morale. Ils restent des
heures entières figés à leur poste sans plus. Le contremaître, lui, fait
œuvre utile, apprend quelque chose au pupille, s’élève au-dessus de son
milieu, peut agir sur lui. Le simple surveillant est bien resté le
légendaire garde-chiourme.
Le personnel administratif, celui-là ne vaut pas mieux. La majorité: de
vieux sous-officiers, de vieux adjudants retraités. On leur fait un pont
d’or. Outre leur retraite, ils ont un traitement de 6 à 7.000 francs,
ils sont souvent logés. Ils passent un vague examen au corps. Ils font
de bons commis. Ils finissent par faire des états, par comprendre le
mécanisme d’une comptabilité pas très claire. De plus, ils font deux
fois par jour--pendant une heure--la classe aux pupilles comme on la
fait à l’école primaire. Ils s’en tirent comme ils peuvent. Leur
culture, leur expérience de la vie, vous la devinez, c’est celle de la
caserne. Ils sont incapables de parler à ces jeunes gens. Ils les
traitent comme des gamins, alors qu’ils ont affaire à des hommes plus
avertis qu’eux. Ils leur font la classe comme à l’école élémentaire. Les
pupilles s’amusent de leur inexpérience pédagogique et considèrent la
classe comme une séance de cinéma!
Le Directeur? personnage falot, a passé sa vie à aligner des chiffres ou
à pondre des rapports. Quelques instituteurs de l’enseignement
public--qui ont oublié beaucoup et peu appris. Quelques-uns ont fait du
droit--très rares ceux-là. Je connais _deux_ directeurs intelligents, un
très distingué, ayant fait de bonnes études, M. Bartlès, un autre,
instituteur, licencié en droit, très fier de son autorité, M. Robert!
J’en ai connu un, ancien commis-voyageur en boutons de bottines, un
autre ancien gardien, puis gardien arrivé je ne sais pas par quelles
influences politiques, à l’échelon suprême. Ce sont de petits despotes,
trop bien matériellement, ayant jardin, employant la main-d’œuvre des
colons, même pour leurs services domestiques, ce qui est une économie.
J’en connais un qui utilise la voiture de la colonie pour ses besoins
personnels.
Bref, rares les gens de valeur, ayant une instruction solide et entrés
dans l’administration par voie de concours.
J’en connais un, M. Renaud, de Montpellier, bon latiniste par-dessus le
marché! mais cela se voit rarement...
Ce sont en général des administrateurs figés dans la routine, mais non
éducateurs. Pour en imposer aux détenus, pour leur parler, éveiller en
eux la lueur de la conscience, former l’intelligence--leur faire
entrevoir une vie de dignité et de labeur--il faudrait des hommes bien
différents, ayant reçu une forte culture générale et... juridique. Par
un paradoxe inconcevable depuis 1910 l’administration pénitentiaire est
rattachée au ministère de la Justice et jamais le procureur de la
République ou les Présidents de tribunaux ne s’occupent de la façon dont
la peine est appliquée et des résultats obtenus. Aucun lien entre le
juge qui enferme et le pénitentiaire qui éduque ou devrait relever
l’individu.
Autre tare: le gaspillage et le vol sévissent. Les administrateurs
profitent du bon marché de la main-d’œuvre pénitentiaire. Meubles,
souliers, vêtements même sortent des ateliers destinés à d’autres fins.
Encore si ce n’était que disposer d’une main-d’œuvre à bon marché! Mais
il y a des vols. Le magasin aux vivres ravitaille trop souvent la table
de l’Économe! Faites une expérience. Visitez à l’improviste un logement
d’un vieux pénitentiaire, c’est bien extraordinaire si vous ne trouvez
des chaises, des lits, des couvertures d’un type peu «pékin».
Comment se fait-il, me direz-vous, que ces abus ne soient pas réprimés?
Il y a parfois des inspections, mais les inspecteurs des administratifs
sont interchangeables. Ils passent de l’assistance aux services
pénitentiaires sans avoir jamais le temps de se mettre au courant.
Certains sont des fils à papa,--docteurs en droit--peut-être, mais
ignorants de tout. Ils voient ce qu’on veut bien leur faire voir.
