Lorsque le _Quotidien_ me confia une enquête sur les colonies
correctionnelles et les écoles de préservation, l’aimable directeur de
l’administration pénitentiaire M. Eugène Leroux parut fort satisfait.
--Vous allez, me dit-il, détruire enfin cette légende des bagnes
d’enfants qui a trop alimenté la littérature feuilletonnesque. Les
établissements que vous visiterez n’ont rien de commun avec les prisons.
Ce sont des écoles professionnelles.
J’ai donc choisi trois colonies-types pour y voir former, à Aniane des
ouvriers d’industrie, à Belle-Ile des agriculteurs et des marins, à
Doullens des ménagères ou des couturières.
Je devais visiter en outre les deux maisons de répression sur lesquelles
toutes les autres déversent leur rebut: Eysses pour les garçons,
Clermont pour les filles.
Les directeurs de ces établissements se sont mis à ma disposition avec
la plus parfaite courtoisie et je suis confus de mon ingratitude à leur
égard. Ce sont des fonctionnaires cultivés qui apportent dans leur
délicate mission le plus d’humanité possible, mais qui ne peuvent, avec
leurs attributions limitées et chacun dans le cadre étroit de sa
colonie, réformer une institution dont le principe même, il faut bien le
reconnaître, est mauvais.
* * * * *
Je consens qu’Aniane soit une sorte d’École d’Arts et Métiers, mais
c’est une dure école où le cœur ni l’esprit ne s’éduquent. On peut
apprendre un métier en treize ou quatorze heures quotidiennes de travail
forcé pendant cinq ans, mais on apprend ainsi la haine du travail... Les
ouvriers adolescents qui ne sont coupables d’aucun délit et qui, aux
termes de la loi, _ne sont pas punis_, ne pourraient-ils réclamer les
«huit heures» consenties aux adultes?
Belle-Ile forme des garçons de ferme et des matelots. Ces jeunes libérés
vont surtout au régiment et dans la flotte et le mieux qui puisse leur
advenir, c’est d’y rester.
Doullens est une pépinière de domestiques. La profession est aujourd’hui
rémunératrice; mais peut-être l’État tuteur devrait-il se montrer plus
ambitieux pour ses pupilles.
Eysses et Clermont sont de paradoxales prisons où l’on enferme
indifféremment les innocents et les coupables et d’où sortent des
apaches et des filles publiques.
* * * * *
Le mauvais principe, c’est précisément le mélange, malgré quelques
compartimentations plus théoriques que réelles, des loups et des
agneaux.
La population des colonies pénitentiaires est en effet composée:
1º de mineurs condamnés à l’emprisonnement;
2º de mineurs acquittés;
3º de pupilles de l’Assistance qui ont donné des sujets de
mécontentement à leur marâtre.
4º des enfants punis par leur père ou tuteur en vertu «du droit de
correction paternelle».
Dans la première catégorie, j’ai rencontré des parricides, des assassins
par dilettantisme, des fillettes meurtrières... des monstres. Leur tare
est définitive.
Mais dans les trois autres, il n’y a que des petits malheureux.
Ils sont nés: c’est leur crime.
J’ai vu un gamin de 14 ans, qui de complicité avec un jeune homme de 25
ans avaient volé une bicyclette. Le vélo était devant un café, la pédale
appuyée sur le trottoir. L’homme dit à l’enfant: «Va me chercher mon
vélo, celui qui a le cadre rouge, tu me l’apporteras au tournant de la
rue et je te donnerai cinq francs.»
L’enfant, sans doute, ne fut pas dupe; le facile et court travail qu’on
lui demandait était trop payé pour être honnête. Les deux complices
furent arrêtés. Ils passèrent chacun devant un tribunal.
Le voleur, le grand, fut condamné à 15 _jours de prison_.
L’autre, le petit, fut acquitté, mais envoyé dans une colonie
pénitentiaire. Il y sera détenu jusqu’à sa majorité, c’est-à-dire
pendant 7 _ans_.
L’injustice est plus choquante encore pour les pupilles de l’Assistance
Publique. Ceux-là ne sont même pas acquittés, même pas accusés.
