GÊNES.--MASSÉNA.

1800.

Positions respectives des armées d'Italie.--Gênes.--Mélas coupe

en deux l'armée française.--Masséna tente inutilement de

rétablir ses communications avec sa gauche. Il est investi dans

Gênes.--Blocus de Gênes. Mélas marche sur le Var: Suchet

abandonne Nice.--Masséna cherche à faire lever le

blocus.--Masséna, pressé par la famine, entre en négociation.

Reddition de Gênes.--Les Autrichiens repassent les Alpes pour

se porter à la rencontre de l'armée de réserve. Suchet les

poursuit.--Effets de la victoire de Marengo. Suchet prend

possession de Gênes.--Remarques critiques.

§ 1er.

La principale armée de la maison d'Autriche était celle d'Italie; le

feld-maréchal Mélas la commandait; son effectif était de 140,000

hommes, 130,000 sous les armes. Toute l'Italie était sous le

commandement des Autrichiens, de Rome à Milan, de l'Isonzo aux Alpes

cotiennes: ni le grand-duc, ni le roi de Sardaigne, ni le pape,

n'avaient pu obtenir la permission de rentrer dans leurs états; le

ministre Thugut retenait le premier à Vienne, le second à Florence, et

le troisième à Venise.

L'action de l'administration autrichienne s'étendait sur toute

l'Italie. Rien ne la contrariait: toutes les richesses de ce beau pays

étaient employées à raviver, améliorer le matériel de l'armée, qui,

fière des succès qu'elle avait obtenus dans la campagne précédente,

avait à se rendre digne de fixer l'attention de l'Europe, d'être

appelée à jouer le principal rôle dans la campagne qui allait

s'ouvrir. Rien ne lui semblait au-dessus de ses destinées: elle se

flattait d'entrer dans Gênes, dans Nice; de passer le Var, de se

réunir à l'armée anglaise de Mahon, dans le port de Toulon, de planter

l'aigle autrichienne sur les tours de l'antique Marseille, et de

prendre ses quartiers d'hiver sur le Rhône et la Durance.

Dès le commencement de mars, le feld-maréchal Mélas leva ses

cantonnements; il laissa toute sa cavalerie, ses parcs de réserve,

sa grosse artillerie, dans les plaines d'Italie: tout cela ne

lui était utile que lorsqu'il aurait passé le Var. Il mit 30,000

hommes d'infanterie sous les ordres des généraux Wuccassowich,

Laudon, Haddich et Kaim, pour garder les places et les débouchés

du Splugen, du Saint-Gothard, du Simplon, du Saint-Bernard,

du mont Cenis, du mont Genèvre, d'Argentière, et avec 70 à 80,000

hommes il s'approcha del'Apennin ligurien. Sa gauche, sous les ordres

du feld-maréchal-lieutenant Ott, se porta sur Bobbio, d'où il poussa

une avant-garde sur Sestri de Levante, pour communiquer avec l'escadre

anglaise, et attirer de ce côté l'attention du général français. Avec

le centre et le quartier général, il se porta à Acqui; il confia sa

droite au feld-maréchal-lieutenant Elsnitz.

L'armée française voyait avec confiance à sa tête le vainqueur de

Zurich; elle était appelée à combattre sur un terrain où chaque pas

lui retraçait un souvenir de gloire. Il n'y avait pas encore quatre

ans révolus qu'elle avait, quoique peu nombreuse et dans le plus grand

dénuement, suppléant à tout par son courage et la force de sa volonté,

remporté de nombreuses victoires, planté en cinquante jours ses

drapeaux sur les rives de l'Adige, sur les confins du Tyrol, et porté

si haut la gloire du nom français. L'administration avait été

organisée pendant janvier, février et mars; la solde était alignée,

et des convois considérables de subsistances avaient fait succéder

l'abondance à la disette; les ports de Marseille, Toulon, Antibes,

étaient encore pleins de bâtiments employés à son approvisionnement:

elle commençait à perdre le souvenir des défaites qu'elle avait

éprouvées l'année précédente; elle était aussi bien que le pouvait

permettre la pauvreté du pays où elle se trouvait. Cette armée se

montait à 40,000 hommes; mais elle avait des cadres pour une armée de

100,000. Toutes les nouvelles qui lui arrivaient de l'intérieur de la

France, pendant la dernière campagne, excitaient l'esprit de faction,

de division et de découragement; la république était alors dans les

angoisses de l'agonie: mais aujourd'hui tout était propre à autoriser

son émulation; la France était régénérée. Ces trente millions de

Français, réunis autour de leur chef, si forts de la confiance

réciproque qu'ils s'inspiraient, offraient le spectacle de l'Hercule

gaulois armé de sa massue, prêt à terrasser les ennemis de sa liberté

et de son indépendance.

Le quartier-général était à Gênes; le général de brigade Oudinot était

chef d'état-major; le général Lamartellière commandait l'artillerie.

Masséna avait confié la gauche de son armée au lieutenant-général

Suchet, qui avait sous ses ordres quatre divisions: la première

occupait Rocca-Barbena; la deuxième, Settepani et Mélogno; la

troisième, Saint-Jacques et Notre-Dame de Nève; la quatrième était en

réserve à Finale et sur les hauteurs de San-Pantaléone: sa force était

de 12,000 hommes. Le lieutenant-général Soult commandait le centre,

fort de 12,000 hommes, et partagé en trois divisions: celle du général

Gardanne défendait Cadibone, Vado, Montélegino, Savone; les

flanqueurs, les hauteurs de Stella; le général Gasan défendait les

débouchés en avant et en arrière, et sur les flancs de la Bocchetta;

le général Marbot commandait la réserve; le lieutenant-général Miollis

commandait la droite, forte de 5,000 hommes: il barrait la rivière du

Levant, occupant Recco par sa droite, le Mont-Cornua par son centre,

et par sa gauche le col de Toriglio, situé à la naissance de la vallée

de la Trébia. Une réserve de 5,000 hommes était dans la ville; l'armée

entière était forte de 34 à 36,000 hommes. Les cols, depuis Argentière

jusqu'aux sources du Tanaro, étaient encore obstrués de neige. Une

division de 4,000 hommes, sous les ordres du général Garnier, était

repartie pour les observer, et fournir aux garnisons de Saorgio, de

Nice, de Montalban, de Vintimille et des batteries des côtes.

L'approche de l'armée ennemie décida le général en chef à ordonner la

levée des cantonnements; et, quoique la saison fût rigoureuse, qu'il y

eût encore des neiges sur les hauteurs, les troupes prirent leurs

camps, et occupèrent des positions culminantes. Des escarmouches ne

tardèrent pas à avoir lieu entre les avant-postes. La situation de

l'armée française était délicate; elle exigeait beaucoup de vigilance:

tous les jours elle poussait en avant de fortes reconnaissances, dans

lesquelles elle avait toujours l'avantage; elle faisait des

prisonniers, enlevait des magasins et des bagages. L'occupation de

Sestri de Levante gênait l'arrivée des convois de blé; les paysans de

la vallée de la Fontana-Bona, de tout temps, dévoués à l'oligarchie,

profitant du voisinage de l'armée autrichienne, s'étaient mis sous les

armes, et déclarés pour l'ennemi. Le lieutenant-général Miollis y

marcha sur deux colonnes: l'une entra dans la vallée, désarma les

insurgés, brûla cinq de leurs villages, et prit des ôtages; l'autre

longea la mer, chassa de Sestri l'avant-garde de Ott, la poussa au

delà des Apennins, et se saisit d'un convoi de six mille quintaux de

blé qu'elle fit entrer dans Gênes.

