M. de Lansac en costume de voyage et affectant une grande fatigue, s'était
drapé nonchalamment sur le canapé du grand salon. Il vint au-devant de
Valentine d'un air galant et empressé dès qu'il l'aperçut. Valentine
tremblait et se sentait près de s'évanouir. Sa pâleur, sa consternation,
n'échappèrent point au comte; il feignit de ne pas s'en apercevoir, et lui
fit compliment au contraire sur l'éclat de ses yeux et la fraîcheur de
son teint. Puis il se mit aussitôt à causer avec cette aisance que donne
l'habitude de la dissimulation; et le ton dont il parla de son voyage,
la joie qu'il exprima de se retrouver auprès de sa femme, les questions
bienveillantes qu'il lui adressa sur sa santé, sur les plaisirs de sa
retraite, l'aidèrent à se remettre de son émotion et à paraître, comme
lui, calme, gracieuse et polie.
Ce fut alors seulement qu'elle remarqua dans un coin du salon un homme
gros et court, d'une figure rude et commune; M. de Lansac le lui présenta
comme _un de ses amis_. Il y avait quelque chose de contraint dans la
manière dont M. de Lansac prononça ces mots; le regard sombre et terne
de cet homme, le salut raide et gauche qu'il lui rendit, inspirèrent à
Valentine un éloignement irrésistible pour cette figure ingrate, qui
semblait se trouver déplacée en sa présence, et qui s'efforçait, à force
d'impudence, de déguiser le malaise de sa situation.
Après avoir soupé à la même table et vis-à-vis de cet inconnu d'un
extérieur si repoussant, M. de Lansac pria Valentine de donner des ordres
pour qu'on préparât un des meilleurs appartements du château à son bon
_M. Grapp_. Valentine obéit, et quelques instants après M. Grapp se retira,
après avoir échangé quelques paroles à voix basse avec M. de Lansac, et
avoir salué sa femme avec le même embarras et le même regard d'insolente
servilité que la première fois.
Lorsque les deux époux furent seuls ensemble, une mortelle frayeur
s'empara de Valentine. Pâle et les yeux baissés, elle cherchait en vain
à renouer la conversation, quand M. de Lansac, rompant le silence, lui
demanda la permission de se retirer, accablé qu'il était de fatigue.
--Je suis venu de Pétersbourg en quinze jours, lui dit-il avec une sorte
d'affectation; je ne me suis arrêté que vingt-quatre heures à Paris; aussi
je crois... j'ai certainement de la fièvre.
--Oh! sans doute, vous avez... vous devez avoir la fièvre, répéta
Valentine avec un empressement maladroit.
Un sourire haineux effleura les lèvres discrètes du diplomate.
--Vous avez l'air de Rosine dans _le Barbier_! dit-il d'un ton
semi-plaisant, semi-amer, _Buona sera, don Basilio_! Ah! ajouta-t-il en
se traînant vers la porte d'un air accablé, j'ai un impérieux besoin de
sommeiller! Une nuit de plus en poste, et je tombais malade. Il y a de
quoi, n'est-ce pas, ma chère Valentine?
--Oh oui! répondit-elle, il faut vous reposer; je vous ai fait préparer...
--L'appartement du pavillon, n'est-il pas vrai, ma très-belle? C'est le
plus propice au sommeil. J'aime ce pavillon, il me rappellera l'heureux
temps où je vous voyais tous les jours...
--Le pavillon! répondit Valentine d'un air épouvanté qui n'échappa point à
son mari, et qui lui servit de point de départ pour les découvertes qu'il
se proposait de faire avant peu.
--Est-ce que vous avez disposé du pavillon? dit-il d'un air parfaitement
simple et indifférent.
--J'en ai fait une espèce de retraite pour étudier, répondit-elle avec
embarras; car elle ne savait pas mentir. Le lit est enlevé, il ne
saurait être prêt pour ce soir... Mais l'appartement de ma mère, au
rez-de-chaussée, est tout prêt à vous recevoir... s'il vous convient.
--J'en réclamerai peut-être un autre demain, dit M. de Lansac avec une
intention féroce de vengeance et un sourire plein d'une fade tendresse;
en attendant, je m'arrangerai de celui que vous m'assignez.
Il lui baisa la main. Sa bouche sembla glacée à Valentine. Elle froissa
cette main dans l'autre pour la ranimer, quand elle se trouva seule.
