J’AI QUATRE AMIS...

Villeneuve-sur-Lot, septembre.

J’ai quatre amis à la colonie correctionnelle d’Eysses.

Le premier fait des émouchettes.

Le second s’exerce à de menus travaux de ravaudage.

Le troisième apprend la menuiserie.

Le quatrième est en cellule.

Il faut que je vous les présente, encore que nos relations soient peu

suivies et notre amitié récente.

Trouvé (Frédéric) m’est apparu raide, les mains à la couture du

pantalon, comme un petit soldat bien sage surpris en pleine corvée par

un général inspecteur. Ses yeux bleus ne m’ont pas regardé en face, mais

ils illuminent un visage de gamin peureux. Les joues sont pleines, les

cheveux seront noirs quand la tondeuse le permettra.

--A vos rangs... fixe!

Le gardien bleu, au col étoilé de rouge, clame son commandement. Les

jeunes ouvriers en bourgeron s’immobilisent devant les tables où

s’entassent les pelotons de ficelle.

On peut mesurer aux fenêtres l’épaisseur décourageante des murs.

Et les murs lavés à la chaux sont en deuil blanc.

Un poète de l’atelier qui a dédié son œuvre «A notre singe vénéré», a

décrit:

La cloche vient de tinter

De ce glas sombre et argenté

Qui nous rappelle à chaque instant

Le dur labeur qui nous attend...

Nous travaillons aux émouchettes,

Usine d’où l’on sort plus bête...

--Repos! Continuez votre travail...

Trouvé (Frédéric) m’a montré son ouvrage. C’est une sorte de gros

treillis à franges... pour préserver des mouches les chevaux.

--Ça va maintenant?...

--Oui, monsieur le directeur...

--Plus de mauvaise tête?...

--Non, monsieur le directeur!

--Pourquoi cet enfant de quinze ans fabrique-t-il des filets de ficelle?

--Il était il y a quelques jours à la cordonnerie où il apprenait un

métier. Un de ses camarades lui a «manqué». Il est sujet à des colères.

Les outils de cordonnier peuvent devenir des armes meurtrières. Ici, aux

«émouchettes», on n’a que de la ficelle et ses mains.

Pour quelle faute est-il à Eysses?

Il vient de la colonie pénitentiaire de Belle-Ile. Là-bas, les pupilles

travaillent dans les champs, il n’y a pas de clôture à sauter. Il est

parti deux fois, trois fois. On ne va pas bien loin; la mer vous cerne

de tous les côtés et l’on ne sait pas manœuvrer une barque... La

troisième évasion vaut le châtiment suprême: le quartier correctionnel à

Eysses.

Mais avant Belle-Ile?

C’est un pupille de l’Assistance. On l’avait placé chez des

cultivateurs. Il ne s’est pas entendu avec eux, il a mauvais

caractère...

Et avant?

Frédéric Trouvé a été rencontré dans une rue de Paris à l’âge de deux

ans environ par un agent de ville qui l’a conduit au poste.

Telle est son origine... et son délit.

* * * * *

Mon deuxième ami, Paul Boulin, le petit ravaudeur, raccommode des

pantalons et des chemises de grosse toile dans un atelier tout pareil à

celui-ci, sous la surveillance d’un même gardien bleu.

Il vient de Saint-Maurice pour indiscipline. Il avait été envoyé là pour

vol à l’étalage. Le tribunal qui l’avait acquitté comme ayant agi sans

discernement, l’eût rendu à sa mère, mais sa mère, précisément, avait

été arrêtée pour le même crime.

Paul Boulin est un mauvais petit rouquin sournois.

--Allons, tiens-toi bien devant ton directeur!

Il rectifie la position.

Je ne puis voir la couleur de son regard; il baisse la tête, un crime

pèse sur sa conscience.

Peut-être a-t-il ri au dortoir? Il a transmis un billet d’un atelier à

l’autre... Ou bien, mécontent de son treillis trop long, ne l’a-t-il pas

déchiré dans l’espoir de s’en faire donner un autre mieux à sa taille?

N’a-t-il pas dissimulé dans ses chaussures quelques bouts de cigarette?

Non, Paul Boulin se sent obscurément coupable.

Comment croirait-il à son acquittement puisqu’il mange les mêmes

haricots (rouges à midi, blancs le soir) que ses camarades condamnés,

puisqu’il abat ses douze heures de travail dans le même rigoureux

silence, puisqu’il subit la même loi, les mêmes contraintes...

