LA CAMISOLE

M. Blond ni M. Poupard n’ont jamais vu de camisole. Le stock est au

grenier... ou du moins ce que les rats en ont laissé.

Mais Clairette Mangin qui vient de Rennes y a été camisolée comme les

autres.

--Clairette aussi?

Mangin n’est pas mauvaise. Elle n’a pas eu à Doullens une seule

réprimande. Jamais on ne l’a surprise en ménage... Seulement c’est une

espiègle; elle faisait des singeries...

--C’est mon métier, monsieur, je suis foraine.

Elle était receveuse à Ancenis sur le «Manège Russe» de son beau-père.

L’orchestre mécanique clamait par vingt trompettes de cuivre la victoire

de Madelon. Clairette avait des bottes de toile cirée rouge, une culotte

blanche d’officier de cavalerie, un dolman de velours vert broché d’or

et une toque d’astrakan noir... Pendant la guerre, les clients ne

venaient pas nombreux, il fallait faire tous les six tours une parade.

Elle dansait sur le plateau tournant les bras croisés, les jambes

pliées.

Une nuit à Rennes, elle a fait sa danse russe au dortoir.

* * * * *

Elle avait été envoyée là pour «prostitution».

Mais c’est une erreur judiciaire et le Docteur de Doullens qui lui a

«passé la visite» peut l’affirmer.

Voici la véritable histoire:

Le beau-père, M. Riboulet lui en voulait... ou il «la voulait».

--La preuve, c’est maman elle-même qui m’a donné l’argent pour partir.

Elle est allée à Paris et, tout de suite, elle a travaillé aux

munitions.

On pouvait très bien vivre.

* * * * *

Elle était arrivée à minuit à la gare d’Orsay et n’avait pas trouvé de

place dans les hôtels.

Un monsieur correct avait vu son embarras:

--Vous cherchez votre chemin?

--Je cherche un hôtel.

--Ils sont fermés, c’est trop tard. Mais je n’habite pas loin.

Il ajouta:

--J’ai une petite fille de douze ans, ma femme sera très heureuse de

vous recevoir.

Avant de se mettre en route on a acheté au buffet un poulet froid

entier.

Chez lui c’est «très bien» mais sa femme ni sa petite fille ne se

trouvent là.

Il explique:

--Elles ont dû rester à Clamart, chez mes beaux-parents. Je croyais

qu’elles rentreraient. Mais ma femme m’avait prévenu de ne pas

l’attendre passé neuf heures.

Alors on se met à table. On mange une cuisse de poulet et l’on boit du

vin blanc muscadet qu’un ami a envoyé de Nantes. Il y a deux chambres:

la «Sienne» avec un grand lit et celle de «sa fille».

Clairette veut se retirer dans la petite chambre; il proteste:

--Il vaut mieux ne pas défaire ce lit, ma femme s’apercevrait demain que

quelqu’un a couché ici et j’aurais des ennuis.

Alors elle a mis son chapeau pour sortir.

--Vous allez vous faire arrêter par les agents. Ils vous demanderont où

vous allez, d’où vous venez...

--Je leur dirai que je viens de chez vous.

Il a eu peur, et il l’a laissée coucher après l’avoir embrassée un peu

longtemps. Il est rentré seul dans sa chambre en maugréant.

--Petite garce...

Le lendemain à 7 heures il frappe, il apporte du café au lait avec du

pain et du beurre et ne paraît plus fâché:

--Avez-vous bien dormi dans le lit de ma petite fille?

Puis il la baise simplement sur les deux joues et lui dit:

--Je vous demande pardon.

Quand elle est partie, il lui a offert un peu d’argent. Elle a refusé et

elle lui a montré un billet de cent francs que lui avait donné sa mère

en plus du voyage.

Le docteur de l’École de préservation peut encore témoigner que

Clairette Mangin avait su toute seule se préserver.

* * * * *

C’est le billet de cent francs qui l’a perdue.

Quand les inspecteurs l’ont arrêtée sur une dépêche du commissaire

d’Ancenis, elle n’a pas voulu révéler que Mme Riboulet avait été

complice de son départ, car le père Riboulet n’était pas commode avec sa

femme.

Elle avait gagné 10 francs par jour aux munitions pendant une semaine,

mais cela ne justifiait pas cent francs d’économies. Elle a été «bonne»

pour Rennes.

* * * * *

On avait conduit à Rennes les pupilles évacuées de la Citadelle de

Doullens où les Canadiens avaient installé un hôpital militaire.

Elle n’a pas fait le premier soir sa danse russe au dortoir

Sainte-Madeleine. Presque toutes les nuits la vieille appelait les

gaffes pour le moindre chahut. Ils arrivaient quatre et ils en faisaient

lever quatre en tirant les couvertures.

--Allons, dépêchez!...

On n’avait pas le temps de passer un jupon et l’on descendait en

chemise.

Les gaffes vous menaient dans une classe et vous camisolaient.

* * * * *

La camisole?

Vous avez deux manches fermées par une coulisse où l’on fixe le bout des

doigts en les serrant très fort. On vous plie les bras derrière le dos

en croix de Saint-André, de telle sorte que vous avez la main gauche sur

l’épaule droite et la main droite sur l’épaule gauche.

Les manches se continuent par devant comme des bretelles croisées et

finissent par s’enrouler à la taille. Il suffit de serrer la taille; on

serre tout. Un gaffe tire d’un côté, une surveillante de l’autre; plus

l’on tire plus le buste est comprimé et l’on se tient courbé comme de

petites vieilles.

On est d’abord suffoquée comme à la douche froide puis on devient rouge.

Quand on s’évanouit, le gaffe se dépêche. Il ne prend pas le temps de

vous délacer, il coupe la camisole avec des ciseaux.

--Surtout depuis l’accident de la petite Mazurier au quartier

Saint-Gabriel.

--Mazurier?

--Ce n’est pas un secret. L’enquête a conclu à une congestion ordinaire;

mais elle est bien morte camisolée.

* * * * *

Clairette Mangin s’est fait remarquer, pour la première fois, un jour

que M. le Directeur arrivait à l’improviste au préau pendant la

récréation.

Elle a simplement dit:

--M...! Voilà le Dab!

Elle a tiré 5 jours de cellule sans camisole. Mais les surveillants et

les gardiens l’avaient repérée.

Le soir où elle a fait la danse russe devant son lit, elle a été bonne

tout de suite.

Les enfants de Caïn · 第 51 / 64 题