§ II.

La ville de Gênes est située au bord de la mer, sur le revers d'une

arête de l'Apennin, qui se détache au-dessus de la Bocchetta. Cette

arête est coupée à pic par deux torrents, la Polcevera à l'ouest, et

la Bisagno à l'est, qui ont leur embouchure dans la mer, à deux mille

toises l'un de l'autre. Gênes a deux enceintes bastionnées; la

première est un triangle de neuf mille toises de développement: le

côté du sud, bordé par la mer, s'étend depuis la lanterne, à

l'embouchure de la Polcevera, jusqu'au lazaret, à l'embouchure du

Bisagno; les deux môles, le port, les quais l'occupent dans toute son

étendue: le côté d'ouest longe la rive gauche de la Polcevera; celui

de l'est, la rive droite du Bisagno: ils ont chacun trois mille cinq

cents toises d'étendue, et se joignent en formant un angle aigu au

fort de l'Éperon. Le plan qui passe par ces trois angles fait un angle

de 15° avec l'horizon. Cette enceinte est bien revêtue, bien tracée,

bien flanquée; le terrain a été saisi avec art. Le côté de l'ouest

domine toute la vallée de la Polcevera, où est le faubourg de

Saint-Pierre-d'Arena: le côté de l'est, au contraire, est dominé par

les mamelons de Monte-Ratti et du Monte-Faccio; ce qui a obligé

l'ingénieur à les occuper par les trois forts extérieurs de Quezzi sur

Monte Valpura, de Richelieu sur le Manego, de San Tecla, entre le

Monte Albaro et la Madone-del-Monte. Au-delà de ces montagnes est le

torrent de Sturla; au-dessus du fort de l'Éperon est le plateau des

Deux-Frères, parallèle à la mer, et dominé, pris à revers, par le fort

de Diamant, situé à douze cents toises du fort de l'Éperon. La ville

de Gênes est bâtie près de l'embouchure du Bisagno; elle est couverte

par la deuxième enceinte, dessinée avec art, et susceptible de quelque

résistance. Elle ne peut être bombardée ni du côté du nord, ni du côté

de l'ouest, puisqu'elle se trouve à plus de deux mille toises du fort

de l'Éperon, et à neuf cents toises de la lanterne; elle ne peut

l'être du côté de l'est que par celui qui serait maître des trois

forts extérieurs, et qui occuperait la position de Notre-Dame del

Monte. La première enceinte a été bâtie en 1632; la deuxième est plus

ancienne. Le port n'est précédé par aucune rade; la mer bat avec force

dans l'intérieur; ce qui rend nécessaire la prolongation des môles,

tel que cela avait été projeté en 1807. Les deux enceintes étaient

parfaitement armées; l'arsenal abondamment fourni de toutes espèces

de munitions de guerre. Le parti démocratique qui gouvernait la

république depuis la convention de Montebello était exclusivement

dévoué à la France. La répugnance du peuple pour les Autrichiens avait

été soigneusement entretenue par le sénat depuis 1747. Gênes, par

l'esprit de ceux qui la gouvernaient, par son opinion, par son

dévouement, était une ville française.

Le vice-amiral Keith, commandant l'escadre anglaise dans la

Méditerranée, notifia, en mars, aux consuls des diverses nations le

blocus de tous les ports et côtes de la république de Gênes, depuis

Vintimille à Sarzane: il interdisait aux neutres le commerce avec

soixante lieues de côtes, qu'il ne pouvait cependant pas surveiller

réellement; c'était, d'un coup de plume, les déclarer déchus de la

protection du pavillon de leur souverain. Dans les premiers jours

d'avril, il établit sa croisière devant Gênes; ce qui rendit

difficiles les communications avec la Provence et l'arrivée des

approvisionnements qui étaient en abondance dans les magasins de

Marseille, Toulon, Antibes, Nice, etc.

§ III.

Le 6 avril les grandes opérations commencèrent. Le feld-maréchal Mélas

avec quatre divisions attaqua à la fois Montelegino et Stella: le

lieutenant-général Soult accourut avec sa réserve au secours de la

gauche. Le combat fut assez vif tout le jour: la division Palfy entra

dans Cadibone et Vado; celles de Saint-Julien et de Lattermann

entrèrent à Montelegino et Arbizola; Soult rallia sa gauche sur

Savone, compléta la garnison de la citadelle, et se retira sur

Varaggio pour couvrir Gênes; trois vaisseaux de guerre anglais

mouillèrent dans la rade de Vado. Mélas porta son quartier-général à

la Madona de Savone, et fit investir le fort: il trouva à Vado

plusieurs pièces de 36 et de gros mortiers qui armaient les batteries

des côtes. Dès cette première journée la ligne française se trouva

coupée. Suchet, avec la gauche, fut séparé du reste de l'armée; mais

il conserva sa communication avec la France.

Le même jour, Ott, avec la gauche, déboucha par trois colonnes sur

Miollis; celle de gauche, le long de la mer, celle du centre par

Monte-Cornua, celle de droite par le col de Toriglio: il fut partout

vainqueur; occupa le Monte-Faccio, le Monte-Ratti, et investit les

trois forts de Quezzi, de Richelieu et de San-Tecla; il établit le feu

de ses bivouacs à une portée de canon de cette ville. L'atmosphère,

jusqu'au ciel, en était embrasé: les Génois, hommes, femmes,

vieillards, enfants, accoururent sur les murailles pour considérer un

spectacle si nouveau et si important pour eux: ils attendaient le jour

avec impatience; ils allaient donc devenir la proie de ces Allemands,

que leurs pères avaient repoussés, chassés de leur ville avec tant de

gloire! Le parti oligarque souriait en secret, et dissimulait mal sa

joie; mais le peuple tout entier était consterné. Au premier rayon du

soleil, Masséna fit ouvrir les portes; il sortit avec la division

Miollis et la réserve, attaqua le Monte-Faccio, le Monte-Ratti, les

prit à revers, et précipita dans les ravins et les fondrières les

divisions de l'imprudent Ott, qui s'était approché avec tant

d'inconsidération, seul et si loin du reste de son armée. La victoire

fut complète; le Monte-Cornua, Recco, le col de Toriglio, furent

repris. Le soir, mille cinq cents prisonniers, un général, des canons

et sept drapeaux, trophées de cette journée, entrèrent dans Gênes au

bruit des acclamations et des élans de joie de tout ce bon peuple.