Placés chez des cultivateurs--14 heures de travail par jour, en été, les
plus durs travaux en hiver, et des coups--ils se sont enfuis.
Enfin «la correction paternelle» donne lieu à de douloureux abus. Un
ancien directeur de la Petite Roquette a vu parmi ses pensionnaires un
garçon de 13 ans que sa mère avait fait mettre en correction pendant les
deux mois d’été afin de pouvoir sans contrainte passer ses vacances dans
une ville d’eau avec son amant.
* * * * *
Il est intolérable que des enfants soient durement punis sans avoir rien
fait; il est plus odieux encore que sous prétexte de les rééduquer on
les pervertisse.
Le directeur d’une colonie que je n’ai pas visitée et que je ne veux pas
désigner m’a déclaré:
--Ce que souffrent nos enfants ne serait rien si on les sauvait.
Mais--je puis l’affirmer et j’en ai la preuve--tous ou presque tous
terminent leur existence à la Guyane.
Le même fonctionnaire ajoutait en parlant de son propre établissement:
--Ce que j’ai pu voir dans cette maison est inimaginable et j’aurais
honte d’être resté si longtemps dans un tel cloaque si je n’avais tout
fait pour l’assainir.
Il concluait:
--Si quelque génie du mal avait cherché la formule d’un bouillon de
culture pour le microbe du vice et de la criminalité, il n’aurait pu
trouver mieux que la maison de correction.»
* * * * *
Le vice surtout...
Dans les Écoles de «préservation», les jeunes filles vivent dans une
contagieuse atmosphère d’hystérie.
La même perversion sexuelle se retrouve sous des formes moins maladives
mais plus brutales, dans les colonies de garçons.
On comprendra que je prenne quelques précautions pour garantir les
fonctionnaires qui m’ont renseigné et pour conserver l’anonymat des
pupilles qui m’ont apporté des témoignages concordants. Je puis citer
pourtant textuellement ce passage d’une lettre qui m’est adressée par un
instituteur d’une colonie méridionale:
«Les jeunes gens de 14 ans, petits vagabonds, enfants perdus des rues de
Grenelle ou des quais de Marseille, petits orphelins évadés de
l’Assistance publique, sont mêlés à des nervis de 17 ans, très avertis.
Les jeunes cèdent aux aînés, leur réservent leur dessert, leur
obéissent... La pédérastie sévit dans ce milieu et les jalousies qui en
résultent expliquent bien des vengeances atroces.
«Ceux qui n’étaient pas pourris en rentrant, le sont quand vient l’heure
de la libération.»
Je pourrais multiplier les citations. A quoi bon? Quel est le directeur,
l’instituteur, le surveillant qui oserait me contredire?
* * * * *
Tous ces fonctionnaires--et les mieux intentionnés--sont impuissants
devant un système entièrement faux.
Les enfants sont directement confiés à des surveillants à peu près
illettrés. Toute la connaissance professionnelle de ces gardiens est de
savoir fermer une porte ou «passer à tabac» les mauvaises têtes. Ils ont
l’esprit et appliquent la discipline militaires. Les pupilles sont pour
eux des bêtes fauves qu’il faut dompter en se gardant des morsures.
* * * * *
Mais, les petits maudits de naissance seront demain des hommes. Les plus
justes éprouveront avec plus d’acuité l’injustice de leur destin, les
plus droits seront les plus révoltés.
L’iniquité sociale dont ils sont victimes est trop grosse, elle dure
depuis trop longtemps pour n’avoir pas déjà été dénoncée.
C’est pour y remédier que la loi de 1912 a institué les tribunaux
d’enfants et la «liberté surveillée»: on ne punira plus des gosses
innocents, on ne les pervertira plus au contact du crime, on les
confiera à des patronages qui leur procureront un placement familial...»
C’est un scandaleux remède.
La loi donne aux patronages 2 fr. 50 par tête d’enfant et par jour; la
famille qui considère l’enfant comme un domestique verse encore au
patronage une part du salaire du petit.