Malgré la soumission de M. de Lansac à se conformer à ses désirs, elle
comprenait si peu ses véritables intentions que la peur domina d'abord
toutes les angoisses de son âme. Elle s'enferma dans sa chambre, et
le souvenir confus de cette nuit de léthargie qu'elle y avait passée
avec Bénédict lui revenant à l'esprit, elle se leva et marcha dans
l'appartement avec agitation pour chasser les idées décevantes et cruelles
que l'image de ces événements éveillait en elle. Vers trois heures,
ne pouvant ni dormir ni respirer, elle ouvrit sa fenêtre. Ses yeux
s'arrêtèrent longtemps sur un objet immobile, qu'elle ne pouvait préciser,
mais qui, se mêlant aux tiges des arbres, semblait être un tronc d'arbre
lui-même. Tout à coup elle le vit se mouvoir et s'approcher; elle reconnut
Bénédict. Épouvantée de le voir ainsi se montrer à découvert en face des
fenêtres de M. de Lansac, qui étaient directement au-dessous des siennes,
elle se pencha avec épouvante pour lui indiquer, par signes, le danger
auquel il s'exposait. Mais Bénédict, au lieu d'en être effrayé, ressentit
une joie vive en apprenant que son rival occupait cet appartement.
Il joignit les mains, les éleva vers le ciel avec reconnaissance, et
disparut. Malheureusement M. de Lansac, que l'agitation fébrile du voyage
empêchait aussi de dormir, avait observé cette scène de derrière un rideau
qui le cachait à Bénédict.
Le lendemain, M. de Lansac et M. Grapp se promenèrent seuls dès le matin.
--Eh bien! dit le petit homme ignoble au noble comte, avez-vous parlé à
votre _épouse_?
--Comme vous y allez, mon cher? Eh! donnez-moi le temps de respirer.
--Je ne l'ai pas, moi, Monsieur. Il faut terminer cette affaire avant huit
jours; vous savez que je ne puis différer davantage.
--Eh! patience! dit le comte avec humeur.
--Patience? reprit le créancier d'une voix sombre; il y a dix ans,
Monsieur, que je prends patience; et je vous déclare que ma patience est à
bout. Vous deviez vous acquitter en vous mariant, et voici déjà deux ans
que vous...
--Mais que diable craignez-vous? Cette terre vaut cinq cent mille francs,
et n'est grevée d'aucune autre hypothèque.
--Je ne dis pas que j'aie rien à risquer, répondit l'intraitable créancier;
mais je dis que je veux rentrer dans mes fonds, réunir mes capitaux, et
sans tarder. Cela est convenu, Monsieur, et j'espère que vous ne ferez pas
encore cette fois comme les autres.
--Dieu m'en préserve! j'ai fait cet horrible voyage exprès pour me
débarrasser à tout jamais de vous... de votre créance, je veux dire, et
il me tarde de me voir enfin libre de soucis. Avant huit jours vous serez
satisfait.
--Je ne suis pas aussi tranquille que vous, reprit l'autre du même ton
rude et persévérant; votre femme... c'est-à-dire votre _épouse_, peut
faire avorter tous vos projets; elle peut refuser de signer...
--Elle ne refusera pas...
--Hein! vous direz peut-être que je vais trop loin; mais moi, après tout,
j'ai le droit de voir clair dans les affaires de famille. Il m'a semblé
que vous n'étiez pas aussi enchantés de vous revoir que vous me l'aviez
fait entendre.
--Comment! dit le comte pâlissant de colère à l'insolence de cet homme.
--Non, non! reprit tranquillement l'usurier. Madame la comtesse a eu l'air
médiocrement flattée. Je m'y connais, moi...
--Monsieur! dit le comte d'un ton menaçant.
--Monsieur! dit l'usurier d'un ton plus haut encore et fixant sur son
débiteur ses petits yeux de sanglier; écoutez, il faut de la franchise en
affaires, et vous n'en avez point mis dans celle-ci... Écoutez, écoutez!
Il ne s'agit pas de s'emporter. Je n'ignore pas que d'un mot madame de
Lansac peut prolonger indéfiniment ma créance; et qu'est-ce que je tirerai
de vous après? Quand je vous ferais coffrer à Sainte-Pélagie, il faudrait
vous y nourrir; et il n'est pas sûr qu'au train dont va l'affection de
votre femme, elle voulût vous en tirer de si tôt...