Pendant cette même journée du 7, Elsnitz, avec la droite de Mélas,

attaqua par cinq colonnes le lieutenant-général Suchet; celle qui

déboucha par le Tanaro et le Saint-Bernard fut battue, rejetée au-delà

du fleuve par la division française qui était à Rocca-Barbena; celles

qui attaquèrent Settepani, Melogno, Notre-Dame de Nève, Saint-Jacques,

eurent des succès variés; le général Séras se maintint à Melogno; mais

Saint-Jacques fut occupé par Elsnitz, comme les hauteurs de Vado

l'étaient de la veille par le général Palfy. Suchet se retira sur la

Pietra et Loano; il prit la ligne de Borghetto, et renforça sa gauche

pour assurer ses communications avec la France, sa seule retraite.

Le 9, le feld-maréchal-lieutenant Ott fit attaquer et occuper par le

général Hohenzollern la Bocchetta. Mélas avait obtenu son principal

objet; il avait coupé l'armée française de la France, et en avait

séparé un corps: mais il fallait prévenir le retour offensif des

Français, marcher sur Gênes, cerner la ville, et concentrer son armée.

L'intervalle de quatorze lieues qui existait entre sa gauche et son

centre était bien périlleux; il déboucha, le 10, avec son centre sur

plusieurs colonnes: celle de droite, commandée par Lattermann, longea

la mer par Varaggio; celle du centre, conduite par Palfy, se porta

sur les hauteurs de cette ville; celle de Saint-Julien partit de

Sospello pour se porter sur Monte-Fayale, dans le temps que

Hohenzollern de la Bocchetta, se portait sur Ponte-Decimo, et

dirigeait ses flanqueurs de droite par Marcarolo sur les hauteurs de

la Madona-dell'Aqua, près Voltri, pour effectuer sa jonction avec le

centre.

§ IV.

Masséna, le même jour, 9 avril, était à Varaggio avec la moitié de ses

forces; Soult, à Voltri, avec l'autre moitié; Miollis gardait Gênes;

Suchet, prévenu par mer, sortait des lignes de Borghetto, et se

portait à l'attaque de Saint-Jacques. Le but du général Masséna était

de rétablir, à quelque prix que ce fût, ses communications avec sa

gauche et la France. Soult devait se porter de Voltri sur Sassello;

Masséna sur Melta; Suchet sur Cadibone: sa jonction devait se faire

sur Montenotte-Supérieur. A l'aube du jour, Soult se mit en marche;

mais, ses coureurs ayant eu connaissance que des flanqueurs de

Hohenzollern s'approchaient de Voltri, il quitta sa route, fit un à

droite, marcha sur eux, les poussa de hauteurs en hauteurs, les

précipita, le soir, dans la fondrière du torrent de la Piota, tua,

blessa ou prit 3,000 hommes. Le 11, il exécuta son mouvement sur

Sassello, où il entra, et apprit que le général Saint-Julien en était

parti le matin pour se porter sur Monte-Fayale; il marcha aussitôt à

lui, le défit et le rejeta sur Montenotte, après lui avoir fait grand

nombre de prisonniers; de là, il se porta sur le Monte-l'Hermette,

dont il s'empara, après des combats fort vifs, où l'audace,

l'intrépidité et la nécessité de vaincre, suppléèrent au nombre.

Pendant ce temps, Masséna avait été moins heureux; il attendit, le 10,

avec impatience que Soult arrivât sur sa droite: ne le voyant pas

venir, il partit, le 11, de Varaggio, et marcha sur Stella; mais

Lattermann, qui longeait la mer, entra dans Varaggio, et menaça

Voltri, dans le temps que Palfy et Bellegarde l'attaquaient de front;

il craignit d'être cerné: il battit en retraite sur Cogareto. Le

lendemain, il détacha le général Fressinet par sa droite pour soutenir

Soult: Fressinet arriva à propos; il décida de l'occupation du

Monte-l'Hermette. De son côté, Suchet attaqua et prit Settepani,

Melogno, San-Pantaleone; mais il fut repoussé à Saint-Jacques. Les 10,

11, 12, 13, 14 et 15 se passèrent en marches, manoeuvres et combats:

souvent les colonnes des deux armées se côtoyèrent en sens inverse,

séparées entre elles par des torrents, des fondrières, qui les

empêchaient de se combattre dans leurs marches, quoique très-près

l'une de l'autre. Masséna reconnut l'impossibilité de rétablir ses

communications: le défaut de concert entre les attaques de Masséna et

celles de Suchet empêcha qu'elles ne fussent simultanées; mais la

perte de l'ennemi, dans les combats, fut double de celle des Français.

Le 21, Masséna évacua Voltri pour s'approcher des remparts de Gênes,

dans laquelle il fit défiler devant lui cinq mille prisonniers. Le

colonel Mouton, du troisième de ligne, depuis le comte de Lobau, se

couvrit de gloire dans toutes ces attaques; il sauva l'arrière-garde

au passage du pont de Voltri, par sa bonne contenance. Le peuple de

Gênes, témoin de l'intrépidité du soldat français, du dévouement, de

la résolution des généraux, se prit d'enthousiasme et d'amour pour

l'armée.

L'armée de Masséna, dès ce jour, 21 avril, cessa d'avoir l'attitude

d'une armée en campagne; elle n'eut plus que celle d'une forte et

courageuse garnison d'une place de premier ordre. Cette situation lui

offrit encore des lauriers à cueillir; peu de positions étaient plus

avantageuses que celle que Masséna occupait. Maître d'un aussi grand

camp retranché, qui barre toute la chaîne de l'Apennin, il pouvait en

peu d'heures se porter de la droite à la gauche, en traversant la

ville; ce que l'ennemi n'aurait pu faire qu'en plusieurs jours de

marche. Le général autrichien ne tarda pas à sentir tous les avantages

que donnait à son ennemi un pareil théâtre. Le 30, par une attaque

combinée, il s'approcha des murailles de Gênes, dans le temps que

l'amiral Keith engageait une vive canonnade avec les batteries des

môles et des quais. La fortune sourit d'abord à toutes ses

combinaisons, il s'empara du plateau des Deux-Frères, cerna le fort de

Diamant, surprit le fort de Quezzi, bloqua celui de Richelieu, occupa

tous les revers de Monte Ratti, de Monte Faccio, et même de la Madone

del Monte; il voulait y mettre vingt mortiers en batterie, pendant la

nuit, sur la position d'Albana, brûler la superbe Gênes, et y porter

l'incendie et la révolte. Mais, dans l'après-midi, Masséna, ayant

concentré toutes les forces derrière ses remparts, confia la garde de

la ville à la garde nationale, et déboucha sur Monte-Faccio, qu'il

cerna de tous côtés, le reprit malgré la plus vive résistance: ses

troupes rentrèrent dans le fort de Quezzi. Soult marcha alors par le

plateau des Deux-Frères; il s'en rendit maître. L'ennemi perdit toutes

les positions qu'il avait prises le matin. Le soir, le général en chef

rentra dans Gênes, menant à sa suite douze cents prisonniers, des

drapeaux, les échelles dont l'armée autrichienne s'était munie pour

l'escalade qu'elle avait voulu tenter au point de réunion des deux

enceintes, du côté de Bisogno.

