Villeneuve-sur-Lot, septembre.
Une jolie petite ville biscornue avec des rues tortueuses et quelques
larges avenues où les cafés laissent déborder leurs terrasses.
Je n’ai qu’à suivre la grand’route jusqu’à la première allée de platanes
et la première allée de platanes jusqu’à l’Abbaye des Bénédictins.
Pendant dix siècles, des moines, ont gagné le ciel en récitant leurs
homélies dans le silence obituaire des cloîtres ou en écrivant de
savants ouvrages, avec des encres multicolores sur d’impérissables
parchemins.
En l’an XI, un jour de fructidor, des hommes incultes, des escarpes en
chemise sale, toute une pègre, a été installée dans les cellules des
révérends pères. L’abbaye est devenue une maison centrale. Les chaussons
de lisière ont remplacé les manuscrits, mais le silence n’a pas été
troublé.
Eysses, aujourd’hui, demeure à la fois un couvent et une prison.
On traverse d’abord une cour de caserne où il n’y a plus de soldats; on
pénètre sous une voûte, où le gardien en uniforme semble s’être creusé
un logement de troglodyte et l’on aperçoit une porte.
C’est un décor de Bakst, une synthèse redoutable et surannée: _Lasciate
ogni sperenza!_ Des ferrures, des clous, des guichets grillagés, une
serrure définitive: la porte de prison, _la lourde_.
* * * * *
De l’autre côté, habitent mes quatre jeunes amis et trois cents de leurs
camarades.
--Entrons.
La muraille tournante ne grince pas--ainsi qu’elle se le devrait--sur
ses gonds trop huilés et M. le Directeur n’est pas un geôlier.
M. Granet a les cheveux gris, les gestes lents, le visage un peu las. A
son côté, M. le Surveillant chef, largement galonné d’or, et qui porte
son trousseau de clefs comme un attribut, me fait le salut militaire.
--Nous allons...
Nous allons par les préaux pavés, par les couloirs blancs aux dalles
usées, par les vieux escaliers de pierre.
--Passez, je vous en prie...
La cuisine a des allures de chaufferie. Du chaudron de cuivre jaune, un
fumet assez appétissant s’échappe. Les cuisiniers se tiennent au garde à
vous. Ils attendent l’épreuve sans curiosité, car il n’est pas de
visiteurs assez mal élevés pour faire la grimace en goûtant la pitance.
On me tend, dans un bol, un échantillon du repas de midi: des haricots.
--Voici les lentilles pour ce soir. Nous aurons demain des pommes de
terre. Le matin au petit déjeuner, nous servirons une soupe de pain et
de légumes verts. Le dimanche, le mardi et le jeudi, sont jours de
viande: 75 grammes de bœuf bouilli; les portions sont pesées.
«Ce régime est assez bon, voyez leur mine.»
* * * * *
Nous allons par les dortoirs, 300 cages alignées le long d’étroites
ruelles enfermant 300 lits où même le sommeil paraît prisonnier.
Les lavabos, les douches, les bains de pied, tout y est, tout
fonctionne...
Mais qu’il doit faire bon d’être malade et comme l’infirmerie m’apparaît
douce avec ses chambrettes spacieuses, ses tables de nuit, sa bonne
lumière! Il n’y a que quatre malades. Je suis sûr qu’ils ne s’ennuient
pas. Ils regardent au plafond tourner un gros taon qui gronde
furieusement et se cogne la tête aux murs en cherchant la porte de
sortie.
--Qu’est-ce que tu as, toi?
Une grosse tête d’homme émerge des draps:
--Des rhumatismes, monsieur le Directeur.
--Où as-tu pris ça?
--Dans la Somme, pendant la guerre.
C’est Matagnier (Raoul). A 16 ans, il s’était procuré un uniforme de
soldat et il avait suivi un régiment aux armées. Une compagnie l’avait
adopté. Un soir de cantonnement, il avait conduit une fillette dans les
bois. Il l’a étranglée et enterrée dans le sable.
Matagnier demeurera vingt années dans la colonie.
C’est un bon sujet... Guérira-t-il?
* * * * *
--Et toi?
--C’est mon pied, monsieur le Directeur.
--Fais voir ton pied.
--C’est une épingle, monsieur le Directeur.
--Que tu t’es enfoncée toi-même pour aller à l’infirmerie.
--Je vous jure que non.
C’est Jacquelet, un gamin blond. Il était à la charge de sa sœur, mais
sa sœur a été arrêtée pour vagabondage, il a suivi la filière: le
patronage, le placement, l’évasion...
C’est un mauvais sujet, il ne guérira pas!
* * * * *
--A vos rangs fixe... à vos rangs fixe... à vos rangs fixe...
Nous avons visité tous les ateliers. Les tailleurs ne font guère que des
uniformes. Les cordonniers confectionnent surtout des galoches. Les
menuisiers assurent l’entretien du mobilier pénitentier. Les forgerons
et les ferblantiers fabriquent quelques outils, quelques ustensiles...
Enfin, il y a les émouchettes!
Mon ami le poète m’a décrit ainsi sa journée.
Le matin à six heures, on sonne le réveil
Et il faut se lever les yeux pleins de sommeil.
Ensuite, sur la cour, on sort vider les vases.
C’est là, de la journée, la plus terrible phase.
Et puis on s’achemine en rangs au lavabo...
Puis la cloche sonnant pour se lester la panse,
On va au réfectoire en marquant la cadence,
Et le triste repas est bien vite achevé.
On se lève de table et on va travailler.
Mailler jusqu’à onze heures, faire des émouchettes
Dont rien que la vue seule vous donne mal de tête.
De onze heures à midi, la tête encore lasse
Des pensées du matin, il faut aller en classe,
Lire un vieux bouquin ou faire un devoir
Avant d’aller manger la soupe au réfectoire.
Ensuite, on va passer une heure sur la cour,
Heure où l’on oublie tous les tracas du jour...
A la fin de laquelle, et telle un vieux refrain,
La cloche nous appelle pour aller au turbin.
L’on retourne finir la paire d’émouchettes
Qui, depuis le matin, nous tracasse la tête.
Puis, cinq heures arrivent, le travail a cessé,
On ressort sur la cour pour manger une croûte.
L’on se promène ensuite sous une maigre voûte
Puis, à l’école, on va étudier l’histoire,
Ou autre chose; ensuite on va au réfectoire
Où l’on sert des haricots et du pain bis...
Aussitôt achevé, à huit heures du soir
On monte se coucher à notre vieux dortoir.
On fait vite le lit, et, dans notre couchette
On s’endort en pensant un peu aux émouchettes.
* * * * *
Mon pauvre ami, quand vous sortirez d’ici à vingt ans, quand vous
partirez avec votre petit pécule et qu’on vous ouvrira les portes de la
vie, que ferez-vous?
Des vers ou des émouchettes?