Souvent ils ne savent pas faire la caisse du comptable--_a fortiori_ ils
ne peuvent débrouiller la comptabilité de l’économat. Dans une colonie
industrielle comme Aniane--outre la comptabilité d’entrées de matières
premières (bois, fer, drap, etc.) et de sorties (produits fabriqués dans
les ateliers, outils, vêtements, souliers) il existe une comptabilité de
transformation, de justification de l’emploi des matières premières.
C’est là que l’abus, le gaspillage et parfois la fraude se glissent.
C’est le fameux chapitre 21. Il entre 10 kilos de cuir. Il sort 3 kilos
de soulier. Les 7 kilos sont mis au chapitre des déchets. Certainement
il est fatal que dans une colonie qui est une sorte d’école
professionnelle, d’apprentissage, il y ait de gros déchets, mais ils
couvrent bien des fabrications clandestines. L’inspecteur des finances
pourrait débrouiller ce maquis, mais il faut un fait grave, une
dénonciation pour qu’une inspection des finances se produise. Et j’en
connais une qui se termina par la révocation de l’économe. Mais ce
monsieur qui avait péché par négligence--(je le crois encore) et qui ne
surveillait pas assez le gardien du wagon à vivres--avait de puissants
appuis. Sa révocation signée fut rapportée et il est directeur d’une
grande maison centrale!
Rappelez-vous le scandale de Mme G..., femme de directeur, qui
accordait, quoique mère de 8 ou 10 enfants, ses faveurs à un colon, aux
Douaires, près Jaillère (Eure). Le dit pupille volait au magasin à
vivres des sacs de grains ou de pommes de terre, les jetait par-dessus
le mur de la colonie et de l’autre côté de la clôture, un négociant en
grains de Gaillon les chargeait. Mme G... recevait quelques beaux
billets en échange de ces avances. Elle fut condamnée par le tribunal de
Louviers à 7 ans de prison. Son mari n’en fut pas moins nommé directeur
d’un nouvel établissement fondé à Saint-A... et de là à Eysses où il
mourut.
J’arrive au 3e point. Et là vous avez assez bien vu. Qu’apprend-on aux
détenus? tous les métiers et aucun qui leur permette de vivre. A Eysses
on ne fabrique pas que des émouchettes. Les émouchettes 1 et 2 (je
connais le jargon) sont les ateliers des punis, mais vous avez toutes
sortes d’ateliers et la ferme.
A Aniane, la colonie a un vignoble (on est au pays du vin), elle a aussi
une très intéressante situation industrielle.
La colonie produit elle-même sa lumière et sa force. Sa dynamo est
actionnée par un moteur à explosion mû au gaz pauvre. Il y a un atelier
de charron, de serruriers, de chaudronnerie, des tailleurs, des
cordonniers, des menuisiers. On fabrique des tombereaux, des outils
agricoles, des gamelles, des vêtements (vareuses, costumes civils pour
libérés et placés), des brodequins--pendant la guerre des brodequins
pour l’armée noire. Naturellement il y a des mécomptes. Les colons sont
des apprentis peu soucieux d’apprendre, trop enclins à louper l’outil
qu’ils forgent, à fausser le balancier de l’emboutisseur, à fabriquer
clandestinement des briquets ou des coups de poing américains. Enfin les
pupilles n’ont pas une tâche fixe.
Jetés dans la vie, aucun patron ne les gardera. A vrai dire ils ne sont
pas intéressés au travail, on leur donne... des bons points, le tableau
d’honneur et cela leur vaut un plat de frites, un quart de vin
supplémentaire ou un pécule ridicule. Il faut les payer raisonnablement
comme on le fait des apprentis dégrossis, en tenant compte des frais de
leur entretien.
D’autre part on ne se soucie pas de leur apprendre complètement un
métier. Si au bout de quelques mois, ils se conduisent bien, on les
place. C’est une économie pour l’État, mais une économie trompeuse, car
elle se retourne contre la société. C’est une faute et une mauvaise
action. Une faute parce qu’on fait du pupille un déclassé. Il commençait
à manier proprement la varlope ou le tranchet et on le place
indifféremment chez un propriétaire-viticulteur ou dans une boulangerie.