Suchet se maintint long-temps maître de Saint-Pantaléone et de

Melogno; mais enfin il se retira dans la position de Borghetto,

n'espérant plus rien de ses efforts pour rétablir la ligne de l'armée.

§ V.

Après le désastre de cette journée, les généraux autrichiens

renoncèrent à toute attaque de vive force sur un théâtre qui leur

était si contraire. Gênes n'avait pas de vivres, et ne pouvait tarder

à capituler. Conformément aux principes de la guerre de montagnes, ils

occupèrent de fortes positions autour de cette place, pour empêcher

les vivres d'y entrer par terre, comme l'escadre anglaise les

interceptait par mer: ce serait donc au général français à prendre

l'offensive, à les déposter s'il voulait communiquer avec la

campagne, ouvrir les routes pour se procurer les fourrages et les

vivres qui lui étaient indispensables.

D'un autre côté, la cour de Vienne était alarmée de la grande

supériorité de l'armée française du Rhin, et des immenses préparatifs

que faisait le premier consul pour porter la guerre sur le Danube:

elle pressait une diversion sur la Provence. Mélas se porta sur le

Var, et laissa le feld-maréchal-lieutenant Ott avec 30,000 hommes,

pour bloquer Gênes de concert avec l'escadre anglaise. Ott occupa

plusieurs camps, déja fortifiés par la nature, et auxquels il ajouta

tous les secours de l'art, qui lui donnait le double avantage de

maîtriser les débouchés, de s'opposer ainsi à l'arrivée des convois,

et de placer les troupes dans de fortes positions, où elles n'avaient

rien à redouter de la _furie française_.

Tranquille sur le sort de Gênes, qui devait lui ouvrir ses portes sous

quinze jours, Mélas avec 30,000 hommes marchait à Suchet; il fit

tourner la ligne de Borghetto par une division qui déboucha par Ormea,

Ponte di Nave et la Pieva. Il attaqua, le 7 mai, les hauteurs de

San-Bartolomeo, espérant couper aux Français le chemin de la Corniche

à port Maurice, et obliger ainsi Suchet à poser les armes. Mais le

général Pujet, qui était en position à Saint-Pantaléone, donna le

temps à son général de faire sa retraite, bien qu'avec quelque

désordre, et une assez grande perte, derrière la Taggia, où il eût pu

tenir quelques jours, si la brigade Gorrup, partie de Coni, ne s'était

pas emparée, dès le 6, du col de Tende. Déja ses avant-postes étaient

au défilé de Saorgio. Suchet jugea, avec raison, devoir repasser la

Roya et le Var en toute hâte. Il fit aussitôt travailler à retrancher

la tête de pont et fit venir de la grosse artillerie d'Antibes, et des

canonniers de la côte. Il avait laissé garnison dans le fort

Vintimille, dans le château de Ville-Franche, et au fort Montalban,

qui, situé sur la hauteur qui sépare le golfe de Ville-Franche de la

rade de Nice, domine ces deux villes et tout le cours du Paglione. Il

y fit établir un télégraphe, et eut ainsi sur les derrières de

l'ennemi une vedette qui l'instruisait de tous ses mouvements, soit

sur le chemin de Gênes par le col de Turbie, soit sur la chaussée de

Turin par la vallée du Paglione.

Le général de division Saint-Hilaire commandait la 8º division

militaire: il accourut sur le Var ramassant à Marseille et à Toulon

toutes les troupes disponibles; des compagnies de garde nationale se

rangèrent aussi sous ses ordres. Les places de Colmars, Entrevaux,

Antibes, étaient en bon état de défense; dès le 15 mai, le corps de

troupes réunies sur le Var était de 14,000 hommes.

Tous les courriers de Paris apportaient en Provence des nouvelles de

la marche de l'armée de réserve; déja l'avant-garde arrivait sur le

Saint-Bernard. Le résultat de cette manoeuvre était évident pour les

soldats comme pour les citoyens; le moral des troupes, comme celui des

habitants, était au plus haut degré d'espérance. Le général Willot,

qui se trouvait à la suite de l'armée autrichienne, formait une légion

de déserteurs. Pichegru devait se mettre à la tête des mécontents du

Midi. Willot avait commandé en Provence en 1797, avant le 18

fructidor, dans ce moment de réaction, où les ennemis de la république

exerçaient tant d'influence dans l'intérieur. Il correspondait avec

eux; il avait sous main organisé, dans les départements du Var et des

Bouches-du-Rhône, une espèce de chouannerie. Dans le midi, les

passions sont vives; les partisans de la république étaient exaltés,

c'étaient les anarchistes les plus forcenés de France: le parti opposé

n'était pas plus modéré. Il avait levé l'étendard de la révolte et de

la guerre civile après le 31 mai; et livré Toulon, le principal

arsenal de la France, à son plus mortel ennemi. Marseille ne vit que

par le commerce: la supériorité maritime des Anglais l'avait réduite

au simple cabotage, ce qui pesait beaucoup sur elle; c'est d'ailleurs

le pays de France où il s'est moins vendu de domaines nationaux, les

moines et les prêtres y avaient peu de biens-fonds, et hormis dans le

district de Tarascon, les propriétés y ont éprouvé peu de changements.

Cependant tous les efforts des partisans des Bourbons furent

impuissants; les principes du 18 brumaire avaient réuni la très-grande

majorité des citoyens; et enfin les mouvements de l'armée de réserve

suspendaient les pensées, fixaient toutes les attentions, excitaient

tous les intérêts.

Le 11 mai, Mélas fit son entrée à Nice: l'ivresse des officiers

autrichiens était extrême; ils arrivaient enfin sur le territoire de

la république, après avoir vu les armées françaises aux portes de

Vienne. Une croisière anglaise mouilla à l'embouchure du Var; elle

annonçait l'arrivée de l'armée embarquée à Mahon, qui devait investir

la place de Toulon. Pour cette fois l'Angleterre voulait faire sauter

les superbes bassins et détruire de fond en comble cet arsenal, d'où

était sortie l'armée qui menaçait son empire des Indes.

