--Il y a Grenu... Labert. Il y a, il y a... Hervé, Rigard, Albin,
Goldy...
--Cela ne fait que six.
--Oui... il y a encore Balzara et Henri Simone.
Une grande salle nue avec une estrade. Sur l’estrade: un long bureau
noir et quatre sièges. Au mur, un buste de la République en plâtre. Pas
de bancs pour le public, de boxes pour les prévenus, ni de barre pour
les défenseurs. C’est une sorte de tribunal inachevé.
«Le prétoire» se compose de quatre membres: le directeur président,
l’instituteur-chef assesseur, un instituteur, ministère public et le
surveillant-chef, greffier.
M. l’Instituteur-chef est en vacances, je le remplace aujourd’hui à son
siège.
L’audience est ouverte.
* * * * *
Un gardien bleu cumule les fonctions d’huissier audiencier et de garde
républicain.
--Faites entrer le premier prévenu.
Le gardien ouvre une petite porte au fond de la salle et Grenu s’avance
d’un pas délibéré. Il doit avoir quatorze ans. La tondeuse lui a fait un
crâne bleu et la colère pince son nez.
L’instituteur donne lecture de l’acte de prévention:
«Grenu Joseph-Alfred ayant obtenu l’autorisation de demander un bâton de
soudure à un camarade d’atelier, a dérangé volontairement les autres
ouvriers en regagnant sa place. Le surveillant lui ayant ordonné de
faire le tour pour éviter ce dérangement, Grenu a refusé d’obéir et a
répondu: «Je ne suis pas ici pour vos fantaisies.»
Ce délit me paraît assez obscur. Mais le président s’y reconnaît:
--As-tu levé le doigt pour demander l’autorisation de quitter ta place?
--Monsieur le Directeur, j’ai levé le doigt. Alors, M. le Surveillant
m’a fait signe de la tête «que oui», puis il m’a fait revenir en disant
qu’il ne m’avait pas répondu. Il fait toujours ça, ça l’amuse!
Je ne puis suivre ce procès dans ces arguties et la subtilité du délit
me déconcerte.
Le directeur prononce la sentence: deux jours de piquet.
* * * * *
--Le second prévenu!
C’est un grand garçon de seize ans aux épaules robustes, au front droit
et qui regarde devant lui.
--Labert (Étienne) a fait parvenir un billet au pupille Balzara au
quartier des syphilitiques. A reconnu être l’auteur du billet, mais
s’est refusé à donner le nom du camarade qui l’avait transmis.
Je lis:
«Mon cher Ritou, je pense toujours à toi et j’espère que tu ne m’oublies
pas. T’en fais pas; ça finira tout de même, on sera libre tous les deux,
loin de cette bande de v...»
--C’est toi qui as écrit ce billet?
--Oui, monsieur le Directeur.
--A qui l’as-tu confié?
--Vous savez bien, monsieur le Directeur, _qu’avec mon caractère_, je ne
répondrai pas...
Huit jours de privation de matelas.
* * * * *
--Le troisième prévenu!
Il a treize ans, mais il en paraît sept. S’il approche trop près du
tribunal on ne le voit plus, il faut se pencher pour lui parler. Il
écoute la lecture sans appréhension, avec une mine à peine contrite.
--Hervé (Louis), malgré la défense de son surveillant, a lavé ses effets
et les a brûlés en plusieurs endroits en les faisant sécher sur le
poêle.
--Pourquoi as-tu lavé ton treillis?
--Il était sale, monsieur le Directeur.
--Tu as trouvé qu’il ne t’allait pas assez bien. Tu l’as brûlé pour t’en
faire donner un autre?
--Non, monsieur le Directeur, il était sale.
Deux jours de pain sec avec sursis au petit Hervé.
Rigard qui lui succède est un mutilé; il fait sonner sur la dalle sa
jambe de bois.
Ses yeux fuyants, sa mâchoire carrée lui font un visage sournois et
farouche.
Il revient périodiquement au prétoire avec la même prévention: il s’est
fâché.
Quand Rigard se fâche il dévisse son pilon qu’il brandit comme une
massue en bondissant à cloche-pied sur ses voisins. Ce pourrait être un
massacre; on l’a maîtrisé à grand’peine. Il a recommencé hier au
réfectoire: dix jours de cellule.
* * * * *
Albin, un petit garçon peureux. On l’employait à la ferme, hors des murs
de la prison. Hier, sous les yeux de son surveillant, il s’est mis à
courir comme un fou sur la route. On l’a rattrapé au bout de trois cents
mètres.
--Tu voulais t’évader?
--Oui, monsieur le Directeur.
--Tu ne te plaisais pas à la ferme?
--Non, monsieur le Directeur.
--Pourquoi?
--J’ai peur des autres.
* * * * *
Balzara, du quartier des syphilitiques, a reçu le billet de Labert, mais
ce n’est pas sa faute. C’est un souffreteux. Il s’est fait arrêter
l’année dernière à Marseille sous un déguisement féminin.
Il sera privé de pitance à un repas.
* * * * *
Le dernier prévenu est Henri Simone. Le greffier lit:
--Porté en prévention sur sa demande.
C’est un grand gamin maigre, au visage de petite fille et qui nous
regarde avec des yeux doux. Il porte à ses manches les deux galons de
bonne conduite et de travail.
--Qu’est-ce que c’est que cette lubie?
--Monsieur le Directeur, je veux aller en cellule.
--Tu n’es pas fou, Simone! Voyons! tu voudrais peut-être me parler? De
quoi as-tu à te plaindre?
--De rien, monsieur le Directeur; je voudrais aller en cellule.
--Allons, allons, ce n’est pas sérieux! Tu sais qu’on a été jusqu’ici
très content de toi. Avec tes deux galons tu touches le dimanche et le
jeudi ton quart de vin ou du café. Tu as du fromage ou des confitures.
On t’a fait tirer ta photographie. Tu as droit aux cheveux et à la
moustache quand tu en auras. Voyons, tu ne veux tout de même pas qu’on
te coupe les cheveux?
--Non, monsieur le Directeur, mais je veux aller en cellule.