Une mauvaise action car c’est une véritable main-d’œuvre _servile_ qu’on
fournit aux civils et une concurrence déloyale à la main-d’œuvre libre.
Voici venir les vendanges. La colonie d’Aniane se vide d’une partie de
ses sujets les plus dociles. Ils couchent le soir à la colonie. Le
propriétaire les nourrit mais ne leur donne pas un salaire raisonnable.
S’ils sont placés d’une façon définitive, il en est de même. Ils
travaillent pour un salaire insuffisant qui va à leur pécule. La colonie
trop souvent les chausse et les habille. Abus déplorable--car le contrat
de louage porte que leur entretien est entièrement à la charge de
l’employeur. D’autre part on perd tout contact avec eux, le résultat
c’est qu’après quelques semaines ou quelques mois de conduite
satisfaisante chez l’employeur, ils s’évadent emportant des vêtements et
souvent volant le propriétaire. Les placés facilitent les évasions de
leurs camarades.
Autre défaut de l’éducation pénitentiaire. Une fois leurs vingt ans
révolus, ils passent au service ou bien s’ils sont libérés par mesure de
faveur, ils sont renvoyés chez eux. On leur met un vêtement neuf sur le
dos, un maigre pécule dans la poche, leur billet jusqu’à Marseille,
Paris, etc... et à la grâce de Dieu ou du diable!
QUELQUES SEMAINES APRÈS ILS SE FONT ARRÊTER. On ne se soucie pas de les
placer et surtout de les suivre, de les encourager--_une fois la porte
de la colonie franchie, on ne s’occupe d’eux que dans la maison centrale
où ils viennent plus tard se faire héberger_.
Il serait frappant d’établir une statistique des «centraux» et des
«bagnards» ayant fait leur éducation à Aniane, Eysses, etc... et surtout
d’indiquer en regard de leur provenance sur deux colonnes la date de
sortie de la colonie et d’entrée à la maison centrale. Ce serait
édifiant!
Les placer? oui! il existe bien des patronages. C’est la plus grande
fumisterie qui existe. Ce sont des officines dont les dirigeants se font
décorer pour des services inexistants. Quelle confiance pouvez-vous
inspirer à un industriel en lui recommandant chaleureusement un
ex-pupille d’Eysses ou d’Aniane. C’est déjà la suspicion jetée sur le
malheureux, même s’il s’est amendé!
Faute plus grave. Vous renvoyez un jeune homme cloîtré dans Paris,
désireux de profiter de sa liberté, dans le milieu même où il s’est fait
pincer. Il y retrouvera la même atmosphère de misère et de vice, les
mêmes tentations et les mêmes amitiés dangereuses. Il n’a pas un métier
en mains ou celui qu’il a appris, il le possède mal. Il n’a pas une
avance suffisante pour attendre un emploi. Résultat: il redevient le
souteneur de jadis et il est de nouveau perdu.
Que faudrait-il?
Sélectionner dès l’arrivée, petits bougres malheureux et non coupables,
dégénérés, et criminels ou apaches déjà éprouvés, les isoler et pour
chacun un régime spécial.
Relever le niveau intellectuel et moral des gardiens, faire leur
éducation, leur montrer leur rôle d’éducateurs, les associer à l’œuvre
commune. Ils ne sont pas tous des brutes. Il y a des pères de famille,
de braves gens «dans le civil» parmi eux qui élèvent leurs enfants. Ils
comprendraient.
Exiger du personnel administratif une forte culture générale et
juridique. Exiger la licence en droit, et un certificat d’études pénales
et ne recruter qu’au concours. Éliminer tous les vieux sous-officiers.
Établir la liaison avec le Procureur général et de la République et les
Présidents des tribunaux.
Donner aux pupilles à côté de l’éducation physique, non pas une
instruction élémentaire seulement mais un enseignement postscolaire bien
compris--les intéresser par des conférences avec projections aux
découvertes scientifiques, aux grands faits de l’histoire générale, les
initier à _l’Art_--enfin en leur parlant comme à des hommes élever leur
esprit et leur cœur.
Nantes, 13 octobre.