Le Var est un torrent guéable, mais qui en peu d'heures grossit. Les

gués n'y sont pas sûrs, d'ailleurs la ligne que défendait Suchet

était courte, la gauche s'appuyait à des montagnes difficiles, la

droite à la mer, à six cents toises. Il avait eu le temps de couvrir

de retranchements et de batteries de gros calibre la tête de pont

qu'il occupait en avant du village de Saint-Laurent. Dès la première

entrée des Français dans le comté de Nice, en 1792, le génie avait

construit grand nombre de batteries sur la rive droite pour protéger

le pont qui a trois cents toises de longueur; un défilé aussi

considérable avait attiré toute la sollicitude des généraux français,

pendant les années 1792, 1793, 1794, 1795. Le champ de bataille

qu'allait défendre Suchet était préparé de longue main. Le 14, après

quelques jours de repos, les divisions Elsnitz, Bellegarde et

Lattermann, attaquèrent la tête de pont avec opiniâtreté: la défense

fut brillante; l'ennemi, écrasé par les batteries de la rive droite,

reconnut l'impossibilité de réussir; il prit position; il poussa par

la gauche des postes jusqu'à la croisière anglaise, et appuya sa

droite aux montagnes. Mélas était résolu à passer le Var plus haut: le

corps de Suchet tourné eût été obligé de se reployer sur Cagnes et les

défilés de l'Esterelles, lorsque le 21 il reçut enfin les nouvelles du

passage du Saint-Bernard par l'armée de réserve, et de l'arrivée de

Napoléon à Aoste. Mélas partit aussitôt avec deux divisions, passa le

col de Tende, entra à Coni le 23; le 24 il apprit à Savigliano la

prise d'Ivrée: il s'était fait précéder depuis quelques jours par la

division Palfy. Il se flattait encore que toutes ces nouvelles étaient

exagérées; que cette armée, si redoutable, ne serait qu'un corps de 15

à 20,000 hommes au plus qu'il pouvait facilement contenir avec les

troupes qu'il amenait avec lui et ce qu'il avait réuni dans la plaine

d'Italie, sans renoncer à Gênes, ajournant seulement ses projets sur

la Provence. Il ordonna à Elsnitz de conserver, de prendre position

derrière la ligne de la Roya, appuyant sa droite au col de Tende, son

centre sur les hauteurs de Breglio, sa gauche à Vintimille. Des

officiers de génie, de nombreux corps de sapeurs, se rendirent sur

cette ligne de retraite pour y construire des retranchements. La Roya

est effectivement la meilleure ligne pour couvrir Gênes du côté de la

France, en même temps que la chaussée de Tende; car la Taggia qui est

en arrière, laisse à découvert la chaussée de Nice à Sospello, Tende

et Turin.

§ VI.

Aussitôt que Masséna fut instruit qu'il n'était plus bloqué que par

30 à 35,000 hommes, que Mélas avec une partie de l'armée s'était porté

sur le Var, il sortit de Gênes avec l'espérance fondée de culbuter le

corps d'armée du blocus, et de terminer la campagne. 15,000 Français

dans sa position valaient mieux que 30,000 Autrichiens: l'ennemi fut

effectivement repoussé de tous ses postes avancés.

Le 10 mai, le lieutenant-général Soult avec 6,000 hommes, se porta

dans la rivière du Levant sur les derrières de la gauche de Ott, et

rentra dans Gênes avec des vivres et des prisonniers par Monte-Faccio;

les attaques furent renouvelées le 13 mai. Ott concentra ses troupes

sur Monte-Creto: le combat fut opiniâtre et sanglant; Soult, après

avoir fait des prodiges de valeur, tomba grièvement blessé et resta au

pouvoir de l'ennemi.

Masséna rentra dans Gênes, ayant perdu l'espoir de faire lever le

blocus; les vivres devenaient rares et fort chers. La population

souffrait, la ration du soldat avait été diminuée; cependant, malgré

la vigilance des Anglais, quelques bâtiments de Marseille, de Toulon,

et de Corse, parvinrent à entrer dans Gênes. Ce secours eût été

suffisant pour l'armée, mais était bien faible pour une population de

cinquante mille ames. On parlait de capituler, lorsque, le 26 mai,

arriva le chef d'escadron Franceschi, qui, le 24 avril, avait quitté

cette ville pour se rendre à Paris: témoin du passage du

Saint-Bernard, il annonçait la prochaine arrivée de Napoléon sous les

murs de Gênes. Cet intrépide officier s'était embarqué à Antibes sur

un bâtiment léger; au moment d'entrer dans le port, sa félouque étant

sur le point d'être prise, il n'eut d'autre ressource, pour sauver les

dépêches, que de se jeter à la nage. Les nouvelles qu'il apportait

remplirent d'allégresse l'armée et les Génois: l'idée d'une prompte

délivrance fit endurer avec patience les maux présents. Les ennemis de

la France furent consternés, leurs complots s'évanouirent; le peuple

suivait sur les cartes exposées aux portes des boutiques le mouvement

d'une armée en laquelle il avait placé sa confiance, et que conduisait

un général qu'il aimait: il savait, par l'expérience des campagnes

précédentes, tout ce qu'il devait en attendre.

§ VII.

Cependant un convoi de blé, annoncé de Marseille, était attendu avec

la plus grande impatience; un des bâtiments qui en faisait partie,

entra le 30 mai dans le port, et annonça qu'il était suivi par le

reste du convoi: la population tout entière se porta sur le quai, dès

la pointe du jour, pour devancer l'arrivée de ce secours si ardemment

attendu. Son espérance fut trompée, rien n'arriva, et le soir on

annonça qu'il était tombé au pouvoir de l'ennemi. Le découragement

devint extrême, les magistrats de la ville eurent recours aux magasins

de cacao, dont il existait une grande quantité chez les négociants.

Cette ville est l'entrepôt qui en fournit à toute l'Italie. Il s'y

trouvait aussi des magasins de millet, d'orge, de fèves. Dès le 24

mai, la distribution du pain avait cessé; on ne recevait plus que du

cacao. Les denrées de première nécessité étaient hors de prix: une

livre de mauvais pain coûtait trente francs; la livre de viande, six

francs; une poule, trente-deux francs. Dans la nuit du premier au

deux, on crut entendre le canon. Les soldats, les habitants se

portèrent avant le jour sur les remparts; vaine illusion, ces

espérances déchues accroissaient le découragement: la désertion était

assez considérable, ce qui est rare dans les troupes françaises; mais

les soldats n'avaient pas une nourriture suffisante. 8,000 prisonniers

autrichiens étaient sur les pontons et dans les bagnes: ils avaient

reçu jusque alors les mêmes distributions que les soldats; mais enfin

il n'était plus possible de leur en délivrer. Masséna le fit

connaître au général Ott; il demanda qu'il leur fît passer des vivres,

et donna sa parole qu'il n'en serait rien distrait. Ott pria l'amiral

anglais d'en envoyer à ses prisonniers, celui-ci s'y refusa; ce qui

fut une première source d'aigreur entre eux. L'armée de blocus

elle-même ne vivait que par le secours de la mer, et dépendait en cela

de la flotte. Le 2 juin, la patience du peuple parut à bout; les

femmes s'assemblèrent tumultueusement, demandant du pain ou la mort.

Il y avait tout à craindre du désespoir d'une aussi nombreuse

population; il n'y avait que dix jours que le colonel Franceschi était

arrivé, mais déja dix jours sont longs pour des affamés! «Depuis qu'on

nous annonce l'armée de réserve, disaient-ils, si elle devait venir,

elle serait déja arrivée; ce n'est point avec cette lenteur que marche

Napoléon, il a été arrêté par des obstacles qu'il n'a pu surmonter, il

a eu quatre fois le temps de faire le chemin. L'armée autrichienne est

trop forte, la sienne trop faible, il n'a pu déboucher des montagnes,

nous n'avons aucune chance, cependant la population entière de notre

ville contracte des maladies qui vont nous faire tous périr.

N'avons-nous donc pas montré assez de patience et d'attachement à la

cause de nos alliés? N'y a-t-il pas de la férocité à exiger davantage

d'une population si nombreuse, composée de vieillards, de femmes et

d'enfants, de citoyens paisibles peu accoutumés aux horreurs de la

guerre?»

