Le Palais (Belle-Ile-en-Mer), septembre.
Le chef appelait _cela_ un «bain chaud».
Dans les rapports officiels, correctement rédigés, _cela_ s’intitule le
«peloton de discipline».
Nous dirons comme tout le monde: _Le Bal_.
Il y a un petit bal en plein air devant la porte du réfectoire. C’est
une piste sur terre, les punis y «font du sport» tous les jours de midi
à une heure.
Mais le Grand Bal est dans une salle couverte--le premier bâtiment à
gauche en entrant dans la colonie. Il est bien aménagé sur ciment et
parquet. La piste ovale sur laquelle il va falloir courir n’est pas
large; elle ne se prête pas aux luttes du sprint, le leader n’est jamais
dépassé et l’on ne doit pas s’écarter de la corde sous peine de tomber,
car le coureur exécute son entraînement à quelque trente centimètres
au-dessus du sol... S’il fait un faux pas, il s’en va toucher du nez le
parquet central où se tiennent les gardiens bleus à étoile rouge.
Et les gardiens bleus ont aux pieds de dures galoches.
* * * * *
On ne fait pas cavalier seul.
Pour organiser un bal, il faut au moins six danseurs. Cela peut aller
jusqu’à vingt. La ronde commence à 9 heures du matin et ne s’arrête qu’à
5 heures du soir avec une heure d’interruption pour déjeuner. L’allure
normale est de 7 à 8 kilomètres à l’heure. Elle est entretenue par les
surveillants, montre et bâton en mains.
On danse pieds nus comme dans l’antiquité.
* * * * *
Le chef avait raison. A cette allure, le bal devient vite un bain de
vapeur. On tourne, tout tourne. Le leader est stimulé par le bâton et
les autres n’ont qu’à coller leur front sur le dos du camarade, sans le
lâcher d’un centimètre.
A la pose, on descend sur le parquet central et l’on se couche. La piste
continue à tourner toute seule. Les deux surveillants ont l’air d’être
quatre, on leur voit deux têtes, huit bras...
Mais le vertige s’apaise, les objets reprennent leur place et leur
immobilité. Il faut repartir.
Il advient qu’un danseur n’obéit pas au signal et demeure étendu sur le
ventre. Quelques coups de galoche ne l’éveillent pas. On le retourne sur
le dos, son visage exsangue apparaît, ses yeux grands ouverts ne
regardent pas...
--Bon pour l’infirmerie.
* * * * *
Il y a tout de même des incidents drôles.
Par exemple: supposez que l’on soit vingt, le maximum. Le premier prend
un virage trop court, le second qui «colle» à son dos se rapproche
encore du bord de la piste, le troisième automatiquement gagne aussi
quelques centimètres sur la corde, le quatrième a déjà presque un pied
dehors... mais le cinquième tombe dans l’intérieur de la cuvette et les
quinze autres y dégringolent avec lui.
C’est une salade.
* * * * *
Le plus célèbre maître à danser fut M. Lamour (Thémistocle).
Thémistocle était un bon géant blond et fort. Il aurait pu tordre des
barres de fer sur un champ de foire mais le destin l’avait conduit ici.
Il avait l’âme et le cœur de ses biceps et conduisait le bal, mieux que
Satan, avec une inflexible douceur, une implacable sollicitude.
La deuxième heure est l’heure des ampoules. Les habitués ont, sous les
pieds, une semelle naturelle de corne où l’on pourrait clouer du fer...
mais les apprentis danseurs s’imaginent d’abord que Thémistocle a placé
un brasier sur la piste; ils courent sur le feu.
A la pose, on saisit le pied qui brûle le plus et on le serre entre ses
mains pour éteindre l’incendie.
Thémistocle s’inquiétait:
--Ça ne va pas?
--Mes pieds sont cuits...
--Fais voir...
Les ampoules des novices sont de grosses poches blanches ou noires selon
que de l’eau ou du sang les remplit.
Thémistocle se révélait infirmier. Il tirait d’une boîte d’aiguilles un
fil trempé dans la graisse et délicatement crevait une à une les cloques
de brûlure...
--C’est guéri...
* * * * *
Au milieu de l’après-midi, on a droit à un quart de gentiane. L’eau est
malsaine. La cruche contient exactement la ration, mais il était d’usage
d’offrir le coup à Thémistocle.
--Un quart de gentiane, monsieur Lamour?
--Merci, mes petits... Vous n’en avez déjà pas de trop pour vous!...
Ce n’était qu’une formalité.
* * * * *
Coutanzeau fut un des damnés du Bal de Belle-Ile.
--J’ai préféré, monsieur, me faire envoyer à Eysses plutôt que de
continuer...
«Après le bal, ce n’était pas fini... Nous avions soif... et le chef, M.
Rolland, avait inventé quelque chose.
«On nous apportait dans notre gamelle une soupe fumante. La cuiller
tenait debout là-dedans comme dans un pot de colle.
«De fait on aurait pu coller des affiches avec cette soupe.
«Pas un verre d’eau.
«On essayait une cuillerée... et l’on jetait le reste aux tinettes.»
M. Rolland, l’œil fixé au judas de la cellule, avait assisté au festin.
Alors il ouvrait la porte et s’enquérait:
--Hein... on mange bien aujourd’hui?»
* * * * *
Qui dort dîne.
Avec cinquante kilomètres dans les jambes, le sommeil n’attend pas.
Dans la cellule, on a droit à un matelas et à une couverture. Mais le
gosier brûle, les pieds brûlent, l’estomac brûle. Il semble bientôt que
ces trois foyers aient mis le feu à tout le corps et l’on sent partout
mille petites flammes lancinantes...
On s’éveille, on sort de son lit, et l’on secoue sa chemise.
Ces mille petites flammes sont des punaises.