Monsieur Roubaud,
Permettez à celui qui vous parle de conserver l’anonymat restreint et
pour cause.--Je suis le Nº matricule 2206 de la colonie de Belle-Ile,
j’ai passé 5 ans--j’ai souffert... Nous étions six chez nous, un jour
pour manger j’ai volé, j’avais 14 ans, j’ai été pris, condamné jusqu’à
ma majorité. Je me suis engagé, la guerre est venue. Blessé trois fois.
Les galons de capitaine. La croix de la Légion d’honneur. Actuellement
j’occupe la place de Directeur Commercial dans une des plus importantes
industries de Nantes. Voilà ce qui m’oblige à vous taire mon nom. Mais
par mon passé, je suis à même de pouvoir parler sur ces «Bagnes
d’Enfants».
Tout de suite, aucune réforme d’aucun enfant n’est possible avec le
système actuel pénitentiaire. Pourquoi?... parce qu’il n’y a personne
pour garder ces enfants... personne pour leur dire ce qui est bien, ce
qui est mal... Personne pour leur parler de l’avenir... Personne pour
les préparer à la vie d’hommes sains et honnêtes...
Et croyez-moi... que d’enfants, en leur caractère rebelle, se
laisseraient doucement gagner s’ils avaient la perspective d’être le
jour de leur sortie, heureux dans le travail...
Mais non! Pendant leur séjour là-bas des «gardiens» (oh! sinistre nom...
pour des enfants), des gardiens... sans intelligence, des brutes, il
faut le dire, leur rappellent sans cesse par leurs propos, leurs actes
que quoiqu’ils fassent ces enfants seront toujours des parias, des
maudits. Et voilà ce qui aigrit l’enfant, voilà ce qui tue les bons
sentiments: la mentalité actuelle du gardien.
Croyez-moi, Monsieur, tout est là: la réforme morale du gardien.
Qu’on place dans ces endroits, des éducateurs, des hommes de cœur qui
savent gagner ces enfants. Combien seraient au bout de peu de temps
sauvés pour toujours.
Il y a bien des instituteurs, mais accablés dans la journée par leurs
travaux... Que voulez-vous qu’ils fassent le soir en une heure ou deux!
Ce qu’il faut pour des enfants, c’est un guide sûr et résolu à les
sauver, c’est un apôtre. Quel beau travail serait le sien.
Vous avez été à Belle-Ile, Monsieur, et personne ne vous a parlé du père
Guérin... Oh! je vous en prie, parlez-en dans un de vos articles!
Qu’était le père Guérin: le chef de musique de la Colonie. Jamais
personne ne l’a appelé sous d’autres noms que Père Guérin.
C’était lui aussi un «gardien», mais il avait un cœur, il avait la
bonté, il avait l’intelligence. Pour nous il était devenu _le père_.
Son œuvre méconnue fut immense. Que d’enfants, en sa longue carrière de
25 années et plus, lui passèrent entre les mains!
A tous, sans exception, il sut par sa bonté, par son caractère,
insuffler le désir d’être un jour un homme. Sa bonté avait le don
d’éveiller en nos cœurs d’enfants les plus doux espoirs:
--Un musicien, nous disait-il, trouve sa place à tous les échelons de la
vie.
Quel courage, quelle ardeur, quelles espérances et combien les résultats
de sa façon de faire furent profitables à la société! Que d’enfants lui
doivent aujourd’hui leur situation. Quelle statistique éloquente que
celle de ces centaines d’enfants éduqués par lui et qui aujourd’hui,
pères de famille, occupent un rang normal dans la société. Des milliers
d’autres qui ont subi le joug du _gardien_ végètent misérablement ou
peuplent les prisons et les vrais bagnes!
Le père Guérin fut un apôtre. Personnellement, si je suis arrivé à me
créer une place dans l’armée et dans la vie, c’est au père Guérin que je
le dois.
Il faut parler de lui, Monsieur, il le mérite, il faut le donner en
exemple.
Croyez-moi, Monsieur, voilà la seule façon de donner à la société non
plus des aigris, des incapables, des révoltés, mais des hommes: Chasser
même les «Gardiens» et les remplacer par des éducateurs.
Puisse votre parole être entendue. Puisse la grande voix du _Quotidien_
faire arriver ce résultat.
Faites tel usage que vous trouverez utile de ma lettre y compris de mon
Nº 2206 qui suffira je pense.