Masséna céda enfin à la nécessité: il promit au peuple que si, sous

vingt-quatre heures, il n'était pas secouru, il négocierait. Il tint

parole: le 3 juin, il envoya l'adjudant-général Andrieux au général

Ott. Fatalité des choses humaines! Il se rencontra dans l'antichambre

de ce général avec un officier d'ordonnance autrichien qui arrivait en

poste du quartier-général de Mélas: il était porteur de l'ordre de

lever le blocus et de se rendre en toute hâte sur le Pô; il lui

annonçait que Napoléon était à Chivasso depuis le 26, et marchait sur

Milan. Il n'y avait plus un moment à perdre pour sauver l'armée.

Andrieux entra à son tour; il débuta, comme c'est l'usage, par

déclarer que son général avait encore des vivres pour un mois pour son

armée; mais que la population souffrait, que son coeur en était ému et

qu'il rendrait la place si on consentait qu'il sortît avec ses armes,

bagages et canons sans être prisonnier.

Ott accepta avec empressement en déguisant sa surprise et sa joie.

Les négociations commencèrent de suite; elles durèrent vingt-quatre

heures. Masséna se rendit en personne aux conférences, au pont de

Conegliano, où se trouvèrent l'amiral Keith et le général Ott:

l'embarras de ce dernier était extrême; d'un côté, le temps était bien

précieux, il sentait toute la conséquence d'une heure de retard dans

de pareilles circonstances. Le 4, dans la journée, il apprit que

l'armée de réserve avait forcé le passage du Tésin, était entrée à

Milan, occupant Pavie, et que déja les coureurs étaient sur l'Adda:

cependant, s'il accédait aux demandes de Masséna, et qu'il le laissât

sortir de Gênes sans être prisonnier de guerre, avec armes et canons,

il n'aurait rien gagné. Le général avait encore 12,000 hommes, il se

réunirait à Suchet qui en avait autant, et, ainsi réunis,

manoeuvrerait contre lui Ott, qui se serait affaibli d'une division

qu'il fallait qu'il laissât à Gênes. Il ne pourrait donc se porter sur

le Pô qu'avec environ trente bataillons, qui, réduits par les pertes

de la campagne, fourniraient à peine 15,000 hommes.

Ott proposa que l'armée française se rendît à Antibes par mer, avec

armes et bagages, et sans être prisonnière. Cela fut rejeté, et on

convint que 8,500 hommes de la garnison sortiraient par terre et

prendraient la chaussée de Voltri, et que le reste serait transporté

par mer. (Voyez la capitulation.) Le lendemain 6, la plus grande

partie de la garnison sortit au nombre de 8,500 hommes avec armes et

bagages, mais sans canons, et se rendit à Voltri: le général en chef

s'embarqua à bord de cinq corsaires français avec 1,500 hommes et 20

pièces de campagne; les malades, les blessés, restèrent dans les

hôpitaux sous le soin des officiers de santé français. Ott confia

Gênes au général Hohenzollern, auquel il laissa 10,000 hommes.

L'amiral anglais prit possession du port et des établissements

maritimes; des convois de subsistances arrivèrent de tous côtés: en

peu de jours la plus grande abondance remplaça la disette. La conduite

des Anglais indisposa le peuple; ils mirent la main sur tout: à les

entendre c'étaient eux qui avaient pris Gênes, puisqu'elle ne s'était

rendue que par famine, et que c'était la croisière qui avait arrêté

tous les convois de vivres.

§ VIII.

Le général Elsnitz avait employé six jours à préparer sa retraite; il

avait quitté Nice, dans la nuit du 28 au 29 mai, avec l'intention de

prendre la ligne de la Roya et de couvrir le blocus de Gênes. Avant de

démasquer son mouvement de retraite, et conformément à un usage assez

habituel des généraux autrichiens, il insulta deux fois, le 22 et le

26 mai, la tête du pont du Var. Il fut repoussé et eut 5 à 600 hommes

hors de combat.

Le but de ces attaques était d'en imposer à Suchet, de lui masquer son

véritable projet, et de l'empêcher de détacher une colonne, par la

crête supérieure des Alpes, sur le col de Tende. Suchet ne fut

instruit, que le 29, par le télégraphe du fort Montalban, de la

retraite de son ennemi; il passa sur-le-champ le pont, et entra à

Nice, dans la journée. Les habitants envoyèrent une députation

implorer sa clémence. Ils en avaient besoin; leur conduite avait été

mauvaise.

Les généraux Menard et Rochambeau marchèrent avec rapidité, par la

chaussée de Nice à Turin, pour joindre la droite de l'ennemi; ils

rattrapèrent le temps perdu, et rencontrèrent, sur les hauteurs de

Breglio, Braillo et Saorgio, les troupes du général Gorrup, qui

formaient la droite autrichienne; ils le débordèrent, le battirent, et

l'obligèrent à se jeter du côté de la mer, abandonnant ainsi la route

du col de Tende, dont ils s'emparèrent. Cependant le général Elsnitz

avait conservé long-temps la volonté de se maintenir sur la Roya. Il

venait de recevoir l'ordre de se rendre en toute hâte sur le Pô, par

le col de Tende, ce qui ne lui était plus possible depuis la défaite

du corps du général Gorrup. Il se décida à exécuter ce mouvement de

retraite par le chemin de la Corniche. Arrivé à Oneille, il se porta

sur Pieva, Ormea et Ceva. Cette marche était pleine de difficultés; il

l'exécuta avec bonheur. Son arrière-garde, attaquée à Pieva, éprouva

un échec; cependant, dans ce mouvement si difficile, il ne perdit que

1,500 à 2,000 hommes, quelques canons et quelques bagages. Suchet

arriva le 6 juin à Savone, il y fut rejoint par le général Gazan qui

commandait les 8,500 hommes sortis de Gênes par terre. Il prit des

cantonnements sur la Bormida, et cerna la citadelle de Savone, qui

avait garnison autrichienne. Du 29 mai au 6 juin, où les troupes

françaises poussèrent l'ennemi avec la plus grande activité, elles

firent de 1,500 à 2,000 prisonniers, et déployèrent, dans plusieurs

combats, la plus grande intrépidité. Elles avaient un avantage

inappréciable sur leur ennemi, la connaissance du pays: d'ailleurs les

habitants leur étaient en tout favorables.

§ IX.

Après la bataille de Marengo, Suchet eut ordre de se porter sur Gênes:

il établit son quartier-général à Conegliano, entra dans la place le

24 juin, conformément à la convention d'Alexandrie; cependant, dès le

20 juin, il signa une convention particulière avec le général

Hohenzollern, (voy. Pièces officielles). Aussitôt que le peuple génois

ne sentit plus les angoisses de la famine, il revint à ses sentiments

naturels. L'avidité des Anglais excitait vivement son indignation; ils

voulaient tout emporter. Ils convoitaient jusqu'aux marchandises en

port franc. Il y eut des discussions vives, des voies de fait avec le

peuple: plusieurs Anglais furent massacrés. Suchet, instruit de la

conduite de l'amiral anglais, réclama les dispositions de la

convention; ce qui donna lieu à une correspondance curieuse entre lui

et le général Hohenzollern, qui s'opposa à toutes les entreprises des

Anglais, mit des gardes à l'arsenal et au port pour les empêcher de

rien enlever: il se comporta avec honneur.