--Mais enfin, Monsieur, s'écria le comte outré, que voulez-vous dire? sur
quoi fondez-vous...
--Je veux dire que j'ai aussi, moi, une femme jeune et jolie. Avec de
l'argent, qu'est-ce qu'on n'a pas? Eh bien, quand j'ai fait une absence de
quinze jours seulement, quoique ma maison soit aussi grande que la vôtre,
ma femme, je veux dire mon épouse, n'occupe pas le premier étage tandis
que j'occupe le rez-de-chaussée. Au lieu qu'ici, Monsieur... Je sais bien
que les ci-devant nobles ont conservé leurs anciens usages, qu'ils vivent
à part de leurs femmes; mais mordieu! Monsieur, il y a deux ans que vous
êtes séparé de la vôtre...
Le comte froissait avec fureur une branche qu'il avait ramassée pour se
donner une contenance.
--Monsieur, brisons là! dit-il étouffant de colère. Vous n'avez pas le
droit de vous immiscer dans mes affaires à ce point; demain vous aurez la
garantie que vous exigez, et je vous ferai comprendre alors que vous avez
été trop loin.
Le ton dont il prononça ces paroles effraya fort peu M. Grapp; il était
endurci aux menaces, et il y avait une chose dont il avait bien plus peur
que des coups de canne: c'était la banqueroute de ses débiteurs.
La journée fut employée à visiter la propriété. M. Grapp avait fait venir
dans la matinée un employé au cadastre. Il parcourut les bois, les champs,
les prairies, estimant tout, chicanant pour un sillon, pour un arbre
abattu; dépréciant tout, prenant des notes, et faisant le tourment et le
désespoir du comte, qui fut vingt fois tenté de le jeter dans la rivière.
Les habitants de Grangeneuve furent très-surpris de voir arriver ce noble
comte en personne, escorté de son acolyte qui examinait tout, et dressait
presque déjà l'inventaire du bétail et du mobilier aratoire. M. et madame
Lhéry crurent voir dans cette démarche de leur nouveau propriétaire
un témoignage de méfiance et l'intention de résilier le bail. Ils ne
demandaient pas mieux désormais. Un riche maître de forges, parent et ami
de la maison, venait de mourir sans enfants, et de laisser par testament
deux cent mille francs à _sa chère et digne filleule Athénaïs Lhéry, femme
Blutty_. Le père Lhéry proposa donc à M. de Lansac la résiliation du bail,
et M. Grapp se chargea de répondre que dans trois jours les parties
s'entendraient à cet égard.
Valentine avait cherché vainement une occasion d'entretenir son mari et
de lui parler de Louise. Après le dîner, M. de Lansac proposa à Grapp
d'examiner le parc. Ils sortirent ensemble, et Valentine les suivit,
craignant, avec quelque raison, les recherches du côté du parc réservé.
M. de Lansac lui offrit son bras, et affecta de s'entretenir avec elle sur
un ton d'amitié et d'aisance parfaite.
Elle commençait à reprendre courage, et se serait hasardée à lui adresser
quelques questions, lorsque la clôture particulière dont elle avait
entouré sa _réserve_ vint frapper l'attention de M. de Lansac.
--Puis-je vous demander, ma chère, ce que signifie cette division? lui
dit-il d'un ton très-naturel. On dirait d'une remise pour le gibier. Vous
livrez-vous donc au royal plaisir de la chasse?
Valentine expliqua, en s'efforçant de prendre un ton dégagé, qu'elle avait
établi sa retraite particulière en ce lieu, et qu'elle y venait jouir
d'une plus libre solitude pour travailler.
--Eh! mon Dieu, dit M. de Lansac, quel travail profond et consciencieux
exige donc de semblables précautions? Eh quoi! des palissades, des grilles,
des massifs impénétrables! mais vous avez fait du pavillon un palais de
fées, j'imagine! Moi qui croyais déjà la solitude du château si austère!
Vous la dédaignez, vous! C'est le secret du cloître; c'est le mystère
qu'il faut à vos sombres élucubrations. Mais, dites-moi, cherchez-vous la
pierre philosophale, ou la meilleure forme de gouvernement? Je vois bien
que nous avons tort là-bas de nous creuser l'esprit sur la destinée des
empires; tout cela se pèse, se prépare et se dénoue au pavillon de votre
parc.
