Le Palais (Belle-Ile-en-Mer), septembre.
La presqu’île de Quiberon si mince entre la baie d’un bleu méditerranéen
et l’Océan glauque, s’arrête là.
Il faut prendre, avec trois cents excursionnistes à kodaks, un petit
remorqueur.
Quiberon s’estompe, Belle-Ile se dessine. Les deux minuscules phares du
Palais sont blancs comme des pains de sucre, la forteresse renfrognée
écrase la ville proprette.
Il faut d’abord escalader la forteresse par un raidillon, dans un petit
bois, jusqu’aux glacis. Un portail large ouvert, au cintre duquel est
inscrit «Colonie Agricole et Maritime» vous laisse entrer et sortir
librement par un jardin fleuri.
C’est charmant!
Des murs illusoires à cette prison; mais le grand fossé de la mer...
--Ici, me dit M. Marquette, nos enfants peuvent se croire libres.
Le mirage est excellent jusqu’au jour où un esprit positif le veut
transformer en réalité... L’île n’a que vingt kilomètres en longueur, du
fort Sarah-Bernhardt à Locmaria, et huit en largeur, du Palais à
Kervilahauen.
Ce n’est pas beaucoup.
* * * * *
Alors il faut aller à Sauzon ou à Palais voler un canot...
Gilibert et Soulier gardaient le troupeau de la ferme... pas de
surveillant... c’est le soir. Il suffit de planter là les vaches et les
moutons et de se cacher sous un rocher à la pointe des Poulains. Au
petit jour, demain on avisera.
Et le lendemain, les petits bergers frètent un canot, ils ne savent pas
manœuvrer la voile, mais ils saisissent chacun une rame... On a une
boule de pain, une bouteille d’eau et un peu de tabac à chiquer... adieu
vat! C’est presque gai d’abord, le soleil se lève, la brume masque les
côtes. Quiberon est là-bas.
On en a plein les bras, et si l’on se repose, on dérive...
Le frêle canot arrive pourtant le lendemain sur une petite plage autour
de Portivy... mais il a fallu se jeter à l’eau. Gilibert ne sait pas
nager, il barbotte un peu, veut saisir Soulier qui se dégage et
disparaît... On a trouvé quelques jours après, dans une anse de
Saint-Pierre, son corps déchiré par les rocs.
Et Soulier s’est fait reprendre à Carnac, aux «Alignements», dans
l’armée fantomatique des soldats pétrifiés qui dorment debout depuis si
longtemps sur la dune.
Une autre fois, deux autres petits... C’est à peu près la même
histoire... Mais on les a retrouvés tous deux évanouis, en mer, à
l’ouest de l’île, au fond du canot qui faisait eau...
Une autre fois...
Le fossé bleu est toujours infranchissable... On ne s’évade pas de
Belle-Ile.
* * * * *
Cette oasis maritime a donc subi depuis des siècles son navrant destin
pénitentiaire.
Les abbés de Quimperlé y enfermèrent leurs serfs fugitifs, la Révolution
y déporta ses conscrits réfractaires, puis ce furent les condamnés
insurrectionnels, les bagnards sexagénaires, les prévenus de la
Commune...
Voici maintenant les petits matelots, les petits garçons de ferme: les
pupilles.
Les marins sont à Haute-Boulogne, sur les glacis de la citadelle; les
agriculteurs à Bruté-Souverain, dans un paysage normand.
Le seul ombrage de la grande cour est un bateau-école, planté sur un
socle de ciment; un immense jouet...
--A vos rangs!...
La grande salle de matelotage est ornée de cartes marines, de pavillons
et signaux multicolores, boussoles, roses des vents...
L’«émouchette» d’Eysse s’est considérablement agrandie; elle est devenue
l’immense filet bleu où viennent s’étrangler les sardines. Il faut
mailler et repriser. Il faut aussi coudre et réparer les voiles,
congréer, sotroper une poulie, faire des tresses, des sangles, des
amarrages et des nœuds savants...
* * * * *
--Qu’est-ce que tu fais ici, Bourdon?
--Le patron de l’_Araok_ nous l’a renvoyé...
--Tant pis pour toi...
Bourdon baisse la tête, il était parti sur le dundee-école de la
colonie, en vue des côtes d’Espagne, pour la pêche au thon.
Sur le dundee on est habillé en marin, avec un grand col bleu, on couche
dans le hamac et l’on mange des soupes de poissons, des matelotes, des
bouillabaisses. On trime comme les autres inscrits au large... mais au
port on n’a point droit à la bordée...
Bourdon s’est pris pour un marin libre... Il anticipe de quelques
années.
Il ira tresser des cordes au grenier, il s’enroulera autour des reins
des chevelures de chanvre et marchera lentement à reculons au bout de sa
corde inachevée, jusqu’aux limites de la corderie.
* * * * *
Je veux voir l’_Araok_.
M. Marquette m’accompagne jusqu’au port du Palais, où le dundee blanc
est amarré... Sur un signe, un canot se détache et vient nous
chercher...
L’_Araok_ est un solide et lourd dundee.
--A vos rangs, fixe!...
Le capitaine, un grand gaillard rouge, nous accueille et les jeunes
matelots s’alignent sur le pont reluisant.
--Ah! voilà Hutin... Est-ce qu’il marche bien?
--Heu... Heu... soupire le cap’taine.
--Et toi, Le roux, ça va-t-il?
--Heu!... Heu!...
--Et Germon? Etes-vous content de Germon?
--Je crois qu’on en fera un bon marin...
Le cap’taine regarde le pupille avec un sourire, lève vers les vergues
une large main calleuse et conclut:
--... avec quelques bonnes baffres!...
* * * * *
Un autre cap’taine de Belle-Ile, le patron du _Darien_ était parti lui
aussi avec ses petits matelots.
C’étaient de braves gosses, de grands garçons sages comme ceux qui se
trouvent aujourd’hui immobiles devant moi, les mains à la couture du
pantalon. Et c’était lui, sans doute, un brave homme de loup de mer...
comme celui-ci...
Il y a des harpons pour le thon...
Un jour, Goyzempic s’est trompé, il a harponné, dans le dos, son
capitaine. Et les autres ont ramassé le cap’taine, lui ont passé un
filin autour du cou et l’ont pendu à la vergue...
Là-bas à l’horizon, c’était le soir... Un soleil rouge à moitié baigné
dans l’eau...
Deux milles en mer...