La première nouvelle de la reddition de Gênes fut apportée à Napoléon

par quelques patriotes milanais réfugiés dans cette ville, et qui

avaient regagné leur patrie par les montagnes; ce ne fut que

vingt-quatre heures plus tard, qu'il en reçut la nouvelle officielle.

Quand les Génois apprirent la victoire de Marengo, leur joie fut

extrême; leur patrie était délivrée. Ils s'associèrent sincèrement à

la gloire de leurs alliés. Le parti oligarque rentra dans le néant.

Les Anglais et les Autrichiens furent davantage en butte aux menaces

et aux insultes de la populace; le sang coula; un régiment autrichien

fut presque entièrement détruit. Hohenzollern fut obligé de s'adresser

à Suchet pour demander justice et son intervention pour que, pendant

le peu de jours qu'il avait à rester encore dans la place, jusqu'au

moment désigné pour sa remise, le peuple restât tranquille. L'entrée

de Suchet dans cette grande ville fut un triomphe: 400 demoiselles,

habillées aux couleurs françaises et liguriennes, accueillirent

l'armée. Le général Hohenzollern remplit tous ses engagements;

l'escadre anglaise prit le large; les Génois se livrèrent au regret

de n'avoir pas tenu plus long-temps. Ils s'accusaient réciproquement

d'avoir été pusillanimes; d'avoir eu peu de confiance dans la destinée

du premier magistrat de la France: car, s'ils eussent été assurés

qu'il ne fallait plus souffrir que cinq à six jours, ils eussent

encore trouvé la force de le faire.

Pendant que ces importants évènements se succédaient, Masséna

débarquait à Antibes et y séjournait. Il arriva enfin à Milan, avant

le départ de Napoléon pour retourner à Paris, et prit le commandement

de la nouvelle armée d'Italie.

_Remarques critiques._

_Première observation._--MASSÉNA.--L'armée autrichienne était plus que

double de l'armée française; mais les positions que pouvait occuper

celle-ci, étaient tellement fortes, qu'elle eût dû triompher. Masséna

fit une faute essentielle dans sa défense.

Les deux armées étaient séparées par les Alpes et l'Apennin, dont les

Autrichiens occupaient le revers du côté de l'Italie, depuis le pied

du col d'Argentière jusqu'à Bobbio; les Français, la crête supérieure

et tout le revers du côté de la mer: leur quartier-général était à

Gênes. De Gênes à Nice il y a quarante lieues, tandis que la division

Kuinel, qui était en avant de Coni, n'était qu'à dix-huit lieues de

Nice; Oneille est à vingt lieues de Gênes. La division autrichienne

qui occupait le Tanaro, n'est qu'à neuf lieues; Savone est à dix

lieues de Gênes: la division qui occupait la Bormida, n'était qu'à

trois lieues de Savone. L'armée autrichienne était plus nombreuse;

elle prenait l'offensive; elle avait l'initiative, et elle pouvait

arriver à Nice, à Oneille, à Savone, avant le quartier-général

français. Le pays de Gênes à Nice est appelé du nom de rivière, à

cause de son peu de largeur: ce pays est compris entre la crête des

Apennins et la mer; par rapport à sa longueur, c'est un boyau qui n'a

pas assez de profondeur et de largeur, pour être défendu dans toute

cette longueur. Il fallait donc opter, ou porter son quartier-général

à Nice, en mettant la défensive sur la crête supérieure d'Argentière à

Tende, de là au Tanarello, à la Taggia ou à la Roya, ou bien

concentrer la défense autour de Gênes: ce dernier parti était conforme

au plan de campagne du premier consul. Gênes est une très-grande ville

qui offre beaucoup de ressources; c'est une place forte; elle est en

outre couverte par la petite place de Gavi, et a, sur son flanc

gauche, la citadelle de Savone. Ce parti une fois adopté, le général

Masséna eut dû agir comme s'il eût été général de la république

ligurienne, et que son unique objet fût d'en défendre la capitale. La

division de 3 à 4,000 hommes qu'il laissa dans Nice, et pour

l'observation des cols, était suffisante. Le général Masséna ne sut

pas opter; il voulut conserver les communications de son armée avec

Nice et avec Gênes: cela était impossible; il fut coupé. Il eût dû

placer son armée d'une des trois manières suivantes:

1º Donner au général Suchet, qui commandait la gauche, 14,000 hommes,

et l'établir avec ses principales forces sur les hauteurs de

Monte-Legino, en les couvrant de retranchements; observer Settépani,

la tour de Melogno, la Madone di Neve, Saint-Jacques, Cadibone, par

des colonnes mobiles; retirer toute l'artillerie des forts de Vado;

donner au lieutenant-général Soult, qui commandait le centre, 10,000

hommes pour défendre la Bocchetta et le Monte-Fayale; donner au

général Miollis, qui commandait la droite, 3,000 hommes, qui se

seraient retranchés derrière le torrent de Sturt, sur Monte-Ratti et

Monte-Faccio. Enfin, garder 7,000 hommes de réserve dans la ville.

L'attaque de Monte-Legino, de la Bocchetta, de Montefaccio eut été

difficile; l'ennemi, obligé de se diviser en un grand nombre de

colonnes, eût pu être attaqué et battu en détail; au lieu de vingt

lieues d'étendue qu'avait la position qu'occupa Masséna, celle-ci n'en

aurait eu que dix: l'armée ennemie eût coupé la route de la Corniche,

eût tourné toute l'armée par sa gauche; elle se fût emparée de

Saint-Jacques, de Cadibone, de Vado; mais l'armée française fût restée

entière et concentrée. Lorsque sa gauche aurait été forcée sur les

hauteurs de Monte-Legino, elle se fût repliée sur Monte-Fayale, sous

le canon de Voltri, et enfin sur Gênes.

2º Ou placer la gauche sur Voltri, à la Madone dell'aqua, le centre

derrière la Bocchetta, et la droite derrière la Sturla. Cette ligne,

beaucoup moins étendue, pouvait être occupée par beaucoup moins de

troupes; les fortifications eussent pu être faites avec plus de soin;

plus de moitié de l'armée eût pu être tenue en réserve aux portes de

Gênes. Masséna eût pu prendre l'offensive par la rivière du Levant,

par la vallée de Bisogno, par la Bocchetta, par les montagnes de

Sassello, par la rivière du Ponent, et écraser les colonnes ennemies,

obligées de se diviser dans ce pays difficile.