Il a raison de baisser la tête.

A son âge, on est coupable d’avoir une mère en prison.

* * * * *

Mon troisième camarade, Jean Rigault, ressemble au petit mendiant de

Murillo. Il a de beaux yeux tristes et un visage mat.

Son père a été broyé par une machine haut-le-pied en faisant la

manœuvre; sa mère ne s’est pas contentée de la pension; elle s’est mise

en ménage avec un drôle d’individu et le «môme» a été laissé seul sur

les quais de Marseille.

Mme Rigault a été déchue de ses droits maternels et Jean confié à un

patronage.

Les œuvres qui se soucient de «l’enfance abandonnée», de «l’enfance

coupable», de «la régénération», ou de la «rééducation» de l’enfance se

multiplient d’année en année.

La loi de 1912 leur alloue 2 fr. 50 par enfant et par jour. Les

patronages placent les pupilles et touchent une seconde indemnité sur

leurs salaires. A ce compte, le dévouement est une affaire.

Jean Rigault ramassait les copeaux, balayait, faisait les courses chez

un menuisier. Il a eu la nostalgie de la Joliette et des sacs huileux

d’où coulent toujours, par quelques déchirures, les savoureux

cacahuètes.

Il rabote aujourd’hui les planches dans l’atelier de la colonie

correctionnelle.

N’avait-il pas mérité une correction?

* * * * *

Robert Guichard, mon quatrième ami, possède pour quelques jours encore,

un logement particulier. L’hôtel où il demeure se compose d’un grand

hall où «donnent» toutes les chambres.

Guichard habite le numéro 18. Une première porte de bois s’ouvre sur une

seconde porte grillagée.

--Ouvrez la grille!

Mon ami est debout au garde à vous. C’est un grand gars blond, solide et

râblé.

--Repos!... On est dans de meilleures dispositions?

--Oui, monsieur le Directeur...

--Tu veux retourner à la cordonnerie?

--Oui, monsieur le Directeur.

--On va voir ça. Mais tu m’as fait une promesse. Quand M. le Surveillant

ou M. l’Instituteur te feront une observation, tu ne répliqueras pas

avec insolence.

Mon ami courbe son front têtu.

Il est mal logé. Il n’y a pas un meuble, pas une chaise dans la cellule

où il doit se tenir debout toute la journée. La fenêtre grillée est

assez haute pour ne pas laisser voir, même le ciel.

--Et ton émouchette?

--Je la finirai aujourd’hui.

--Si tu as fini ce soir, je te ramènerai à la cordonnerie.

--Merci, monsieur le Directeur.

--Allons, au revoir!

Le gardien referme la porte grillée... referme la porte de bois.

Guichard est bien seul sous double porte et double serrure. En terminant

son émouchette, il réfléchira.

Son indiscipline lui avait valu toute une série de remontrances et de

punitions légères: pain sec simple ou de rigueur, piquet.

Ces jours-ci, M. l’Instituteur lui fit un peu de morale:

--Enfin, Guichard, tu ne devrais pas oublier pourquoi tu es ici. Tu as

tué ton père, Guichard!

--Oui, monsieur l’Instituteur.

--Et tu as dépecé son cadavre.

A ces mots, mon ami s’est cabré:

--Ce n’est pas vrai!

Il est devenu pâle et a décoché à son chef ses injures les mieux

choisies.

Quand il fut apaisé, après quelques jours de cellule, il expliqua:

--Je ne peux pas laisser dire des mensonges; je n’ai pas dépecé, j’ai

coupé le corps en deux morceaux seulement.

Celui-là a été condamné à douze ans de prison et ne quittera pas la

colonie avant sa trentième année.

* * * * *

Je ne vous ai pas présenté au hasard mes récents amis. Ils résument à

eux quatre la population de toutes les Colonies pénitentiaires et

correctionnelles d’enfants que je visiterai ce mois-ci.

Je trouverai dans ces établissements des pupilles de l’Assistance

publique qui ont mauvais caractère; des petits miséreux que les

tribunaux ont acquittés, mais qui n’ont pas de parents recommandables;

des petits patronnés qui n’ont pas goûté toute la sollicitude des

patronages et qui ont créé un «incident à la liberté surveillée»; enfin

des criminels... des fous!

Je ne verrai peut-être pas de «bagnes d’enfants»; je ne rencontrerai

peut-être pas de bourreaux.

_Mais je découvrirai une grande misère de l’enfance._

Les enfants de Caïn · 第 3 / 64 题