Valentine, accablée et effrayée de ces plaisanteries, où il lui semblait
voir percer moins de gaieté que de malice, eût voulu pour beaucoup
détourner M. de Lansac de ce sujet; mais il insista pour qu'elle leur fît
les honneurs de sa retraite, et il fallut s'y résigner. Elle avait espéré
le prévenir de ses réunions de chaque jour avec sa sœur et son fils avant
qu'il entreprît cette promenade. En conséquence, elle n'avait pas donné à
Catherine l'ordre de faire disparaître les traces que ses amis pouvaient
y avoir laissées de leur présence quotidienne: M. de Lansac les saisit du
premier coup d'œil. Des vers écrits au crayon sur le mur par Bénédict, et
qui célébraient les douceurs de l'amitié et le repos des champs; le nom de
Valentin, qui, par une habitude d'écolier, était tracé de tous côtés; des
cahiers de musique appartenant à Bénédict, et portant son chiffre; un joli
fusil de chasse avec lequel Valentin poursuivait quelquefois les lapins
dans le parc, tout fut exploré minutieusement par M. de Lansac, et lui
fournit le sujet de quelque remarque moitié aigre, moitié plaisante. Enfin
il ramassa sur un fauteuil une élégante toque de velours qui appartenait à
Valentin, et la montrant à Valentine:
--Est-ce là, lui dit-il en affectant de rire, la toque de l'invisible
alchimiste que vous évoquez en ce lieu?
Il l'essaya, s'assura qu'elle était trop petite pour un homme, et la
replaça froidement sur le piano; puis se retournant vers Grapp, comme si
un mouvement de colère et de vengeance contre sa femme l'eût emporté sur
les ménagements qu'il devait à sa position:
--Combien évaluez-vous ce pavillon? lui dit-il d'un ton brusque et sec.
--Presque rien, répondit l'autre. Ces objets de luxe et de fantaisie sont
des _non-valeurs_ dans une propriété. La bande noire ne vous en donnerait
pas cinq cents francs. Dans l'intérieur d'une ville, c'est différent.
Mais quand il y aura, autour de cette construction, un champ d'orge ou
une prairie artificielle, je suppose, à quoi sera-t-elle bonne? à jeter
par terre, pour le moellon et la charpente.
Le ton grave dont Grapp prononça cette réponse fit passer un frisson
involontaire dans le sang de Valentine. Quel était donc cet homme à figure
immonde, dont le regard sombre semblait dresser l'inventaire de sa
maison, dont la voix appelait la ruine sur le toit de ses pères, dont
l'imagination promenait la charrue sur ces jardins, asile mystérieux d'un
bonheur pur et modeste?
Elle regarda en tremblant M. de Lansac, dont l'air insouciant et calme
était impénétrable.
Vers dix heures du soir, Grapp, se préparant à se retirer dans sa chambre,
attira M. de Lansac sur le perron.
--Ah çà, lui dit-il avec humeur, voici tout un jour de perdu; tâchez que
cette nuit amène un résultat pour mes affaires, sinon je m'en explique dès
demain avec madame de Lansac. Si elle refuse de faire honneur à vos dettes,
je saurai du moins à quoi m'en tenir. Je vois bien que ma figure ne lui
plait guère; je ne veux pas l'ennuyer, mais je ne veux pas qu'on se joue
de moi. D'ailleurs je n'ai pas le temps de m'amuser à la vie de château.
Parlez, Monsieur; aurez-vous un entretien ce soir avec votre épouse?
--Morbleu! Monsieur, s'écria Lansac impatienté en frappant sur la grille
dorée du perron, vous êtes un bourreau!
--C'est possible, répondit Grapp, jaloux de se venger par l'insulte de la
haine et du mépris qu'il inspirait. Mais, croyez-moi, transportez votre
oreiller à un autre étage.
Il s'éloigna en grommelant je ne sais quelles sales réflexions. Le comte,
qui n'était pas fort délicat dans le cœur, l'était pourtant assez dans la
forme; il ne put s'empêcher de penser en cet instant que cette chaste et
sainte institution du mariage s'était horriblement souillée en traversant
les siècles cupides de notre civilisation.
Mais d'autres pensées, qui avaient un rapport plus intéressant avec sa
situation, occupèrent bientôt son esprit pénétrant et froid.