3º Ou occuper, sur les hauteurs de Gênes, un camp retranché, menaçant

l'Italie; en appuyer les flancs à deux forts de campagne, en couvrir

le front par des redoutes et une centaine de pièces de canon, non

attelées, indépendamment de l'équipage de campagne; enfin tenir une

réserve, en garnison, à Gênes. Une armée française de 30,000 hommes,

commandée par Masséna, placée dans cette formidable position, n'aurait

pu être forcée par une armée de 60,000 Autrichiens. Si Mélas

respectait cette armée, et manoeuvrait pour la couper de Nice, cela

n'était d'aucune conséquence; Masséna fût entré en Piémont. Si Mélas

eût manoeuvré sur Gênes, les places de Gavi et de Seravale, la nature

du terrain, ne lui eussent pas permis, ou eussent offert à Masséna,

des occasions avantageuses de prendre l'initiative de tomber sur le

flanc de l'armée ennemie, et de la défaire.

_Deuxième observation._ 1º Gênes a ouvert ses portes lorsqu'elle était

sauvée. Le général Masséna savait que l'armée de secours était arrivée

sur le Pô: il était assuré qu'elle n'avait éprouvé depuis aucun échec,

car l'ennemi se fût empressé de le lui faire connaître. Quand César

assiégea Alise, il la bloqua avec tant de soin, que cette place n'eut

aucune nouvelle de ce qui se passait au dehors. L'époque où l'armée

de secours avait promis d'arriver, était passée; le conseil des

Gaulois s'assembla sous la présidence de Vercingétorix; Crotogno se

leva, et dit: «Vous n'avez pas de nouvelles de votre armée de secours;

mais César ne vous en donne-t-il pas tous les jours? Croyez-vous qu'il

travaillerait, avec tant d'ardeur, à élever retranchements sur

retranchements, s'il ne craignait l'armée que les Gaulois ont réunie,

et qui s'approche? ayez donc de la persévérance, vous serez sauvé.»

Effectivement, l'armée gauloise arriva forte de 20,000 hommes, et

attaqua les légions de César.

2º La proposition admise par le général Ott et l'amiral Keith, de

permettre à la garnison de sortir de la ville, avec ses armes, et sans

être prisonnière de guerre, n'était-elle pas aussi explicative qu'une

lettre même de Napoléon, qui eût annoncé son approche? Quand cette

base fut acceptée par l'ennemi, quand il insista pour que la garnison

se rendît à Nice, par mer, ne décèlait-il pas la position critique

dans laquelle il se trouvait? Masséna eût dû rompre alors, bien

certain que, sous quatre ou cinq jours, il serait débloqué; par le

fait, il l'eût été douze heures après. Les généraux ennemis savaient

l'extrême disette qui régnait dans la ville: ils n'eussent jamais

accordé la capitulation, à l'armée française, d'en sortir, sans être

prisonnière de guerre, si déja l'armée de secours n'eût été proche, et

en position de faire lever le siège.

3º. 5,500 hommes de la garnison sortirent de la ville de Gênes, par

terre, mais sans canons. Masséna s'embarqua avec vingt pièces de canon

de campagne, 1,500 hommes, et débarqua à Antibes. Il laissa 1,500

hommes, dans la ville, pour garder ses malades: son devoir était de

partager le sort de ces troupes; et il devait bien comprendre

l'intérêt que mettait l'ennemi, à l'en séparer. Effectivement, les

troupes ne furent pas plutôt arrivées à Voltri, qu'elles apprirent

l'approche de l'armée de secours et du corps de Suchet, à Finale. Si

Masséna eût été à leur tête, il eût renforcé Suchet, marché sur le

champ de bataille de Marengo. Sa conduite, dans cette dernière

circonstance, n'est point à imiter. C'est une faute bien fâcheuse, et

qui eut des suites funestes; ses motifs sont encore inconnus. On a

beaucoup parlé des flatteries que les généraux ennemis lui

prodiguèrent pendant les conférences; mais elles eussent dû accroître

sa méfiance. Lorsque Napoléon voulait accréditer le général

autrichien, Provera, officier très-médiocre, il le loua beaucoup, et

parvint à en imposer à la cour de Vienne qui le remploya de nouveau.

Il fut repris plus tard à la Favorite. Lorsque le général français qui

commandait à Mantoue, rendit cette place, le feld-maréchal Kray lui

fit cadeau d'un drapeau, en vantant beaucoup sa valeur. Les louanges

des ennemis sont suspectes; elles ne peuvent flatter un homme

d'honneur, que lorsqu'elles sont données après la cessation des

hostilités.

A Dieu ne plaise que l'on veuille comparer le héros de Rivoli et de

Zurich à un homme sans énergie et sans caractère. Masséna était

éminemment noble et brillant au milieu du feu et du désordre des

batailles: le bruit du canon lui éclaircissait les idées, lui donnait

de l'esprit, de la pénétration et de la gaieté.

On a fort exagéré le mauvais état de l'armée d'Italie; le mal avait

été grand, mais il avait été, en grande partie, réparé pendant

février, mars et avril. On a dit que l'armée n'avait que 25,000

hommes: elle était de 40,000 hommes sous les armes, depuis le Var à

Gênes; et, en outre, la garde nationale de Gênes était dévouée, formée

de la faction démocratique, et passionnément attachée à la France. Il

y avait aussi, à Gênes, beaucoup de patriotes, d'Italiens réfugiés,

qui furent formés en bataillon.

Au moment de la reddition de Gênes, il s'y trouvait 12,000 Français

sous les armes; 3,000 Italiens, Liguriens ou Sardes, qui ne suivirent

pas l'armée; il y avait 6,000 hommes dans les hôpitaux: Suchet avait,

à son arrivée à Savone, 10,000 hommes. C'était donc 25,000 hommes qui

restaient sous les armes, de cette armée qui avait perdu en morts,

blessés ou prisonniers, ou évacués sur la France, 17,000 hommes.

* * * * *

Le 6 prairial, le chef d'escadron, Franceschi, aide-de-camp du

général Soult, envoyé par le général Masséna, au premier consul,

dans les premiers jours de floréal, arrive et apporte les

dépêches de Bonaparte, qui donnent lieu à la notice suivante,

transmise officiellement et de suite à l'armée et au gouvernement

ligurien.

«Un des officiers que j'ai envoyés près du premier consul, à

Paris, est revenu cette nuit.

«Il a laissé le général Bonaparte descendant le grand

Saint-Bernard, et ayant avec lui le général Carnot, ministre de

la guerre.

«Le général Bonaparte me mande que, du 28 au 30 floréal, il sera

arrivé, avec toute son armée, à Yvrée, et que de là, il marchera,

à grandes journées, sur Gênes.

«Le général Lecourbe fait, en même temps, son mouvement sur

Milan, par la Valteline.

«L'armée du Rhin a obtenu de nouveaux avantages sur l'ennemi;

elle a remporté une victoire décisive à Biberach, elle a fait

beaucoup de prisonniers, et a dirigé sa marche sur Ulm.

«Le général Bonaparte, à qui j'ai fait connaître la conduite des

habitants de Gênes, me témoigne toute la confiance qu'il a en

eux, et m'écrit: _Vous êtes dans une position difficile; mais ce

qui me rassure, c'est que vous êtes dans Gênes._ Cette ville

dirigée par un excellent esprit, et éclairée sur ses véritables

intérêts, trouvera bientôt, dans sa délivrance, le prix des

sacrifices qu'elle a faits».

_Signé_, MASSÉNA.

Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 1/2 écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité · 第 23 / 109 题